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covid daily #1

À présent l’humanité se divise en deux catégories : celleux qui ont des masques et celleux qui n’en ont pas. T’aurais imaginé ça, toi la semaine dernière ? C’est loin la chine pourtant.  Et pourtant tout va très vite en 2020. Sauf pendant le confinement. Je ne sais pas encore si j’aurais assez de matière pour alimenter le covid daily chaque semaine. En tout cas ce qui est sur c’est que le covid-19 laissera des traces.

 

Jeudi 12 Mars 2020


Dernier verre en terrasse. Il fait froid mais beau. Trois jours que je sors sans écharpe. Je commence à flipper. Je fais un selfie à l’arrêt de bus avant de rejoindre les filles. Les rassemblements sont limités à 1000 personnes. On fait des blagues en allant au Rosa sur le coronavirus : «si une gouine l’a, le gouinistan disparait». «Y a trop de meufs» c’est la phrase de la soirée. Parce qu’il y a vraiment trop de monde à cette soirée. Je ne dirai pas ça cinq jours plus tard.
Le 12 mars, c’est mon jour d’avant. Même si je ne sais déjà plus trop comment c’était avant. Pas vraiment l’insouciance non plus. On le sait, on le voit, on le vit, le monde va mal : réchauffement climatique, inégalités sociales exponentielles, etc. Mais ce soir, c’est le jour d’avant : alors on boit, on fume, on rit comme jamais, comme si rien n’allait changer. J’ai la tête qui tourne un peu. Je rentre.

Vendredi 13 mars


Réveil de fête mais ça va. Sarah commence à flipper grave. Du coup je flippe aussi  et annule la soirée du soir. J’ai mal à la gorge, j’ai l’impression d’avoir de la fièvre : c’est sur j’ai le coronavirus. Les rassemblements sont limités à 100 personnes. Je sais plus trop ce que j’ai fait après, mais je décide de rejoindre Lubna.
Je me dis que ce sera la dernière sortie, autant manger une pizza avant de mourir. Je me sens pas bien à la soirée. Et il y a deux meufs que j’ai pas envie de voir en plus. J’arrive pas à penser à autre chose qu’à la menace de l’épidémie. Je reprends mes mauvaises habitudes et me déconnecte. Je comprends pas ce que je fais là. Je rentre.

Dimanche 15 mars


Il fait beau. Je suis obligée de sortir pour Otto #teamgouineachien. Je ferme les yeux au soleil et j’évite les gens. La salle de sport est fermée. Je me sens pas bien en fait. Je comprends pas pourquoi les gens sortent. Il fait beau, oui. Mais j’ai plus envie de sortir. Je me dis que c’est pas seulement un truc égoïste mais que c’est un truc bien occidental, de blancs. Blanc n’est pas qu’une couleur. Le syndrome du, de la dominant.e blanc.he : ce sentiment de se sentir invincible, depuis sa place de dominant.e. Dans les pays riches, on a tout, on imagine plus crever avec une épidémie. Le «patient de Londres» vient de guérir du sida, alors  le covid-19 rien à foutre ! Mais surtout ce comportement est tellement validiste. Comme si les personnes de plus de 65 ans ou malades méritaient de mourir.
J’enrage. Je comprends pas. Je ne veux pas comprendre. Depuis mon diagnostic d’autisme, j’ai appris à me protéger et là, tout revient. Je me sens impuissante face à toutes ces émotions qui me submergent. On parle de plus en plus de confinement, je me dis que mon mode de vie ne changera pas trop. Parce que je pratique souvent la distanciation sociale.
Je repense à mon ex, enfin surtout quand je l’engueulais parce que je trouvais qu’elle se lavait pas assez les mains. Faut dire que j’ai l’obsession des mains lavées depuis toujours. Mais si ça se trouve elle a le coronavirus ou elle est déjà morte. J’ai trop la flemme pour prendre de ses nouvelles. J’ai dit à Sarah que j’avais presque plus le coronavirus, on a ri.


Lundi 16 mars

Le jour historique où tout le monde a attendu avec impatience le discours de Macron. Voilà, le confinement est annoncé pour 15 jours mais on sait que ce sera plus. Je pense à ma mère, aux 800 kilomètres qui nous séparent. J’angoisse à l’idée que l’une d’entre nous soit malade. A chaque fois que je sors, j’ai l’impression d’être dans un épisode de  The 100. Je supporte pas de croiser des personnes dans la rue, juste de sortir de chez moi me terrifie Je fais une crise de panique. J’arrive plus à respirer. Je me dis que ça y est les symptômes s’aggravent, j’appelle ma mère et je me calme. Je fais le ménage, je kiffe, je fais partie de ces personnes qui adorent nettoyer.
Je regarde sur internet s’il y a des masques. Depuis un moment j’ai envie d’avoir un casque d’astronaute, je me dis que c’est le bon moment mais j’en trouve pas.
19H40 : j’ai un abcès dentaire.
Je pense à la meuf qui me plait. J’avais envie de prendre mon temps. Je pense que l’univers est avec moi là.

Mardi 17 mars


En sortant Otto, je comprends que quelque chose a réellement changé La queue devant carrefour city : il y a celleux qui ont des masques et celleux qui n’en ont pas. Plus haut, je passe devant une commerçante que je connais. Elle est derrière son comptoir avec un masque. La vitre nous sépare, on se regarde, elle est triste. Les larmes montent. Est-ce que ça va être différent à midi ?
Le pharmacien m’a donné des antibiotiques mais je douille grave sans les anti-inflammatoires. Je passe la journée à parler sur insta et messenger.
Je me dis que c’est le bon moment pour que les choses changent, pour abandonner ce système. Je dis à Sarah que tout va changer, elle m’envoie un meme sur les verseaux.
Si seulement Macron avait le covid-19. Je suis pas en guerre moi ok ?! C’est quoi encore ce truc patriarcal de merde. Je pense aux infirmièr.e.s : des femmes, des racisé.e;s et des queer en grande majorité. C’est ça la guerre du turfu : envoyer sur le front les plus précaires. Marx parlait de l’extinction programmable du capitalisme. Est-ce qu’on va survivre au capitalisme  déjà?
Nation, 15h : un mec danse sous un kiosque avec de la musique. Des gosses jouent. Je me faisais une autre idée de la menace épidémique. Est-ce que je vais revoir ma mère ? Mes ami.e.s  ? À force de me laver les mains, j’attends le moment où la peau verte de lézard va apparaitre. Bon ok, on est pas dans V et je suis pas Diana.
Je dors pas de la nuit à cause de la douleur. On peut dire que je commence bien la quarantaine.

Mercredi 18 mars


Je peux rien faire à cause de la douleur. Est-ce qu’on va apprendre que Macron a le covid-19 ?  Donc c’est le premier jour entier de confinement. Je me dis que c’est le bon moment pour reprendre l’écriture de mon roman féministe de SF queer. Mise en condition : ce confinement c’est comme être dans l’espace. Je suis dans mon vaisseau, je sais qu’il y a la vie quelque part mais je ne peux pas y avoir accès pour l’instant. Journal stellaire jour 2 : je suis confinée. En fait je veux rentrer sur terre, c’est bon.
Est-ce qu’on va perdre de la masse musculaire ? Est-ce que nos rapports sociaux vont changer ? Est-ce qu’on va se revoir ? Plein de choses deviennent gratuites subitement : chaines télé, livres en ligne, expos, et Pornhub Premium. Peut-être que l’argent va disparaître ? Il y a des personnes qui travaillent encore. Des personnes qui risquent leur vie pour que d’autres puissent continuer de vivre et manger. Est-ce que la quête ultime du confinement va être de trouver du papier toilette ?
Sarah me dit de mettre de l’alcool sur ma gencive. Je trouve de la liqueur de cédrat. Je vais en boire ça ira plus vite . Ça me rappelle la Corse et ma grand-mère. Elle me manque ma grand-mère. J’aurais jamais cru possible de passer 11 ans sans elle. 13h11 : la douleur disparait enfin ! Je m’endors. Je commence à apprécier mes ballades dehors avec Otto. il y a du soleil. Je ferme les yeux. Je vois la mer. Est-ce que je vais pouvoir me baigner encore un jour ? Les dauphins nagent à nouveau dans les canaux de Venise. La pollution baisse. Est-ce qu’on abat moins d’animaux ?
Je viens d’avoir une idée de génie : me faire passer pour un flic et mettre des amendes. Je peux trouver easy un uniforme en ligne, faut juste un terminal CB, plus pratique pour les paiements. Lubna m’encourage. Ma mère moins. Je vais réfléchir.
Ça m’a fait du bien d’entendre Julien. Il m’arrive de me demander quand je vais tomber malade. Mais j’ai plus peur pour celleux que j’aime que pour moi. J’aime pas l’idée de ne pas pouvoir voir qui je veux quand je veux en fait.

 

Jeudi 19 mars


Il va l’avoir quand Macron le covid-19 ? J’ai enfin réussi à dormir.C’est mon premier jour de règle en confinement. Je sais pas si ça va changer quelque chose. J’ai la nausée. Il y a un grand soleil et il fait doux. Coïncidence ? je ne pense pas. Clairement l’univers se fout de notre gueule.
Mais j’ai retrouvé mon énergie et j’ai plus mal. Je me dis que c’est une nouvelle perspective de confinement. J’ai envie de voir mes amies mais c’est toujours pas possible.  Après le grand remplacement, le grand confinement.
Bon il commence à faire chaud et l’idée de me découvrir me stresse parce que ça fait encore plus de matière pour être en contact avec le virus. j’ai l’impression d’être dans un très mauvais épisode de Black Mirror. J’ai vu une vidéo d’un vieux qui faisait un tuto pour fabriquer son propre masque avec du sopalin, un agrafeuse et des élastiques. On n’a vraiment pas de budget dans notre série, sérieux.
Est-ce que la Wet d’avril aura lieu ? Est-ce qu’on reprendra nos habitudes ? Ou est-ce qu’on gardera nos distances ? Est-ce qu’on peut juste faire avance rapide, svp ?

 

Delphine

Extraterrestre passionnée de métaphysique et de pizza, elle parle de féminisme, cinéma et surtout de l'invisible.

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