LUCIE DINER-18

La seconde vie de Rachel Baker : une héroïne badass dans l’Amérique d’aujourd’hui

Cet été, j’ai eu l’occasion de lire La seconde vie de Rachel Baker, quatrième roman de Lucie Brémeault et premier sous son vrai nom. L’histoire semble tristement banale dans une Amérique d’aujourd’hui : Rachel Baker, serveuse dans un café de l’Alabama, assiste à une tuerie et elle est la seule survivante.

“Un soir parmi tant d’autres, trois hommes armés font irruption dans le restaurant et assassinent tous les clients devant ses yeux, la laissant seule au milieu du carnage. Traumatisée, Rachel ne sera plus jamais la même”.

Lucie tire principalement son inspiration du polar et du thriller, et de notre réalité. Elle appartient totalement à sa génération – notre génération – qui souhaite exprimer sa colère et son désir de justice. Interview.

Barbieturix : Dès le synopsis je n’ai pas pu m’empêcher de penser aux attentats du 13 novembre. Peux-tu me dire comment cela t’a influencé ?

Lucie : J’avais l’idée de commencer l’écriture de cette histoire avec un traumatisme. Il fallait une expérience qui vient du réel, quelque chose qui peut arriver à n’importe qui, à n’importe quel moment. Les attentats et fusillades aux États-Unis sont une véritable plaie et questionnent leur rapport aux armes. C’est aussi pourquoi j’ai écrit tout un pamphlet dessus dès l’entrée du livre. Je crois que c’est quelque chose qui me touche et me révolte. Même si le but de ce livre n’est pas de dénoncer, j’ai pu en profiter pour faire passer une idée.

BBX : Que se passe-t-il dans la tête au moment où son envie de justice la frappe ?

Lucie : Le revenge est un style que l’on rencontre beaucoup au cinéma (notamment le rape and revenge très controversé). Je pense qu’il n’y a rien de plus beau et courageux qu’une femme qui bascule dans cette idée de « justice ». Le cinéma et la littérature sont dominés par ces hommes téméraires, n’ayant pas froid aux yeux, quitte à mettre leur vie en danger. Il est très étonnant de ne pas voir plus d’héroïnes dans ce genre d’histoires alors que le quotidien réel prouve à chaque instant que les femmes font preuve d’un courage exemplaire dans des situations difficiles et traumatisantes. J’ai toujours aimé les femmes bad ass, qui assument une forme de « virilité » féminine et sortent des diktats qui nous obligent à la sensiblerie et l’introversion.

Rachel ne supporte pas l’idée « de passer à autre chose ». Avec le temps elle a cultivé une forme de haine et de rancœur qu’elle n’arrive pas à refouler. Elle doit laisser libre cours à ses pulsions pour pouvoir avancer.

BBX : Comment t’es-tu renseignée sur les procédures policières et l’organisation d’une prison ?

J’ai beaucoup lu ! Wikipédia qui regorge d’informations claires et précises (prison, police, criminalité, peine de mort, etc.), articles de presse sur la vie carcérale, livres… J’ai lu pas mal de choses sur les prisons de haute sécurité, j’ai un bouquin sur la criminologie à la maison, je lis énormément de polar. À force, ça commence à rentrer !

BBX : Peux-tu me dire quelles sont tes influences littéraires et cinématographiques ?

Lucie : Mes influences viennent clairement de la culture et de l’imagerie américaines. Je suis une amoureuse de la country, de la folk, des road movies. Je ne lis quasiment que des livres se passant dans des Etats américains (et pas mal dans les pays nordiques je dois l’avouer). Il me faut une ambiance poussiéreuse, solitaire, amère pour me faire voyager que ce soit au cinéma ou dans un roman. James Ellroy, Donald Ray Pollock, mais aussi les films comme Thelma & Louise, Bagdad Café, et tous ceux qui se passent sur la route, sont une grande source d’inspiration pour moi. La musique aussi. Max Richter m’accompagne toujours lors de mes sessions d’écriture puisqu’il a composé bon nombres de musique de films que j’adore. Niveau série j’ai eu un énorme coup de cœur pour Leftovers qui traite la perte d’une façon bouleversante. Je retiens pour le style et l’ambiance True Detective aussi.

 

 

BBX : Est-ce que le chiffre 143 a une signification particulière ? Je pose cette question car tout est très chronologique dans ton livre : d’abord la prison dont les semaines et mois sont comptés mais aussi les jours après sa sortie à l’aide du carnet. La chronologie a une importance particulière ?

Alors non ce chiffre n’a pas de signification particulière ! Par contre je suis du genre à laisser des clins d’œil dans mes livres oui. Une fois j’avais utilisé le chiffre 2046 qui était une allusion directe au film de Wong Kar-wai.

J’ai tendance à faire très attention à la chronologie car je ne veux pas perdre le lecteur. Je compte les mois et les années sur un document à part quand je travaille ! Et ce roman en particulier est aussi une histoire sur le temps qui passe et les années qui nous forgent, il était naturel qu’il prenne une place importante. En prison, les heures, les jours qui passent peuvent presque se mesurer tellement il pèse lourd sur ses occupants.

 

BBX : Le personnage de Rachel a soif de justice, à quel moment penses-tu qu’une personne qui a soif de justice bascule pour se faire justice soi-même ?

Lucie : Comme je le disais, sans doute au moment où les émotions et les rancœurs ne peuvent plus être retenues ou étouffées.

Il y a forcément une part de colère déjà existante chez Rachel pour qu’elle en arrive là. Les personnes déjà sensibles, à bout, seront sans doute plus enclines à passer à l’acte. Retenir sa colère et sa peine peut finir par vous exploser à la gueule ou dans celle de quelqu’un d’autre un jour ou l’autre.

Ça me rappelle une phrase du livre : Chacun des individus debout sur ce parking cachait sa peine et son désarroi, pour l’exploser plus tard à la gueule du premier innocent qui n’aura fait que lui demander « Comment ça va ? ».

 

BBX : Tu as écrit un livre avec une pluralité de voix, pourquoi ? (j’ai d’ailleurs pensé à Orange is the New Black).

Alors je dois plaider coupable, c’était aussi une question de facilité d’écriture! Écrire avec plusieurs parties structure facilement un roman et pour l’auteure c’est rassurant de pouvoir s’appuyer sur ça.

J’avais aussi envie de baser le livre sur des rencontres qui modifieraient la perception de Rachel sur la vie et les gens. Chacun des personnages devaient apporter une notion différente autour de l’amour, la famille, la perte, etc.

(La ressemblance avec Orange is the New Black est complètement fortuite ! J’ai découvert la série bien après le début de l’écriture de ce roman.)

*ATTENTION SPOILER*

BBX : Est-ce que tu as laissé la fin délibérément ouverte ?

GROS SPOIL !!!

OUI ! La fin est une fin ouverte ! J’ai laissé néanmoins des indices dans l’histoire que l’on peut repérer au moment de la commande du dernier personnage qui entre dans l’établissement. La seconde vie de Rachel commence en fait à la toute fin du roman, et c’est au lecteur de décider via quoi elle se fait : par l’amour ou la guérison. Mais je pense qu’au final, c’est un peu un mélange des deux !

BBX : J’ai trouvé le personnage de Rachel parfois presque antipathique, est-ce délibéré ?

Rachel n’est pas un personnage facile, clairement ! Elle fait souvent preuve de sévérité et manque parfois de tact. J’ai voulu un caractère fort et bien trempé pour contraster avec la fragilité de son mental.

Il fallait une héroïne dans cette trempe pour coïncider avec l’histoire.

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Crédit photos : Marine Chapon

Sarah

Sarah parle de cul et d'amour mais aussi de bouffe vegan, de genre et de féminisme. Passion vélo et gingembre addict. Nouvellement vidéaste, elle espère flooder la toile de sa vision du porno. Twitter : @sarahdevicomte

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