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Les Renégates

En plein mois des fiertés, revenir sur une figure emblématique de la culture lesbienne : la Butch, est plus que nécessaire. C’est pourquoi nous avons traduit cet article du NY Times que vous trouverez en VO ici. D’où vient la Butch ? Que représente t’elle ? Comment a t’elle évolué ? Kerry Manders vous dit tout sur la butch !

La culture queer et l’art seraient bien amoindris sans la présence et la contribution des lesbiennes « butch » et « stud », dont l’identité forme une esthétique propre et rejette le regard masculin avec provocation.

“BUTCH” est depuis longtemps le nom qui a été donné à un certain « type » de lesbienne. On la reconnaît au premier coup d’œil. Elle arbore des vêtements pour hommes, des cheveux courts, pas de maquillage. Être « butch » est une esthétique, mais c’est aussi une certaine attitude et une certaine énergie. À la fois un genre et une sexualité, l’identité butch transcende les corps : « Nous existons dans cette partie de la masculinité qui n’a rien à voir avec les hommes cis – c’est la seule partie dont nous [les butchs] savons parler », dit l’écrivaine de 42 ans, ancienne nageuse olympique et mannequin pour hommes Casey Legler. « Beaucoup de gens ne savent même pas comment aborder la question de qui nous sommes ou de ce que cela signifie d’être nous. »
Beaucoup d’entre nous sommes embarrassé.e.s de cette étiquette de « butch », craignant que le terme ne soit pas tout à fait adapté – comme un nouveau jean, qui est ou trop lâche ou trop serré. L’autrice Alison Bechdel, 59 ans, ne se définit pas comme « butch » personnellement mais comprend pourquoi les autres le font. « C’est un joli nom,” butch” : je l’accepte volontiers si vous me le donnez », dit-elle. “Mais j’ai peur de ne pas être assez « butch » pour pouvoir vraiment m’en réclamer. Parce qu’une bonne partie de l’identité « butch », c’est de s’approprier toute l’aura qui va avec. »

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À quoi ressemble une butch qui se revendique comme telle alors ? Des décennies avant que les vêtements unisexes ne deviennent à la mode, les butchs portaient déjà jeans et t-shirts blancs, vestes en cuir et grosses bottes, chaînes à portefeuilles et colliers en or. Il ne s’agit pas seulement de ce qui est porté mais de la façon dont la « butchness » incarne une certaine assurance, une confiance à la Fureur de Vivre des années 1950. Ainsi, ces femmes – et les butchs qui ne s’identifient pas comme des femmes – ont créé quelque chose de distinctement nouveau, une identité clairement reconnaissable même si tout le monde ne connait pas toujours son nom.

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En refusant l’esthétique genrée conventionnelle, l’identité butch élargit les possibilités pour les femmes de toutes tailles, races, origines et compétences. « Je repense toujours à la première lesbienne butch que j’ai vue », raconte l’actrice de 33 ans, Roberta Colindrez. « Cette belle butch, taillée comme une armoire à glace, est entrée dans l’épicerie. Cheveux courts, polo, pantalon large et ce trousseau de clés… C’était la première fois que j’entr’apercevais ce que je pouvais être. » Et pourtant, pour beaucoup de gens, le « style butch » reste un oxymore : il est commun de croire que nous sommes tout.e.s des désastres vestimentaires, grasses et mal fagoté.e.s – à croire qu’on ne prête pas attention à notre apparence avec nos casquettes de baseball et nos pantalons informes. Mais ce n’est pas que l’on s’en fiche ; c’est que contrairement, disons, aux hommes blancs homosexuels dont l’influence sur la culture visuelle contemporaine a largement été reconnue, nous ne sommes tout simplement pas là pour tranquilliser le regard masculin. Nous méprisons et rejetons les limites d’une féminité sexualisée et standardisée.


ÉTYMOLOGIQUEMENT parlant, « butch » serait une abréviation de « boucher » (butcher en anglais), mot d’argot américain pour un « dur à cuire » du début du XXe siècle et probablement inspiré par le hors-la-loi Butch Cassidy. Au début des années 40, le mot était utilisé de façon péjorative pour décrire les femmes « agressives » ou « machos » mais les lesbiennes s’en sont emparées presque immédiatement, l’utilisant avec fierté dans les bars des années 1950 tels que le Pony Stable Inn de Manhattan et Peg’s Place à San Francisco. Là où les cocktails coûtaient 10 centimes et les descentes de police étaient fréquentes, s’identifier comme butch ou femme était une condition préalable pour s’intégrer.

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Ces butchs se sont en partie inspiré.e.s des travesties du XIXe siècle, qui se présentaient et vivaient pleinement comme des hommes à une époque où se faire passer pour tel n’était autre qu’une tactique de survie cruciale. On peut également retracer l’identité butch aux artistes androgynes du Paris du début du XXe siècle, comme l’autrice Gertrude Stein et la peintre Romaine Brooks. Mais ce n’est que dans les années 1960 et au début des années 1970 que les butchs, elles-mêmes à l’intersection des mouvements naissants des droits civils, gays et féminins, sont devenues une communauté plus visible, capable de survivre.
Dès leurs premières apparitions, les butchs ont subi une discrimination et une oppression brutales, provenant non seulement de l’extérieur de leur communauté, mais aussi de l’intérieur. Une certaine branche du féminisme lesbien (principalement blanc) dominant à la fin des années 70 et au début des années 80 a marginalisé certaines formes d‘ « altérité » – les lesbiennes de la classe ouvrière, les lesbiennes de couleur et les femmes masculines (masculine-of-center women en anglais). Selon elles, l’identité butch était intrinsèquement misogyne et les relations butch-femme étaient perçues comme la reproduction dangereuse de rôles hétéronormatifs. (Un tel discours a refait surface aujourd’hui, les hommes trans étant régulièrement accusés d’être antiféministes dans leur volonté de devenir le soi-disant ennemi.) Encore une fois mises au défi de défendre leur existence et de se définir, les butchs sont ressorties enhardies de ce débat, prospérant à la fin des années 80 et au début des années 90, alors que les programmes d’études féminines (women’s studies) – et, plus tard, les départements d’études sur le genre et le queer – gagnaient du terrain sur les campus universitaires nord-américains et européens.

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Les années 90 ont d’ailleurs été une décennie transformatrice pour la communauté butch. En 1990, la philosophe américaine Judith Butler publie son révolutionnaire Trouble dans le genre : Le féminisme et la subversion de l’identité et ses théories sur le genre ont rapidement été traduites et popularisées hors des cercles universitaires. Dans ses ouvrages, Butler soutient que le genre et la sexualité sont à la fois construits et performatifs ; l’identité de butch, en tant que masculinité féminine, subvertit la notion selon laquelle la masculinité ne peut que naturellement et exclusivement appartenir au corps masculin. Peu de temps après, l’imaginaire butch infiltre la culture dans son ensemble. Le numéro d’août 1993 de Vanity Fair met en vedette la top model hétéro Cindy Crawford, dans un maillot noir, chevauchant et rasant l’icône butch K.D. Lang. La même année, l’écrivain Leslie Feinberg publie Stone Butch Blues, un roman désormais culte sur la vie des butchs à New York, dans les années 1970. À Manhattan, des comédiennes comme Lea DeLaria et des drag kings comme Murray Hill montent sur scène ; c’est aussi l’apogée de Gouines à suivre de Bechdel, la bande dessinée sérialisée qu’elle a commencée en 1983. En 1997, Ellen DeGeneres, toujours la plus célèbre des butchs, fait son coming out. Deux ans plus tard, Judith « Jack » Halberstam et Del LaGrace Volcano publient The Drag King Book et la réalisatrice Kimberly Peirce sort son film révolutionnaire, Boys Don’t Cry; sa star cisgenre hétéro, Hilary Swank, remporte ensuite un Oscar pour son interprétation de Brandon Teena, un rôle qui suscite toujours de vifs débats sur la frontière nébuleuse entre l’identité butch et l’identité trans. Ces artistes et leur héritage sont les pierres angulaires de notre communauté. Comme le dit Legler : « C’est de là que nous venons et ce sont ces gens qui nous servent de modèles. Si vous vous reconnaissez dans cette lignée, alors nous serions ravies de vous accueillir parmi nous. »

COMME N’IMPORTE QUELLE SOUS-CULTURE QUEER, l’identité butch est très différente maintenant de ce qu’elle était il y a trente ans – bien que les codes aient été peaufinés et affinés au fil des ans, les jeunes butchs continuent de les emmener dans des directions nouvelles et variées : elles peuvent expérimenter avec leurs personnages au jour le jour, basculant avec fluidité entre une apparence masculine et féminine. Il y a des « stone butchs », une appellation qui n’a rien à voir avec la dureté froide d’une pierre, comme on le suppose souvent, mais à un désir de toucher plutôt que d’être touché – de donner plutôt que de recevoir. Celles-ci sont considérées comme légèrement plus masculines que les « soft butchs » sur l’échelle Futch, un mème né en 2018 et qui tente d’analyser les gradations de « complètement femme » à « stone butch » (“Futch”, pour “femme / butch”, est pile au milieu). Et bien qu’il y ait encore une part de vérité dans les stéréotypes associés aux butchs – vive les chemises à carreaux – ce portrait autrefois figé s’effondre un examen minutieux. Toutes les butchs n’ont pas les cheveux courts, ne peuvent pas changer un pneu, désirent une femme. Certaines butchs sont des bottoms. Certaines butchs sont bies. Certaines butchs sont des garçons.
Différents corps se sont appropriés leur identité butch de différente manière mais même un seul corps peut être butch différemment au fil du temps. Nous nous déplaçons entre les pôles à mesure que nos sentiments pour nous-mêmes – et la langue pour en parler – changent. « Au début de la vingtaine, je m’identifiais comme une stone butch », explique l’écrivaine de 45 ans Roxane Gay. « À l’âge adulte, j’ai reconsidéré le terme en fonction de ma relation au monde et de ma relation de couple donc je me considère désormais comme une soft butch. » Peirce, 52 ans, ajoute que ce continuum est autant une échelle mobile à l’intérieur qu’à l’extérieur de soi : « Je n’ai jamais aspiré à une binarité », dit-elle. « Dès le premier jour, l’idée d’être un garçon ou une fille n’a jamais eu de sens. L’évolution constante de ces signifiants est ce qui crée du sens et de la complexité. »
Il est rare de voir des butchs dépeintes comme une communauté… mais il suffit de leur parler pour qu’une histoire plus nuancée émerge, celle d’une camaraderie et d’une connexion profondes et durables.

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En effet, la fluidité de l’identité butch est particulièrement importante en cette période de transphobie généralisée. Legler, qui utilise le pronom « iel » (they/them en anglais), est une « personne qui s’identifie comme transbutch – pas de chirurgie, pas d’hormones ». Aujourd’hui, le dialogue entre genre et identité queer est aussi excitant et divers dans les mots que dans les actes – genderqueer, transmasc, non binaire, qui ne se conforme pas à un genre (gender nonconforming en anglais), etc. Pourtant, les butchs ont toujours eu de nombreux noms : bull dyke* (une butch très “masculine”, qui prend tout en charge, voire, agressive, ndlr), diesel dyke*(butch généralement associée aux camions et aux motos, plus forte que la plupart des mecs cis, ndlr) bulldagger*(butch généralement africaine américaine,ndlr), boi(lesbienne qui ressemble généralement à un adolescent, ndlr), daddy* et ainsi de suite. La langue évolue au gré du temps qui passe, au fur et à mesure que de nouvelles générations arrivent et que les structures sociales changent », explique Bechdel.

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S’il faut penser historiquement, il faut aussi penser contextuellement. Hormis l’homophobie et la misogynie habituelles, les butchs noires et métisses doivent faire face aux clichés racistes : « Les femmes noires sont souvent perçues comme des butchs, qu’elles le soient ou non », dit Gay. « Les femmes noires en général ne sont pas vues, de sorte que l’identité butch noire a tendance à être doublement invisible. Sauf pour les studs, qui sont très visibles », ajoute-t-elle, se référant à un terme utilisé principalement par les butchs noires ou latina-américaines (bien que les butchs blanches se le soient appropriées, sans surprise), qui sont considérées comme « plus dures » dans leur attitude et leur masculinité très affirmées. Selon Gay, « les gens ont tendance à supposer que si vous êtes une butch noire, vous êtes une stud et basta », ce qui n’est pas vrai. Pourtant, l’identification butch reste un paradoxe : bien qu’étant les lesbiennes les plus identifiables – les femmes étant souvent vues comme hétérosexuelles de prime abord, qu’elles le veuillent ou non – nous sommes néanmoins critiquées et invisibilisées parce qu’aux yeux de la société, notre refus de correspondre aux stéréotypes de la féminité est un échec.


Un autre stéréotype persistant, provenant de Stone Butch Blues et de ses ancêtres littéraires moins explicites, en particulier The Well of Loneliness de Radclyffe Hall (1928), est celui de la butch en tant que figure tragique et isolée. Celle-ci est soit rejetée par une société dominante qui ne la voit pas – ne la verra jamais – ni ne l’acceptera, soit elle s’isole toute seule comme réponse protectrice à un monde qui la dénigre continuellement et sans relâche.
Lorsqu’une femme butch apparaît dans la culture dominante, c’est généralement aux côtés de son indissociable comparse : la lesbienne femme. Sans cette figure ultra féminine et le contraste qu’elle souligne, la butch est « intrinsèquement impossible à appréhender », dit Bechdel, car deux butchs ensemble forment un couple trop étrange.
Il est rare de voir des butchs dépeintes comme une communauté, une observation particulièrement inquiétante étant donné la fermeture de nombreux bars lesbiens au cours des deux dernières décennies, mais il suffit de leur parler pour qu’une histoire plus nuancée émerge, celle d’une camaraderie et d’une connexion profondes et durables.

Malgré le manque de représentation, l’amour butch prospère – dans les regards anonymes et entendus qu’on se lance d’un quai de métro à l’autre lorsque nous nous reconnaissons, mais aussi dans la chambre à coucher. « Beaucoup de mes amitiés les plus anciennes sont avec des gens qui s’inscrivent quelque part sur l’échelle de l’identité butch », explique Peirce. « Nous sommes comme des couples mariés, sauf que nous sommes amies plutôt qu’amantes. »
Legler, pour sa part, reconnaît un effet de « loup solitaire », où certaines jeunes queers aiment initialement « être la seule butch de la pièce ». En organisant le portrait de groupe qui accompagne cet essai au cours des derniers mois, Legler était curieux.se de « ce que cela ferait de voir des butchs se présenter simplement ensemble, capables de montrer toute leur puissance, tout leur sex-appeal, tout leur charisme, sans que rien ne vienne atténuer ça. » Et pas seulement pour les butchs d’une génération plus âgée, mais pour celles qui se cherchent encore et transforment la communauté d’une manière qui défie et inspire leurs aînées. « C’est un processus de construction qui a pris des siècles, le droit d’être comme nous le voulons », ajoute Legler. « Nous devons célébrer le fait que nos corps arrivent à exister. On peut faire plus que juste survivre. On peut prendre part au monde. »

 

*termes qui n’ont pas leur equivalent français et dont les definitions sont tirées du site Urban Dictionary

Cassandre

Cassandre - Balade sa tignasse hirsute au musée / au ciné / en librairie / en festival / en club, et souhaiterait le don d’ubiquité pour Noël.

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