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Et si l’avenir du féminisme était dans la Tech?

Lorsqu’on on s’intéresse aux questions féministes, un domaine pourtant en plein essor demeure encore très mal visibilisé : la science et les technologies. Quelle est la place des femmes dans ce secteur ? Comment la technologie peut améliorer le futur et réduire les inégalités ?

Domaine majoritairement masculin, le fossé semble s’accentuer lorsqu’on avance dans le cursus. Si 46,7 % des terminales S sont des filles, en 2018 en France il y a 10 % seulement d’étudiantes en informatiques et 29% en école d’ingénieur. Les chiffres sont très importants parce qu’ils permettent de faire émerger les inégalités, de les matérialiser, de les rendre visibles et de poser le problème concrètement. Regard croisés sur cette question : celui d’Artemisa Flores, sociologue, spécialisée en science, techniques, innovation et genre qui a répondu à nos questions, celui de Marine Spaak qui met en scène l’invasion du code dans nos vies et le biais de genre qu’il introduit dans sa Web BD «Demain plus de sexisme?» réalisée pour le blog Dans mon tiroir qui interroge : comment éviter la transmission de modèles oppressifs, sexistes, racistes, homophobes et validistes?

Bonjour Artemisa Flore, votre thèse s’intitule Méthodologie féministe : une transformation des pratiques scientifiques ? (2013) Pourquoi avoir choisi cette spécialité ? La théorie féministe est-elle prise au sérieux dans votre domaine ? Comment se matérialisent les obstacles que vous rencontrez?

J’ai choisi cette spécialité parce que j’éprouvais le besoin d’approfondir la question des femmes et du genre après une licence en sociologie et un master en méthodologie des sciences. Il n’y avait pas d’opportunité au Mexique ni en France alors je suis partie en Espagne. La théorie féministe n’est pas prise au sérieux et c’est toujours difficile lorsqu’on veut faire un doctorat. Il y a des obstacles de financement ou de poste et les collègues qui n’y trouvent pas d’intérêt. En France, les obstacles ont été différents. Il est simplement impossible d’obtenir un poste lorsque le terme féministe apparait. C’était en 2013, mais les choses n’ont guère changé. Le féminisme est soit une idéologie soit politique mais, en aucun cas scientifique.

La science et les technologies apparaissent comme des niches assez hermétiques et complexes. Pensez-vous que la manière dont on les enseigne jouent un rôle? Quelle est le rôle du sexisme et des préjugés quant à l’orientation en fonction du genre? Quelle est la forme du sexisme rencontrée par les actrices du secteur?

Les enseignant.e.s ont des préjugés, car ils reproduisent ce qu’il se passe dans la société. Les scientifiques sont des garçons et la représentation des femmes et quasi inexistante. Les enseignant.e.s ont tendance à orienter les garçons vers des carrières technologiques et scientifiques et les filles vers des voies littéraires ou médico-sociales. Dès lors comment s’envisager scientifique lorsqu’on est une femme et qu’il n’y a guère de modèles ? D’où l’importance de la représentation des femmes dans les sciences. Par exemple, en Angleterre, depuis Thatcher, les femmes ont su qu’il était possible de devenir premier ministre.

Amandine Gay, dans Ouvrir la voie montre que pour les femmes racisées, l’orientation va se faire vers des carrières professionnelles, technologiques. C’est le même procédé. C’est très insidieux, car ce n’est pas quelque chose de visible et d’énoncé clairement. Dans les cours de math, les profs ont plus de temps pour les garçons donc il y a moins de place pour les filles, ce qui crée des difficultés. Les filles les plus brillantes ne se sentent pas forcément légitimes et elles hésitent plus. Lorsque dans la famille il y a des parents ingénieurs ou scientifiques, dans des classes aisées cela est plus accessibles pour elles.

Dans le domaine de la science et de la Tech, à majorité masculine, règne un modèle dominant sexiste et aussi capitaliste. Cependant, les femmes ont souvent été présentes dès le début de l’informatique. Dans les années 80-90, elles ont commencé à disparaitre peu à peu. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a une réelle méconnaissance des femmes dans les sciences. Ada Lovelace a réalisé le premier programme informatique. Grâce aux études de genre, au féminisme, les femmes sortent de l’ombre et de l’histoire. Lorsque les métiers ne sont pas reconnus «sérieux» les femmes ont leur place. L’astronomie par exemple. Les femmes ont été les premières à observer et calculer les étoiles lorsque cela n’était pas considéré comme scientifique. C’est la même chose dans la médecine. L’obstétrique était une chose mineure avant le XVIIe siècle. Lorsqu’elle est devenue scientifique, qu’on lui a reconnu une valeur technique, digne d’intérêt, les femmes en ont été écartées.

Lorsque l’informatique a eu beaucoup d’importance, qu’elle a représenté une valeur économique aussi, les hommes s’y sont intéressés et ont occupé davantage de postes. Leur vision a phagocyté le secteur et les femmes se sont effacées peu à peu. C’est le cas aussi de la culture geek et des jeux vidéos, avec un public masculin. Là encore les garçons s’y sont plus facilement identifiés parce que les jeux videos leur étaient destinés, ils utilisaient tous les codes de la culture masculine : héros masculin, jeux de guerre, de combat, etc.

Il y a donc une imbrication très forte entre sexisme et capitalisme. Pensez-vous que les femmes présentes dans la tech doivent choisir entre sexisme et capitalisme ? Ou peuvent-elles espérer apporter quelque chose de nouveau ?

A présent que la Tech est valorisée, les salaires conséquents, les femmes se tournent aussi plus vers cette branche. Ce que l’on remarque c’est qu’il y a aussi une volonté d’apporter une culture plus féminine. Et c’est là que les choses se compliquent. Soit les femmes adhèrent aux valeurs masculines, de rentabilité, compétitivité etc. afin d’être acceptées et pas mises sur la touche, soit elles se réorientent dans d’autres branches.

En Europe, il y a beaucoup d’investissement pour que les femmes aillent vers ces métiers. Les hommes sont plus socialisés pour les métiers de la Tech, de l’informatique et ce depuis l’enfance. 50 % des femmes vont vers l’informatique quand elles ont eu des cours avant l’université. Si ce n’est pas le cas, beaucoup de femmes peuvent abandonner dès le 1er semestre. À Porto Rico cela a fonctionné parce qu’elles ont eu accès avant à un enseignement informatique.

Il faut que la société dans laquelle nous vivons change, nos valeurs aussi. Revaloriser ce que la société patriarcale et capitaliste dénigre comme le travail des soins à la personne. Même dans les tâches ménagères, tout ce qui est de l’ordre de la technique est plus réservé aux hommes et le ménage est pour les femmes.

C’est pourquoi il est très important que les femmes entrent dans ces métiers parce que le capitalisme nous dit que tout ce qui est fondamental est défini par les hommes. Comment faire pour que les valeurs patriarcales et capitalistes soient moins importantes ? Il y a une nécessité à revaloriser d’autres choses, vraiment. Parce que si d’autres métiers, comme l’enseignement par exemple, l’étaient et qu’ils étaient mieux payés alors oui, les hommes aussi se dirigeraient vers ces carrières.

La présence des algorithmes dans toutes les sphères de nos vies et des intelligences artificielles est un enjeu majeur. Donna Haraway avec la cyborg donne l’espoir d’un futur plus juste grâce au numérique et au féminisme, la possibilité de produire une nouvelle fiction qui ne soit pas patriarcale. Or, le code est produit majoritairement par des hommes blancs, cis hétéro et de fait véhicule le modèle dominant qu’ils représentent. Comment inverser la tendance ? Comment envisagez-vous le futur de la Tech ?

Je suis un peu moins optimiste qu’Haraway. Pour l’instant les hommes déterminent encore notre vision du genre et des êtres sexués. Les robots actuels ne sont pas neutres et tous les préjugés apparaissent de la même manière. Aujourd’hui, les robots que nous serons sont patriarcaux, racistes et capitalistes!

La manière dont on étudie et détermine les technologies reproductives, dont le corps des femmes est utilisé est particulièrement inquiétant. Pour reproduire des cellules mères, nous avons besoin de milliers d’ovules qui sont analysés, stockés afin de comprendre comment ils sont le plus efficaces. Or il n’y a aucune législation. En Angleterre, il est possible d’étudier les ovocytes. Mais d’où vient le stock ? Dans les centres de recherches, il est possible que ce soit les femmes scientifiques qui donnent leurs propres ovocytes, et qu’il y ait d’autres sources également. Mais aucune information n’est vérifiable et connue.

Ces études peuvent aboutir aussi à trouver le moyen de vivre plus longtemps. Il est très difficile avec la mondialisation, la pauvreté des pays du sud et le système de santé du nord, de parvenir à quelque chose de plus égalitaire.

Je pense qu’il faut une réelle convergence des luttes, le capitalisme doit être changé. Il y a une réelle nécessité d’adopter un nouveau modèle politique et économique. Le problème c’est que nous ne parvenons pas à faire le lien entre toutes les luttes. Les hommes anticapitalistes ne sont pas forcément féministes!

Une société féministe, avec une revalorisation des études de genre, la prise en compte des connaissances que nous avons acquises peut être un bon moyen de sortir de ce système. À condition que cela s’inscrive réellement dans une convergence des luttes, car tant qu’une de ces oppressions perdurera, il sera impossible d’endiguer les inégalités.

 

Web BD de Marine Spaak

Pour approfondir l’intelligence Artificielle et ses enjeux : L’intelligence artificielle, pas sans elles! d’Aude Bernhein et Flora Vincent, ed Belin, Laboratoire de l’égalité.

Et sinon l’exposition Computer Grrrls se tient jusqu’au 14 juillet à la Gaîté Lyrique.

 

 

Delphine

Extraterrestre passionnée de métaphysique et de pizza, elle parle de féminisme, cinéma et surtout de l'invisible.

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