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Covid Daily #5,6,7

L’humanité se divise toujours en deux catégories : celleux qui pourront acheter des masques et celleux qui ne pourront pas. C’était long ce confinement et intense. T’aurais imaginé ça toi début mars ? T’imagines ça comment le 11 mai ? Je ne sais pas comment va se passer cette année 2020, ce qui nous attend et si on peut s’y attendre. J’ai juste envie d’être dans  le présent et avec celleux que j’aime.

Samedi 11 avril
Quand Sarah me demande comment je vais je lui réponds que je suis ailleurs. Ailleurs ce n’est pas forcément loin ni hors du monde. Ailleurs c’est peut-être juste profondément en moi, dans le présent brut et c’est déjà une révolution d’être dans le présent. J’ai toujours trop eu tendance à être dans le passé ou le futur. Au début du confinement, je pensais aux jours précédents et j’étais nostalgique. Puis, je pensais à l’après confinement et j’étais triste en imaginant les politiques  asphyxiantes qui se dessinent déjà. Mais c’est un luxe cela parce que lorsque l’on  est dans l’obligation de travailler le temps nous manque et les conditions matérielles précaires ne permettent jamais d’être dans le présent. Va t-on travailler 60 heures par semaine ? Il y a déjà des personnes qui cumulent plusieurs emplois et qui ne parviennent jamais à joindre les deux bouts. Comment faire disparaître les classes sociales ? Comment détruire ce système ? La simplicité c’est ce qu’il y a de plus difficile et pourtant la logique est simple : faire autre chose mais le faire. Ne pas vouloir à tout prix massifier  mais agir individuellement. Le collectif suivra quand la possible réalité crèvera les yeux.
Sur le faubourg Saint Antoine, une boule de feu tourbillonne sur un panneau d’affichage. Je cherche d’où elle vient, me tourne vers Bastille. Au loin, le soleil orange et grenat flamboie, il est bas, rond et immense. Je ne vois pas juste le soleil mais l’univers tout entier alors je souris.

Dimanche 12 avril
J’ai l’impression d’être dans une télé-réalité. Je regarde The Circle sur Netflix. Le concept : des  candidat.e.s sont confiné.e.s solos dans des apparts, parlent par chat et peuvent usurper des identités. Fiction, réalité, n’y a t-il jamais eu une frontière ? Si chacun.e choisit sa réalité est-ce que l’être ensemble va être modifié ? Est-ce qu’on sera de nouveau ensemble ? Est-ce que ça aura encore une importance ?
 Sarah me dit que le coronavirus doit être gémeaux parce qu’il communique beaucoup. Lubna m’envoie ça

Je regarde par la fenêtre et je vois deux gouines qui se tiennent la main : j’ai l’impression d’être à la wet, ça me met en joie. Le confinement c’est aussi être loin de nos espaces et ça, ça manque tellement.

 

Lundi 13 avril
Un mois que j’ai pas mis le pied dehors comme avant. Macron parle et c’est juste une grosse blague. Il m’énerve avec son bronzage et sa meccissité over capitaliste. Ouvrir les écoles, reprendre le travail, t’as raison c’est essentiel mec, tellement le plus important. Bon rien ne changera le 11 mai ou alors ça voudra dire que la situation actuelle ne permet pas encore une prise de conscience individuelle responsable. Cette société annihile le principe même de responsabilité, c’est pour ça qu’on a autant de mal à se sentir concerné.e. Pourtant la responsabilité ce n’est pas un poids mais la possibilité d’exister, d’agir et la condition de la liberté. Avons-nous déjà été libres ? Qu’est-ce-que la liberté ?
Je regarde les story d’Aurélie avec des filtres de Macron tête lapin ou pizza qui parle et en fait j’attends ses discours juste pour ses story.


Samedi 18 avril
Les jours précédents j’étais encore ailleurs. Je viens d’acheter un masque. Peut-être que je me sens plus en sécurité. Mais, porter ce masque me fait basculer dans une autre dimension. Quelque chose a définitivement changé. J’ai du mal à respirer avec et ce geste si instinctif et vital  se trouve entravé. C’est ça le capitalisme, il nous empêche littéralement de respirer. Je  sens le coton sur mon visage, je  sens ce corps étranger dont je ne sais même pas s’il me protège réellement. Est-ce que l’on devra en porter toujours ? Il me manque quelque chose lorsque je croise des personnes. Je n’ai plus accès à leur visage. Les statues grecques ont des yeux vides parce que les yeux symbolisaient l’âme pour elleux et qu’on ne peut la représenter. Je ne sais pas lire dans les yeux parce que personne n’est jamais lui.elle-même, parce qu’on ne nous autorise jamais à montrer nôtre vulnérabilité. Parce que la vulnérabilité a cette connotation négative que le patriarcat distribue à tout ce qui l’entrave. Peut-être avons nous oublié notre vulnérabilité ? Se penser vulnérable permet d’avoir le souci  de l’autre, de laisser son empathie s’exprimer. Mais on nous  répète qu’être vulnérable c’est se mettre en danger, on nous apprend à nous méfier, à ne pas faire confiance parce que les bases de notre société  reposent sur la domination. Et on se fout de l’autre.


Lundi 20 avril
J’ai de la fièvre et je suis mélancolique. Je regarde des passages de films de Truffaut parce qu’il me ramène au plus profond de moi. Je suis en 1998. J’ai besoin de voir ces images qui m’ont accompagné même si je sais qu’il y a cette vision patriarcale des femmes et de l’amour. Mais Truffaut c’est la mélancolie et la musique de Delerue aussi. Et Antoine Doinel c’est un peu de moi, beaucoup.
Et puis je suis triste. Comme une première dispute avec la fille qui me plait et ça me fait de la peine. Alors je retourne en 1998 et je suis mélancolique. Mais la mélancolie c’est le fantasme de quelque chose qui n’a pas existé. La dernière fois que je suis retournée en 1998, j’étais complètement perdue, dans une sombre dépression et confusion. Mais je me rends compte que j’ai changé. Et que si je retourne en 1998 et que j’ai besoin de Truffaut c’est pour comprendre que j’ai changé. Et que cette mélancolie, ce fantasme de quelque chose qui n’a pas existé ce n’est pas de la tristesse. Je me souviens qu’en 1998 j’espérais être comme je suis en 2020 et que je pensais ne jamais y arriver. Diderot a dit que la mélancolie est «le sentiment habituel de notre imperfection». Et en fait c’est bien l’imperfection parce que c’est plus réel et moins patriarcal que la perfection qui n’existe pas et nous empêche de nous aimer.

 

Vendredi 24 avril
Netflix a rajouté les films de Truffaut et ça fait du bien a ma mélancolie. Hier, McDo a ouvert deux drives dans le Val d’Oise et en Seine-et-Marne et il y avait des heures de queue. Est-ce qu’on peut arrêter avec le capitalisme svp ?
Je ne dors pas beaucoup et je perds mes forces. C’est ça aussi le confinement. Ne plus avoir envie quelque fois et ne rien faire. Ne pas pouvoir se concentrer et penser que tout est vain. Ne pas savoir comment ce sera après ni quand. Et s’y habituer sans s’y habituer. Entendre dans les milieux militants que parler de sa santé mentale, de ses émotions de confinement n’est pas le plus important. Et ne plus avoir envie d’écrire, ne plus savoir que dire ni quoi ressentir. Peut-être aussi que je suis triste parce que je lui parle moins et que je ne sais pas si pour elle c’est pareil.

 

Dimanche 26 avril
Il fait beau. Je me sens légère et je n’ai plus envie de me sentir confinée et prise au piège. Alors je marche au soleil avec Otto, je me suis même maquillée et j’écoute de la musique. il y a du monde, des enfants qui jouent, des gens sur des bancs. Le soleil. C’est la première fois que je me sens légère, que je n’ai plus peur et ça fait du bien. Bientôt je verrai mes ami.e.s et cette fille qui me plait. Et je déteste toujours autant Macron. C’est facile mais qu’est ce que j’aime dire cela ! Une sorte d’orgasme politique.

Jeudi 30 avril
Irène Drésel a sorti un nouveau titre et c’est vachement bien. Je l’écoute en boucle. Je ne crois pas trop à la culpabilité parce que politiquement c’est nauséabond et que ça nous empêche d’agir. Mais il m’arrive de ressentir une sorte d’indécence ces derniers jours. Parce que je suis ailleurs. Encore ailleurs et que je suis bien. J’ai plus envie de penser au monde. Ni au 11 mai. Parce que j’en sais rien, que personne ne sait ce qui va se passer et que la seule chose qui m’importe c’est de savoir quand je la verrai.

Lundi 4 mai
Il y a des pubs de partout pour les masques, de toutes sorte. Wow, alors c’est ça le nouvel accessoire ? Non, je ne m’y habitue pas même si je sais que ça réduit le danger, je n’arrive pas à m’y résoudre. Et puis en fait, je m’en fous. Parce qu’elle est belle avec tout le reste et que l’on a construit une intimité hors du temps et des normes. Alors Macron tu peux parler tant que tu veux, sortir tes lois de merde, tu ne résisteras jamais à tout cela.

 

Mercredi 6 mai
Le soleil. il y a plus de monde dans la rue. Les commerces se préparent à rouvrir. Je  repense aux premiers jours du confinement, aux multiples angoisses et incertitudes. C’était dur parce qu’on a pris de plein fouet qu’on pouvait être privé.e de liberté dans son sens le plus littéral. Du jour au lendemain, l’Etat nous imposait cette invisible violence et nous nous soumettions, rongé.e.s par la peur. J’ai eu peur, beaucoup pour plein de choses. C’est tellement dur de comprendre réellement ce que nous ressentons. Pas parce que les émotions sont trompeuses ou dangereuses, non, juste parce qu’on nous apprend jamais à comprendre nos émotions.
J’ai détesté me soumettre à cet Etat et ressentir la peur qu’il m’obligeait de ressentir à cause de son incompétence et de tout ce système, de me sentir totalement impuissante. J’ai détesté cette peur en croisant les autres, en relevant le non respect des consignes.

Je ne sais pas comment ce sera le 11 mai mais je sais que mon journal de confinement s’arrête aujourd’hui. C’est l’anniversaire de Sarah. Je sais que je me sens bien et que je vais marcher des heures dans Paris même si je regrette qu’il n’y ait pas de fête chez Sarah parce que ce sont mes fêtes préférées. Je vais bientôt voir mes ami.e.s. et j’en pleure de joie et d’impatience. J’ai appris à quel point j’avais besoin des autres, et je sais que c’est ce que nous avons tou.te.s éprouvé. Qu’on a besoin d’être ensemble. De partager nos émotions. Est-ce que vous avez regardé Hollywood sur Netflix ? C’est plus que bien. Parce que ça parle de nos rêves et de cinéma, de féminisme et de racisme. Que ça me rappelle pourquoi j’aime autant le cinéma et qu’il est possible de changer ce système en changeant cette fiction patriarcale, c’est tellement ce que dit Donna Haraway. Je sais qu’il y a beaucoup de personnes qui pensent à quitter Paris. Mais pas moi. J’ai tellement désiré Paris, je veux juste la sentir vivre à nouveau et frémir devant tous ces possibles. Il faudrait que je lise enfin Retour à Reims, Sarah m’en a tant parlé. J’aime la ville, c’est peut-être mon côté provinciale et tout ce que ça dit sur l’oppression de classes. Cette ville m’a donné encore plus que ce que j’attendais d’une manière différente.

Je ne sais pas quand sera la prochaine Wet  mais je sais qu’elle va être plus que canon. Et qu’on dansera jusqu’à ce que nos corps lâchent comme si tout cela n’était jamais arrivé. Voir autant de joli.e.s queer nous donnera le vertige mais on s’en foutra. Parce que ce sera encore mieux que  dans nos rêves de confinement. Parce que la vie a toujours plus d’imagination que nous. Et qu’on dansera jusqu’à ce que nos corps mouillés lâchent pour que cela n’arrive plus jamais.

Delphine

Extraterrestre passionnée de métaphysique et de pizza, elle parle de féminisme, cinéma et surtout de l'invisible.

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One Comment

  1. livvydun says:

    Merci pour cette série d’articles.

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