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Barbara Gittings, pionnère des droits LGBTQIA+

Barbara Gittings, matriarche des droits civiques LGBTQIA+ aux Etats-Unis, a ouvert la voix de l’activisme 10 ans avant Stonewall. Elle releva avec brio le défi d’être une lesbienne dans les années 50. Fondatrice du chapitre New-Yorkais de Daughters of Bilitis (DOB), rédactrice en chef de The Ladder, activiste dénonçant la politique discriminatoire du gouvernement envers les «homosexuel•le•s», son plus grand combat fut celui de la déclassification de l’homosexualité comme trouble mental en 1973. Qui a dit que les lesbiennes des années 50 n’étaient pas badass ?

 

Barbara Gittings, Archive de famille.
Photo prise entre 1947 et 1953

Barbara Gittings est née à Vienne le 31 juillet 1932. Au début de la Seconde Guerre Mondiale, elle habite aux Etats-Unis avec sa famille. Adolescente, son père la surprend lisant The Well of Loneliness de Radclyffe Hall. Publié en 1928, ce roman aborde ouvertement le sujet du lesbianisme et a été interdit en Angleterre. Sa destruction pour obscénité et immoralité, bien qu’il ne soit pas sexuellement explicite, a été ordonnée par la Justice. Il sera vendu à plus d’un million d’exemplaires aux Etats-Unis entre 1923 et 1948. Ne pouvant se résoudre à lui parler directement, son père lui demande par lettre de brûler le livre.

Consciente de son attirance pour les filles, Barbara ne sait pas pour autant ce que cela signifie jusqu’à ce qu’un de ses professeurs de lycée, lui révèle qu’elle a été exclue de la National Honor Society en raison de «penchants homosexuels». À l’Université Northwestern, elle est à nouveau accusée de lesbianisme parce que trop proche d’une amie. Bien qu’il n’y ait aucune romance entre elles, elles durent mettre fin à leur amitié. Elle quitte alors l’Université en gardant secrète la cause de son départ.

Barbara est bien décidée à poursuivre ses recherches sur le lesbianisme au travers de la littérature. Elle ne trouve que des livres de médecine décrivant l’homosexualité comme une perversion et une maladie. « J’ai démarré dans le mouvement en 1953, grâce au livre The Homosexual in America : A Subjective Approach de Donald Webster Cory. Son livre était vraiment un appel aux armes. Il disait que nous devrions travailler pour obtenir notre égalité et nos droits civils. Alors je l’ai rencontré et j’ai appris qu’il y avait des organisations d’homosexuel•le•s. Je ne savais pas qu’il y avait de tels groupes. Cory m’a parlé d’une organisation : ONE, Incorporated à Los Angeles. Et voilà, les prochaines vacances que j’ai eues, je me suis arrangée pour prendre un avion pour Los Angeles. Et ils m’ont parlé de la Mattachine Society à San Francisco, alors j’ai sauté dans un autre avion et je suis allée à San Francisco. Ils m’ont parlé des Daughters of Bilitis (DOB), qui s’étaient formées il y a un an et étaient sur le point de lancer un magazine.»

Pour la première fois, Barbara se retrouve dans une pièce qui n’est pas un bar (elle a toujours détesté les bars) avec d’autres lesbiennes. Deux ans plus tard, Del Martin et Phyllys Lyon lui proposent de s’occuper de la branche de New York de DOB. En 1961, lors d’un pique-nique à Rhode Island organisé par DOB, elle rencontre Kay Tobin Lahusen, photographe et activiste qui restera sa compagne pendant 46 ans. Ce pique-nique réunissant une quinzaine de lesbiennes était quelque chose de révolutionnaire en 1961 se rappelle Kay : « C’était anticonformiste à une époque où la plupart des homosexuel•le•s essayaient de se fondre dans la masse».

Le tournant politique

En 1963, Barbara devient la rédactrice en chef de The Ladder, premier magazine lesbien national des DOB. Le mot  «lesbienne» n’était pas employé à l’époque, une autre expression sera utilisée dans la déclaration d’intention de DOB : « La variante. Elles ne l’appelaient pas du tout lesbienne, elles l’appelaient la variante». Cela s’explique par un contexte où l’homosexualité est psychiatrisée, ce qui rend l’acceptation difficile pour les concerné•e•s. Il y a également une puissante honte sociétale alimentée par la médecine au service de la politique d’état hétéro, cis, patriarcale, coloniale, capitaliste et validiste. L’homosexualité devait être guérie et les concerné•e•s, qui avaient les moyens de faire une thérapie, en parlaient tout le temps aux autres. Kay dira à ce sujet : « J’ai décidé à dix-huit ans que j’avais raison et que le monde avait tort. Mais les gens qui étaient à New York étaient dans cette marmite intellectuelle et la théorie courante à l’époque était que vous étiez malade, que vous deviez aller chez le médecin et faire demi-tour. Analyse approfondie. Découvrez ce qui s’est mal passé dans votre enfance et ainsi de suite. Pas trop de gens que vous connaissez ont pensé par eux-mêmes et ont pensé, c’est une connerie de merde.»

DOB était dans une mouvance conformiste de ne pas faire de vague et sans perspective politique, Barbara et Kay s’y sentent de moins en moins à l’aise.


Kay: « Le magazine s’appelait The Ladder (échelle) parce que tu étais censé•e gravir les échelons… La petite lesbienne commence à gravir les échelons, se perfectionnant pour devenir une personne bien au lieu d’une variante qui a une mauvaise image d’elle-même, qui ne va pas au travail de 9h00 à 17h00, qui n’occupe pas un emploi régulier, qui ne soit pas un membre participant de la société, comme s’il n’y avait pas des milliers de lesbiennes qui étaient déjà de grandes contributrices. Aucune reconnaissance d’elles ! »
Barbara : « Mais l’éducation de la variante était l’une des grandes choses chez DOB. Eh bien, tout cela nous démangeait en quelque sorte, et pourtant nous sommes restées avec Daughters of Bilitis pendant plusieurs années, surtout parce que DOB se joignait alors à plusieurs autres groupes  homosexuel•le•s de l’Est pour former ce qui s’appelait ECHO – East Coast Homophile Organizations. Le mot homophile était très répandu à la fin des années 50 et au début des années 60.»

Frank Kameni & Barbara Gittings

Barbara rencontre Frank Kameni lors d’une conférence d’ECHO. Frank est astronaute et physicien, il vient d’être licencié parce qu’homosexuel. Cette rencontre bouleverse la vie politique de Barbara. La politique des années 60 autorisait à licencier les personnes non hétérosexuelles, en particuliers dans les postes gouvernementaux. Barbara et Frank participent au 1er piquetage le 4 juillet 1965 devant l’Independance Hall qui comptait une quarantaine de personnes.Ces manifestations ont ouvert la voie à Stonewall. Iels marchaient avec des pancartes réclamant l’égalité de traitement pour les homosexuel•le•s, s’exposant à perdre leurs emplois. Pour la première fois des homosexuel•le•s sortaient du placard.

Barbara Gittings at Third White House picket, 1965.
Credit : Kay Tobin Lahusen

Barbara quitte The Ladder en 1966 et poursuit avec Frank les piquetages jusqu’aux émeutes de Stonewall où iels décidèrent de suspendre leur rappel au profit de la commémoration de Stonewall. En 1971, Barbara Gittings embrasse Alma Toutsong sur le stand “Hug a Homosexual” lors de la conférence de l’American Library Association. David Carter, l’auteur de Stonewall : The Riots That Sparked The Gay Revolution dira de Barbara : « Elle était l’une des rares personnes du mouvement homophile – avant Stonewall – à avoir adopté une position militante.»

Le grand combat contre la psychiatrie

Barbara Gittings, 2 mai 1972

En 1952, l’ Association Américaine de Psychiatrie (APA) publie le DSM, manuel de diagnostics et statistiques des troubles mentaux. Cet ouvrage devient la référence mondiale des troubles mentaux. L’APA définit l’homosexualité comme «un trouble de la personnalité sociopathique». Le DSM II de 1968, inclut l’homosexualité comme trouble mental. L’APA donnait des justifications prétendument scientifiques aux préjugés déjà répandus aux États-Unis. Les entreprises et le gouvernement ont utilisés le DSM comme excuse pour discriminer et opprimer les personnes LGBTQIA+. En 1970, les homosexuel•le•s sont des malades mentaux qu’il faut toujours soigner. Barbara Gittings et Frank Kameny prennent d’assaut la réunion de l’APA avec le Gay Liberation Front (GLF) en 1971. Kameny s’empare du micro et déclare « la psychiatrie est l’ennemi incarné. La psychiatrie a mené une guerre d’extermination implacable contre nous. Vous pouvez prendre cela comme une déclaration de guerre contre vous ». Durant cette réunion, les psychiatres parlaient d’éléctrochocs et de lobotomie pour guérir de façon efficace l’homosexualité.

L’année suivante (1972), l’APA autorise le GLF à s’exprimer lors de la convention annuelle. Le mantra féministe de Carol Hanish « le personnel est politique» devient la stratégie politique de Gittings et Kameny. Ainsi, iels font appel à un psychiatre gay pour s’exprimer lors de la convention : John E. Fryer. Craignant de perdre son emploi s’il était reconnu, ce dernier souhaite rester anonyme. Il porte un masque, utilise un modulateur de voix et se fait appeler le Dr H. Anonymous. Le 2 mai 1972, il prononce un discours devant l’APA en présence de Barbara Gittings et Frank Keberny. Il commence ainsi « Je suis homosexuel. Je suis psychiatre» (discours entier). Ce discours prépare le terrain pour le retrait de l’homosexualité de la liste des troubles mentaux.

Ainsi en 1974 lorsque l’APA retire enfin l’homosexualité des troubles mentaux, Barbara écrit un article dans le Philadelphia Gay News titrant : 20 millions d’ homosexuel•le•s gagnent une guérison instantanée».

Le film Documentaire Cured (2020) de Patrick Sammon et Bennett Singer traite de ce combat contre la psychiatrie trop souvent oublié de nos luttes. Les transidentités n’ont pourtant été retiré du DSM-V qu’en 2019. La recrudescence des thérapies de conversion à travers le monde est l’héritage de la psychiatrisation des personnes LGBTQIA+. Déjà au début du 20ème siècle, l’homosexualité masculine était traitée à coups de suppositoires de cocaïne pour insensibiliser l’anus. Castration, trépanation et séances au bordel sous alcool, étaient pratiquées sous l’autorité de la médecine eugéniste au service des intérêts de l’Etat.

La littérature comme arme pour lutter contre les discriminations

Parallèlement à son engagement contre la psychiatrie, Barbara Gittings a œuvré toute sa vie pour promouvoir la littérature LGBTQIA+ et la discrimination dans les bibliothèques du pays. Elle est restée coordinatrice de groupe LGBTQIA de l’American Library Association pendant 16 ans. En 1999, Gittings résumerait sa carrière comme suit: «adolescente, j’ai dû lutter seule pour en savoir plus sur moi-même et ce que cela signifiait d’être gay. Maintenant, depuis 48 ans, j’ai la satisfaction de travailler avec d’autres LGBTQIA+ à travers le pays pour nous débarrasser des bigots, pour huiler les charnières de la porte des placards, pour changer les cœurs et les esprits et pour montrer que l’amour gay est bon pour nous et pour le reste du monde aussi. C’est un travail difficile – mais c’est vital, et c’est gratifiant, et c’est souvent amusant! ». Barbara Gittings est décédée le 18 février 2007 d’un cancer du sein. «Notre dernier effort d’activisme a été de paraître dans le bulletin d’information de notre centre de vie assistée» à déclaré Kay Lahusen au NY Times.

Barbara Gittings a dédié sa vie à la cause LGBTQIA+. Partie à la recherche d’elle-même aux travers de la littérature, elle n’a eu de cesse de rendre accessible la littérature lgbtqia+. Ses prises de risques et son intégrité sont venues à bout de la psychiatrisation de l’homosexualité. Actuellement une série sur le combat de Barbara Gittings et Frank Kameny est en cours de production par le créateur de Pose, Steven Canals qui s’intitule «81 words» (le nombre de mots pathologisant l’homosexualité dans le DSM).

«Je ne peux pas imaginer ne pas être gay. Comment aurait été la vie ? Terne? Lugubre? Délabrée?» (Entretien avec Barbara Gittings et Kay Tobin Lahusen, mercredi 17 mai 1989)

Sources :

Entretiens  podcast avec Barbara Gittings et Kay Tobin Lahusen

Discours vidéo de Barbara Gittings à la pride de 1973 ici

Entretiens vidéos avec Barbara Gittings des Lesbian Histriy Archives ici

Delphine

Extraterrestre passionnée de métaphysique et de pizza, elle parle de féminisme, cinéma et surtout de l'invisible.

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