Berlin : Prides or no Pride ?

Christopher Street Day ou CSD est la Pride officielle de Berlin qui réunit la communauté queer mais aussi divise. Au niveau sponsoring (le géant Bayer, qui a racheté Monsanto entre autres faits peu reluisants, Lieferando accusé de ne pas bien traiter ses livreur.euses…) ou au niveau personnel pour certain.es, et à un niveau organisationnel pour d’autres, par exemple quand un cortège de la marche indépendante a appelé la police – peut-on penser à quelque chose de plus anti Pride quand on connaît l’origine de cette marche ? – pour dénoncer des personnes queer, racisées, certaines migrantes, qui marchaient en solidarité avec la communauté LGBTQ+ palestinienne.
Quatre personnalités de la scène queer berlinoise donnent leur opinion sur les Prides locales: 6zm aka Gizem Oruç, DJ, producer.euse et musicien.ne techno et pop turque, Darvish, danseur.euse du ventre et prometeur.ice d’évents réunissant les communautés du Moyen-Orient et LGBTQ+, Eric D. Clark DJ et producer (vous le connaissez pour son track From Disco to Disco), et Femalemacho, sélectrice deluxe et émérite de la capitale allemande.

Eric D. Clark, Darvish, 6zm et Femalemacho


La Pride est-elle importante pour vous en tant que personne queer ou en tant qu’artiste ?

Femalemacho : Oui, sans aucun doute, à la fois le concept et la marche. J’apprécie le concept au niveau global et je pense que nous devons nous y tenir jusqu’à ce qu’il soit possible d’organiser une Pride partout dans le monde. Il reste encore beaucoup à faire, on le voit avec des cas comme celui de Sarah Hegazi en Égypte, où l’on peut être arrêté.e et torturé.e si on montre un drapeau arc-en-ciel en public.
En 2019, j’ai eu la chance de participer à la Pride de Taipei (voir photo), qui s’est avérée être la plus grande Gay Pride d’Asie de l’Est. Grâce au Wonder Bar et à @lezsmeeting, il existe une scène lesbienne vivante à Taipei, qui défend non seulement les droits LGBTQI, mais aussi la liberté politique.

Femalemacho pendant la Pride de Taipei

Eric : L’année de ma naissance à San Francisco, il y a eu un soulèvement dans le quartier de Tenderloin, similaire à ce qui s’est passé à New York lors de Stonewall quatre ans plus tard. Cet événement, ainsi que ses répercussions, m’ont bien plus affecté, et je connais encore aujourd’hui des personnes qui s’en souviennent.
Franchement, je ne sais toujours pas ce que la Pride souhaite prouver ? Je préférerais une extériorisation de toute cette énergie dans les arts, car je trouve tout ça beaucoup trop politique – et je méprise la politique. Se rassembler pour protester n’a jamais été ma vocation ; je ne ressens pas le besoin d’être affilié à un groupe pour être compris. Et je trouve que le concept n’est pas inclusif, même si je sais qu’il est censé l’être ; comme le dit Depeche Mode, « People are People » (les gens sont des gens), tout le reste n’est que conjecture. Donc non, la Pride ce n’est pas très important pour moi, même si je respecte que pour certain.es la fin justifie les moyens.

Eric D. Clark par Jeffrey Sales

6zm : La Pride est un hommage à la lutte queer, une célébration de notre existence et une source d’émancipation, donc oui c’est très important. En tant qu’artiste queer, c’est un espace où je me sens à ma place et où la communauté m’inspire.

6zm par Mariia Mytrofanova

Darvish : Pour moi aussi, la Pride est un événement très important pour la visibilité de notre communauté. Cela m’incite à célébrer mon identité et à ne pas oublier les années pendant lesquelles les activistes se sont battu.es pour les droits que nous avons aujourd’hui. Bien sûr le combat n’est pas fini, mais nous le menons pas à pas.
En tant qu’artiste, c’est malheureusement devenu un business pour moi, c’est la haute saison pour les bookings et le travail – je préférais que ce soit plus étalé et pas seulement pendant la saison de la Pride, car nous devons être représenté.es toute l’année. Mais j’essaie de garder l’équilibre entre travail et plaisir, sinon mon art n‘a plus de sens.

Darvish par Ronny Heine


Voyez-vous un paradoxe dans la commercialisation de la Pride ?


Darvish :
J’ai en effet remarqué que la majorité des médias grand public et des entreprises qui se disent des allié.es, ne s’activent que pendant la Pride. Je ne veux pas de produits de certaines marques juste parce qu’il y a un arc-en-ciel dessus. Je veux que ces marques paient équitablement, qu’elles recrutent des talents queers et qu’elles soutiennent les communautés marginalisées tout au long de l’année.
Femalemacho : Pour moi, il n’est ni positif ni négatif qu’il y ait un aspect commercial dans l’organisation d’une grande Pride. Rendre la vie queer visible dans un système capitaliste signifie également utiliser ce système.
Perso, je préfère la Dyke March à Berlin, qui a lieu le samedi avant la grande Pride. En tant que personne queer fem, je m’y sens plus représentée qu’à la Pride principale, où les lesbiennes ne sont pas aussi visibles que les hommes gays. Je dirais que dans l’ensemble, il s’agit d’un processus qui s’améliore et devient plus inclusif, y compris pour les personnes trans* et non-binaires.

6zm : Voilà, ça dépend de quelle Pride on parle. La CSD est une grande fête de rue à laquelle participent principalement des Blancs. Il est important de se rappeler que la Pride a donc son origine dans l’anniversaire des émeutes de Stonewall menées par des femmes trans* noires et contre les violences policières. Il y a une tendance à fêter la Pride comme un event commercial, cela diminue sa signification politique et ça la transforme en machine à sous. Heureusement à Berlin, nous avons différentes Marches des Fiertés organisées par des groupes socio-politisés qui mettent l’accent sur les luttes de diverses communautés.
Dans ma ville natale d’Istanbul, la Pride est interdite depuis plusieurs années. Même les marques n’ont pas le droit d’afficher de drapeaux arc-en-ciel sur les réseaux. La Pride y a donc une signification différente qu’ici, plus fidèle à ses origines.

Décrivez votre Pride de rêve…

Darvish : Ma Marche des Fiertés de rêve commencerait par un petit-déjeuner en famille choisie, où on se préparerait pour descendre dans la rue, soit avec des pancartes, ou simplement avec notre propre corps – parce que nos corps queers sont déjà politiques. Après avoir défilé avec mes ami.es, je serais booké à un show, et là aussi je connecterais avec ma communauté. Et après le travail, j’organiserais une soirée entre potes pour faire la fête !

Femalemacho : En plus de la grande Pride, j’aimerais qu’il y ait une Pride alternative, comme la Transgenialer CSD ou la Radical Queer March, où il y a plus d’espace pour les questions politiques actuelles.

Eric : Pour moi le Mois des Fiertés, comme le Mois de l’Histoire des Noirs, semble être un mouvement dépourvu de vraies opinions et plutôt un événement de speed-dating qui ne parvient pas à être inclusif. Quand on pense à la notion de ghetto inhérente à la rhétorique du « Tous Ensemble », les groupes ne sont qu’un moyen de mettre tout.e le monde dans une boîte proverbiale – alors qu’en fait, l’extérieur de la boîte est un bien meilleur endroit pour défendre nos principes.

6zm : Hum… étant donné que l’hostilité à l’égard des personnes LGBTQ+ s’intensifie dans le monde entier, je rêve simplement d’une Pride où toutes les personnes queers se promèneraient dans les rues en toute sécurité.