Lors de mes nombreuses visites à LA – une des mecques musicales du monde de l’Ouest, j’ai essayé quelques clubs qui étaient souvent trop commerciaux et policés – et pas forcément safe, puis j’ai vite compris que les meilleures soirées étaient organisées dans des hangars ou d’autres endroits aménagés par la communauté.
Cela fait plusieurs années donc que je « rave » à LA et que je multiplie les bonnes expériences, que ce soit niveau enthousiasme et bienveillance de la foule ou qualité musicale. Mais ma nuit au Basement a été vraiment spéciale – cela m’a rappelé le Bar25 de Berlin où on allait pour danser sans trop se soucier du lineup, rencontrer des gens de tous horizons pour philosopher et juste se sentir bien… J’ai discuté avec plusieurs autres acteur.ices de la scène locale qui ont confirmé adorer The Basement et ne jamais rater aucune soirée.
Du coup j’ai voulu en savoir plus sur comment Kerry, figure de proue du Basement, avait commencé sa carrière et sur comment elle en est arrivée à organiser ces soirées assez magiques.

Kerry, comment as-tu commencé ta carrière de DJ et de promotrice ?
J’ai toujours aimé la musique depuis mon adolescence. Je passais pas mal de temps à créer des mixtapes, et puis en 2005, j’ai décidé de vraiment me lancer. À partir de là, j’ai organisé quelques soirées, en commençant par Nitty Gritty, Hang Together, Rice & Beats, et maintenant The Basement.
L’un des moments marquants de ma carrière a été la soirée que j’ai organisée avec Scott K. C’était une soirée underground que nous avons organisée cinq fois, et la dernière a rassemblé environ 1500 personnes ! Cela m’a permis de me faire un nom et de gagner la confiance de la communauté.
As-tu l’impression de bénéficier d’un soutien suffisant dans le milieu en tant que femme ?
En termes de soutien, je n’aime pas aborder la question sous l’angle du genre. J’aimerais croire que la musique parle d’elle-même… mais cela dit, j’ai l’impression qu’en tant que femmes, nous sommes souvent ignorées, et qu’il est trop rare qu’on nous fasse confiance pour nous confier les créneaux horaires « prime time ». Il faut faire ses preuves, bien sûr, mais je pense que beaucoup d’entre nous l’ont déjà fait et n’obtiennent toujours pas ces opportunités.
Ferais-tu les choses différemment si tu commençais ta carrière de DJ et de promotrice aujourd’hui ?
Je ne pense pas que je ferais les choses différemment… Je crois que tout le monde a l’opportunité de se faire une place dans la communauté, cela n’a pas changé. Se faire une place, c’est une question de talent, de personnalité et de timing ! Je pense qu’il y a plus de concurrence maintenant, mais ce n’est pas une mauvaise chose.

Et quels conseils donnerais-tu aux personnes qui débutent ?
Si tu commences dans le milieu, demande-toi pourquoi tu as envie de faire ça? Pour la célébrité, ou pour l’argent ? Pour moi, c’est toujours pour la musique. Si on se concentre sur la musique et non sur notre ego, on peut aller loin.
Je conseille aussi d’organiser ses propres soirées et d’en devenir résident.e. Il vaut mieux ne pas commencer par des soirées axées sur les guests – où les gens ne viennent que pour les têtes d’affiche. L’idée est de créer une ambiance pour gagner la confiance du public et programmer les artistes qu’on a envie.
Sors et rencontre des gens qui aiment ton style de musique. Organise des soirées avec une intention précise et le public viendra petit à petit. Et aussi, ne compte pas trop sur ton entourage, ce n’est pas juste de se vexer si tes potes ne viennent pas à chaque fois – c’est ton travail de faire le nécessaire pour attirer du monde. Organiser ses propres soirées est la meilleure école… avec ses hauts et ses bas ; ça nous apprend que même juste rentrer dans ses frais, c’est déjà une belle réussite !
Penses-tu que la scène de la musique électronique en fait assez en termes de qualité et d’inclusivité ?
Il est important de soutenir les DJs qui veulent se lancer car on a tou.tes commencé quelque part. Et effectivement, je pense que certain.es DJ ne sont pas assez solidaires. Cela dit, il y a aussi des DJs qui sont encore en apprentissage mais qui se surestiment, et pensent qu’iels devraient mixer grâce à leurs relations, alors qu’iels ne sont pas encore prêt.es.
Et sinon, j’aimerais voir plus de personnes racisées dans notre scène ; et j’aimerais aussi voir plus de lieux avec une meilleure qualité sonore.
En tant que promotrice, DJ et raveuse, que penses-tu des événements spécifiquement queer ou hétéro, et des événements qui rassemblent tout le monde ?
Je ne pense pas que les meilleures soirées soient construites autour de catégories. Elles sont construites autour d’une intention.
Les espaces dédiés à la communauté queer sont d’une importance capitale. Ils ont toujours été des lieux de refuge, d’expérimentation et de liberté, et ils constituent le fondement d’une grande partie de la culture musicale et de la danse dont nous bénéficions aujourd’hui. Ces espaces doivent exister, être protégés et parfois être réservés à notre communauté.
Cela dit, certaines des soirées les plus marquantes que j’ai vécues sont celles où l’espace s’ouvre. Où différentes personnes, différentes identités, différentes énergies se côtoient sans friction. Lorsque tout le monde est sur la même longueur d’onde, il ne s’agit plus de savoir qui est qui, mais de la manière dont nous nous comportons les un.es envers les autres sur le dance-floor.
En tant que promotrice et DJ, c’est cet espace que j’essaie de créer : un espace ancré dans les valeurs queer telles que la sécurité, le consentement, l’ouverture et l’expression, sans que l’identité ne devienne une barrière. Ce qui compte le plus, ce n’est pas notre identité, mais notre présence, notre écoute et la manière dont nous partageons l’espace.
Les soirées qui marquent les esprits ne divisent pas la piste de danse, elles la laissent respirer. Et quand la musique est bonne et l’intention claire, les gens le ressentent immédiatement – pas besoin de tergiverser.
Qu’est-ce qui t’enthousiasme dans ton avenir proche et ta pratique de DJ?
Je suis impatiente d’explorer davantage l’Asie et l’Europe ! Je suis maintenant représentée par une agence, alors j’espère franchir le cap et découvrir d’autres horizons en dehors de Los Angeles.
Quel est ton message à tou.tes les fans de house et disco ?
Venez pour la musique, c’est comme ça qu’on profite le mieux !

Interview traduite de l’anglais américain.
Photos par Farah Sosa.
Ecoutez les mix de Kerry pour The Basement sur Dublab.
