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Une histoire du 8 mars : des origines ouvrières à la récupération commerciale

Le 8 mars et la journée internationale des droits des femmes :  interminables litanies de tristes chiffres de violence conjugale et d’écart salarial, de collectifs féministes différents et si semblables à la fois, des initiatives gouvernementales qui se suivent et qui se ressemblent. Pourtant, le 8 mars n’a pas toujours semblé désuet et accessoire. Cette date a longtemps rimé avec communisme et ouvriérisme avant de rentrer dans les mœurs occidentales. Petit historique de cette journée qu’on croit connaître par coeur sans vraiment savoir ce qu’elle veut dire.

La légende, tenace, raconte que c’est outre-Atlantique que la journée des femmes voit le jour. Le 8 mars 1857, des ouvrières de New-York lassées de leur salaire au lance-pierre se seraient réunies pour montrer les dents à leur patron. Ni une, ni deux, elles auraient obtenu une augmentation substantielle des petites pièces dans leur porte-monnaie. Un siècle plus tard, des universitaires françaises découvrent la supercherie. Le 8 mars 1957 était un dimanche. Loin des ouvertures administratives préfectorales des grands magasins parisiens, on ne travaillait pas en ce temps-là chez les New-yorkaises. La belle histoire des ouvrières à la chaîne tombe à l’eau.

En réalité, c’est Clara Zetkin, une marxiste allemande amatrice de chapeaux à plume, qui lance l’idée en 1910 lors de la conférence internationale des femmes socialistes. Elle souhaite étendre par ce biais le droit de vote à toutes les femmes du monde entier. Si l’intention est louable, elle n’est pas dénuée d’arrière-pensée. Alors que les groupes féministes commencent à prendre de l’importance en Europe, les partis politiques et les syndicats qui jugent leurs revendications bourgeoises, loin de la classe ouvrière, ne veulent pas leur laisser le champ libre. C’est donc pour ancrer le féminisme dans la conscience de classe que Clara Zetkin prend la main.

C’est dix ans plus tard que la date du 8 mars est véritablement fixée. Cette année-là, des milliers de femmes descendent dans la rue à Pétrograd en Russie en soutien aux hommes mobilisés sur le front. Soucieux de voir dans cette marche les prémices de la révolution russe, Lénine décide en 1921 de faire de cette journée celle du droit des ouvrières et des mères de la patrie. Rien de très féministe dans de telles préoccupations donc mais plutôt une extension du projet communiste puisqu’en 1946, tous les pays-satellites de l’URSS fêtent également le 8 mars.

En pleine guerre froide et alors que l’Amérique fait preuve d’une redoutable efficacité dans la conquête douce des esprits, l’URSS décide de gommer la démarche communiste du 8 mars pour l’exporter en Europe de l’Ouest. A force de lobbying intensif, l’ONU finit par proclamer en 1977 le 8 mars comme journée internationale des femmes. En 1982, c’est 400 femmes qui sont invitées sous les ors de la République à l’Elysée. François Mitterrand, soucieux de plaire aux communistes de son gouvernement qui commencent sérieusement à grincer des dents, décrète le 8 mars la journée de la femme en France pour faire “passer dans les faits leurs droits.”

Si mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde pour paraphraser Albert Camus, nul doute que le 8 mars ferait pleurer un coeur dur comme de la pierre. Différentes appellations sont utilisées pour désigner cette date, chacune renvoyant à une vision différente du féminisme. L’ONU parle de “journée internationale des femmes” (International Women’s day”). François Mitterrand parlait, lui, de la “journée de la femme” sans qu’aucun décret ne fixe jamais ni l’expression ni la date. Son nom est pourtant jugé dégradant. Qui serait “la” femme dont se réclamerait cette journée? Pour éviter cette dénomination essentialisante, les institutions françaises parlent désormais de la  journée internationale des droits des femmes.

A l’image de ce nom qui porte en son sein confusion et frustration, des groupes féministes se désolidarisent désormais de la marche du 8 mars. Jugée trop excluante en laissant de côté les femmes voilées ou les trans, la manifestation féministe intersectionnelle du 6 mars dernier à Paris en prend le contre-pied. Au-delà des questions d’accès à l’IVG, de lutte contre le viol et d’égalité salariale, le collectif 8 mars pour Tou.te.s met également en avant les questions de filiation, la médicalisation de la transexualité, le droit des travailleuses du sexe et l’afroféminisme.

Il serait faux que de dire que le 8 mars a été vidé de toute substance depuis les années 1980. Si sa dimension idéologique n’a jamais été omniprésente, cette date est désormais considérée comme un objet commercial, au même titre que la Saint-Valentin ou la fête des mères, que l’on célébrait d’ailleurs en même temps que le 8 mars en Europe de l’Est pendant la guerre froide. Est-ce si grave? Probablement si l’on croit que cette date a toujours été empreinte de féminisme. Sûrement moins si on la prend pour ce qu’elle est, une journée qui attire l’attention des médias sur la condition féminine. Trop rare, c’est vrai, mais ne boudons pas notre plaisir. Et surtout et avant tout l’occasion d’avoir une réduction au rayon hygiène du Super U du coin.

Marie B.

Accro au Scrabble, aimant les rousses façon Faye Reagan, Marie affectionne au moins autant la politique que les romans fin de siècle.

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