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Queer & handicap, l’invisible combat

Le 22 avril le hashtag #transethandi est apparu sur Twitter afin de donner de la visibilité aux personnes trans et handicapées puis, plus largement aux queers neuroatypiques. L’occasion de questionner la place des handicaps, visibles et invisibles, dans nos espaces queers et féministes. 

Pas la peine d’aller sur le darkweb, la plateforme Twitter constitue l’un des lieux privilégié d’un cyberharcèlement féroce et décomplexé. Les Queers handi en ont fait les frais à l’occasion du lancement du hasgtag #transethandi. L’ambition de ce hastag était de rassembler et visibiliser les queers avec un handicap, visible ou invisible. Mais les choses ont rapidement tourné au vinaigre…

Le handicap visible correspond à l’idée la plus commune que l’on se fait du handicap car il expose la différence au grand jour. Mais qu’en est-il du handicap invisible ? L’ handicap invisible, de par sa nature, est davantage soumis au doute, à l’illégitimité, aux situations de harcèlement et d’incompréhension de l’entourage. Il peut toucher à la santé mentale ( autisme, TCA, TDAH, Bipolarité, Schizophrénie, etc.) ou tout simplement à un trouble physique ou une maladie (surdité, SED, SEP, fibromyalgie, etc.).

Cette absence de représentation du handicap laisse souvent présager que les concerné.e.s n’ont pas de réelles difficultés de fonctionnement et qu’il suffirait simplement de faire “un petit effort” pour s’adapter. Cette conception binaire intériorisée favorise le rejet, la moquerie, l’oppression  et l’exclusion. Chacun.e y va de ses compétences psychiatriques ou scientifiques de comptoir pour donner son avis en tant que valide, parlant depuis sa situation de dominant.e. C’est ce qu’il s’est passé sur Twitter, laissant notamment libre court à la psychophobie pour justifier la transphobie.

 

L’expérience personnelle, le ressenti, ainsi que les difficultés vécues par les concerné.es sont continuellement remis en doute. Cette dynamique permet de consacrer les pleins pouvoir au corps médical qui pourtant peine à comprendre et apporter des solutions viables et non culpabilisantes aux personnes qui les consultent. Cela se traduit bien trop souvent par un phénomène d’errance diagnostique, entrainant souffrances et complications.

parfait exemple de psychophobie, queerophobie et islamophobie

C’est ce qui se passe avec l’autisme et les choses se complexifient lorsque l’on est queer et neuroatypique. En effet, les queers font tous face à la norme sexuelle et de genre. Mais les inégalités perdurent au sein de notre communauté. Un.e queer vivant à Paris ne rencontrera pas les mêmes difficultés sociales qu’un.e queer vivant en province ou à la campagne : «quand j’étais ado, c’était les années 90, j’habitais à la campagne, j’étais la weirdo de service et clairement j’avais aucun modèle queer, j’ai déménagé en ville au lycée, mais j’avais pas internet et toujours zéro représentation queer/trans, et j’ai essayé longtemps de trouver ma place en me suradaptant et en acceptant des relations vraiment pas cool avec des mecs cis hétéro super toxiques.» comme en témoigne Nettle.

L’autisme a une histoire politique et la manière dont le diagnostic est construit s’inscrit dans le système hétéropatriarcal capitaliste, étudiant les traits autistiques sous le biais du genre masculin. Ainsi les personnes n’étant pas des mecs cis hétéro ont beaucoup plus de mal à se faire diagnostiquer. Non seulement parce qu’elles ne correspondent pas aux critères diagnostiques, mais aussi parce qu’elles vont avoir davantage tendance à s’adapter aux normes sociales du fait même de leur genre et de l’éducation qui en découle. C’est ce qu’ont théorisé les autrices et cliniciennes Judith Gould, Tony Attwood et Lorna Wing. «Je suis autiste, non-binaire, j’ai bientôt 40 ans et j’ai découvert que j’étais autiste vers 35 ans, j’avais des doutes avant mais clairement étant vu comme fille par la société depuis ma naissance, je suis passé.e au travers des mailles du diagnostic. J’ai passé ma vie à me suradapter. La compréhension de mon genre a mis du temps et en même temps a toujours été là, j’ai même cru un moment que j’étais cis (quand j’ai découvert le terme et que je me suis activé·e dans le militantisme queer-feministe) mais en fait non je suis pas cis du tout, je suis non-binaire et ce depuis toujours mais j’avais pas de mots à mettre dessus.» Nettle.

L’autisme fait que l’on questionne plus facilement les normes et par conséquent, le genre ou l’orientation sexuelle. C’est qui explique le nombre plus élevé d’autistes queer. Comme l’atteste l’étude menée à l’université du Massachusetts à Boston, 92% des autistes s’identifient comme non-hétérosexuels par rapport au groupe de contrôle allistic (non autistique). Cependant, être autiste c’est se confronter aux préjugés validistes et être mis.e en doute soit pour le fait d’être neuroatypique soit pour le fait d’être queer : «Une jour une infirmière a essayé d’analyser ma non-binarité. Elle m’a dit que j’étais autiste, donc finalement je n’étais pas vraiment non-binaire car je ne savais pas ce que c’était. J’ai pas su quoi répondre tellement j’étais choquée.» confie Amandine.

Ou alors c’est le fait d’être autiste qui n’est pas pris en compte dans les milieux queer comme le dit Paul.e qui se définit comme autiste, non binaire, polyA et Ace «J’ai l’impression que dans certaine circonstance, le fait d’être handi n’est pas trop pris en compte. Même s’il y a des améliorations comme à la pride de Clermont en 2019, avec la prise en compte des spécificités sensorielles. Je ne fréquente pas beaucoup les espaces queer parce que j’ai déjà eu des réflexions remettant en cause mon genre et mon attirance pour cause d’autisme».

Pour Nettle, c’est pareil : «En timeline il y a d’abord eu la révélation “en fait je suis autiste, ok ça explique pas mal  de choses” puis la révélation “oh wait en fait mon genre n’est pas du tout obligé de correspondre à une norme et j’ai pas à respecter de code social arbitraire”. Réaliser que je suis autiste et mettre en place des choses pour me sentir mieux mentalement, ça a pu laisser de la bande passante pour questionner mon genre  en profondeur.  Aujourd’hui, je me dis bi-pan et dans certains milieux queers c’est mal vu.  J’ai l’impression qu’il n’y a pas la place pour un entre deux, pour un questionnement de mon genre sans performance mais juste de moi à moi, que je dois savoir tout de suite immédiatement. Or moi j’ai besoin de lenteur et de temps pour analyser ce qui se passe et verbaliser ce que je ressens.»

Si en théorie, les milieux queer féministes sont plus inclusifs que la société, le passage à la réalité est beaucoup plus compliqué. Déjà lorsqu’il s’agit d’handicap visible, les lieux ne sont pas toujours adaptés mais lorsqu’il est question d’handicap invisible et de neuroatypie, il est quasi impossible d’exister dans le militantisme mixte. On m’a déjà, après avoir confié que j’étais autiste, répondu que l’autisme était un truc de bourgeois.e qui se trouvait des excuses. Toutes les personnes neuroatypiques qui ont fréquenté les milieux queer féministes ont été confronté.e.s à ce type de remarques. «J’ai des amis proches queer et neuroatypiques et on a en commun un bon trauma des milieux queers-féministes français. Je suis entouré·e de personnes bienveillantes et on se soutient mutuellement heureusement. J’ai des moments de profonde tristesse et dépression en raison du capitalisme, du validisme et de l’isolation » (Nettle).

Ce sentiment d’isolation comme le dit Nettle, c’est quelque chose de très partagé par les queers neuroatypiques. La sociabilité queer c’est avant tout la fête avec tout ce que cela comporte de normes sociales, de sur-stimulations sensorielles, de représentations et d’efforts énergétiques colossaux. Et lorsqu’il s’agit de militantisme, le fonctionnement même est problématique y compris dans les espaces «horizontaux» où les codes sociaux sont toujours présents mais encore plus difficiles à identifier parce que sous-entendus. Le fait de devoir militer implique aussi prendre la parole ou aller en manif et cela va demander beaucoup plus d’efforts voir être impossible lorsqu’on a une handicap invisible. Mais doit-on pour autant mettre de coté les handi invisibles s’iels ne s’adaptent pas aux normes des espaces queers féministes ? Nos espaces remettent-ils réellement en cause les normes sociales ou les transposent-ils seulement ?

Cette période de confinement a permis de sociabiliser différemment. Pour autant, la norme  sociale d’être ensemble n’est pas moins oppressive ni questionnée de manière radicale, c’est-à-dire à la racine. Aussi, les apéros zoom, ou la surcommunication a remplacé les soirées et autres obligations de groupe. Et en même temps, le confinement a rendu possible la mise en place du télé-travail alors que bon nombre d’handis se voient refuser des aménagements adaptés à leur différences de fonctionnement. Est-ce que cette mutation sociale va permettre plus d’inclusivité ? Les milieux queers féministes vont-ils enfin questionner leur fonctionnement et inclure vraiment le validisme ? N’est-il pas urgent  avec la société post confinement eugéniste et sécuritaire de prendre en compte la parole queer handi ? Le validisme n’est-il pas finalement le prochain sujet de luttes sociales ?

 

Delphine

Extraterrestre passionnée de métaphysique et de pizza, elle parle de féminisme, cinéma et surtout de l'invisible.

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