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Violences sexuelles et sexistes dans le roller derby

Le 20 Février dernier, la responsable de la commission Roller Derby France Amandine Richaud-Crambes appelait à la démission de l’ensemble du conseil d’Administration de la Fédération Française Roller et Skateboard. Dans un communiqué de presse adressé à la ministre des sports Roxana Maracineanu, elle dénonce les différentes oppressions qui persistent dans le roller derby, et explique avec regret qu’elles ont  fait de leur mieux pour que celui-ci ne devienne pas un “sport comme “les autres”, acceptant la violence, le racisme, le sexisme, la grossophobie ou toutes autres discriminations”. Une déclaration qui a fait des vagues et qui suscite les interrogations. Comment un sport aussi safe et bienveillant a t-il pu être gangrené ? À l’heure où le  sport français est secoué par des affaires de violences sexuelles, ( cf les révélations de la patineuse Sarah Abitbol au sujet de son ancien entraîneur Gilles Beyer), il est urgent de briser l’omerta qui règne depuis trop longtemps.

 

Un sport créé pour les femmes, par les femmes 

Le roller derby est un sport de contact né aux Etats-Unis en 1929. Il connaît un réel regain de popularité à partir des années 2000 grâce à l’intervention de certaines ligues féminines de roller derby américaines, faisant ainsi des milliers d’adeptes partout dans le monde. C’est la naissance du roller derby “contemporain”, c’est-à-dire tel qu’on le connaît aujourd’hui. Au delà du côté sportif, le roller derby joue également un rôle social très important. En effet, celui-ci influencé par le punk, la mouvance troisième vague féministe et la culture DIY, le roller derby a fait du féminisme, du respect de l’autre, de l’inclusivité et de la diversité ses valeurs fondamentales. Ce sport créé par les meufs et les minorités de genre, est né en réaction au conservatisme et au puritanisme et prône l’émancipation. Un état d’esprit que l’on retrouve d’ailleurs dans le film Bliss, (réalisé par Drew Barrymore en 2009) dans lequel l’héroïne du même nom, fatiguée de participer à des concours de beauté pour faire plaisir à sa mère, se découvre une passion pour ce sport dans lequel elle se réalisera pleinement.

Dans cet univers essentiellement féminin, (environ 75% de licencié.e.s) les hommes se font rares. Initialement entraîneurs, arbitres ou membre du staff, ’ils deviennent ensuite joueurs. Depuis quelques années, la Fédération Française Roller & Skateboard (FFRS) a sa propre équipe de France masculine de roller derby.

Élise Gara

Des violences, une fédération complice 

Le 7 Février 2020, Elise Gara, joueuse en équipe de France, dépose une plainte pour exhibitionnisme contre  Nicolas “Bravehurt” Goury, lui aussi joueur en équipe de France et vice-président de l’association Roller Derby Toulouse. Les faits remontent à 2014, Elise Gara est à l’époque sélectionneuse en équipe de France masculine. Les agressions dont elle aurait été victime sont  connues par le milieu mais restent impunies etignorées. En effet, en décembre 2018 Nicolas Goury a  été élu pour représenter le Roller Derby au conseil d’administration de la FFRS. Une élection qui a d’ailleurs suscité de vives réactions protestataires et engendré la création d’une pétition. Pour mettre fin à la polémique, Goury a fini par démissionner. S’en suit une déclaration publique du président de la FFRS Nicolas Belloir, adressant au nom de la fédération tout son soutien au principal intéressé et condamnant à coups d’infantilisation crasse les actions des joueurs.euses à l’origine de la pétition. Deux jours après, le 17 décembre 2018,  le sélectionneur de l’équipe de France de roller artistique Arnaud Mercier est condamné à 13 ans de prison pour des faits de viols sur des championnes de patinage, mineures au moment des faits. La FFRS reste muette et ne daigne reconnaître avoir échoué à protéger ses adhérent.e.s et apporter un soutien aux victimes et à leurs proches.

Témoignage Élise Gara

Une des conséquences de l’action d’Elise Gara aété l’éviction de Nicolas Goury de l’équipe de France de roller derby. Éviction contestée par l’intéressé lui-même ainsi que par le directeur technique national de la fédération, lequel demande dans un courrier datant du début du mois la réintégration de Goury. Selon ses dires, les athlètes sont sélectionnés selon des critères sportifs et uniquement sportifs. Les critères de son éviction n’étant pas reconnus par l’équipe de france, il n’y a donc aucune raison que celui-ci en soit écarté. Des propos surréalistes qui montrent à quel point la FFRS semble ne pas saisir (ou ne pas vouloir saisir) la gravité des faits.

Dans une lettre ouverte écrite sur Facebook il y a de ça quelques jours, Lise Lujan, responsable des finances de la commission roller derby et membre active de l’EPSAH, un groupe de travail visant à récolter la parole des victimes, explique que, début 2019, la FFRS a demandé la fermeture du dit groupe de travail en ayant recours à des  pressions. Elle déclare aussi avoir plusieurs fois demandé de l’aide à la fédération, lui faisant part des horreurs qui s’y passaient en son sein, demandant des conseils pour une protection efficace et durable des licencié.e.s. À cela Lise Lujan reste sans réponse pendant un an. Parallèlement, Amandine Richaud-Crambes, l’actuelle responsable de la commission roller derby france demande plusieurs entretiens avec le président de la FFRS Nicolas Belloir; tous lui sont refusés.  À la suite d’un conseil d’administration et d’un échange violent suivi d’une humiliation de Belloir sur Richaud-Crambe, celle-ci fait une tentative de suicide.

Un univers récupéré par les hommes 

Lire “roller derby” et “violences sexuelles” dans la même phrase est tellement impensable. Comment celles-ci ont pu gangrener ce sport safe et essentiellement féministe ? Une observation faite avec regret par Amandine Richaud-Crambes qui écrit dans son communiqué de presse : “Le roller derby est censé être le sport le plus féministe et inclusif du monde, un support et un changement de vie pour les nombreuses personnes qui s’y sont intéressé.e.s. (…) Ensemble, nous avons œuvré pour que chacun puisse y trouver sa place en promouvant l’empouvoirement, les minorités de genre, la sécurité, le lien avec la communauté et garder l’ADN du roller derby.” Ces témoignages d’oppressions en totale contradiction avec les valeurs de ce sport sont un choc. Pourtant la question des violences sexistes et sexuelles ne date malheureusement pas d’hier. Le dépôt de plainte d’Elise Gara et surtout sa prise de parole sur les réseaux sociaux le 19 Février dernier ont incité d’autres athlètes à faire de même; depuis quelques jours plusieurs témoignages d’agressions et d’abus sexuels perpétrés par des personnes licenciées ont été rendus publics. En interne, d’autres cas de violences sont communiqués. Ils mettent en cause des entraîneurs, joueurs, ou arbitres hommes, allant du harcèlement simple au viol répété avec séquestration.

Beaucoup d’adhérent.e.s dénoncent la récupération de la culture roller derby par les hommes. Cela commence déjà par l’élection d’un homme cisgenre (et qui plus est un agresseur sexuel) pour représenter un sport dont 75% des licencié.e.s sont des femmes, personnes non-binaires, transgenre et cisgenre, le tout au sein d’une fédération dirigée par un homme qui protège le principal intéressé. (Un des principes fondamentaux du “boys club”, les hommes se protègent entre-eux).

En plus d’être à l’administration, les hommes sont aussi sur le track, (piste de forme oblongue, là ou les matches sont disputés), que ce soit dans les équipes, dans le staff ou à l’arbitrage.

Témoignage arbitre anonyme

Le témoignage anonyme d’un.e arbitre (cette personne se genre au féminin dans son récit) le 19 Février dernier en dit long sur la place que ceux-ci ont pris. En effet cette personne raconte avoir été victime de manipulation, de harcèlement, de diffamation et d’agressions à caractère sexuel. Elle déclare aussi avoir été témoin d’une agression sexuelle et parle de la solitude qu’elle a pu ressentir dans le milieu de l’arbitrage; milieu essentiellement masculin. Profondément meurtrie et dégoûtée par l’impunité de ces agissements, elle a fini par arrêter définitivement son activité d’arbitre. Si les espaces dits safes ne le sont plus, c’est la sécurité de tous.tes qui est menacée.

Gender Derby, Marie Rouge

Une demande d’action

La déclaration de la joueuse Elise Gara est l’élément déclencheur. Les principaux.ales acteurs.rices du roller derby français se posent des questions quant à l’avenir de celui-ci. Certain.e.s réfléchissent à une éventuelle sortie du roller derby de la fédération française de roller & skateboard au profit de la création d’une fédération qui lui serait propre. Le communiqué de presse de la responsable de la commission roller derby française appelant à la démission des membre du conseil d’administration de la FFRS traduit une nécessité urgente de briser l’omerta et de faire bouger les choses. Inutile de dire qu’il en va de la fédération de prendre ses responsabilités. Qui voudrait d’une fédération qui ne protège pas ses adhérent.e.s, pire, qui défend les agresseurs?

Nicolas Belloir, président de la Fédération Française de Roller et Skateboard, a adressé sa démission le 5 mars au soir. Une victoire pour les personnes qui se sont mobilisées.

Sur les réseaux sociaux toutes les publications relatives aux violences dans le roller derby se réunissent autour du hashtag #balancetonsport. Ce qu’il se passe actuellement semble être un moment charnière dans l’histoire du roller derby français.

Blandine

Sosie non officielle d'Ellen Page avec la coupe de Tegan et Sara. Artiste en musique électronique et apprentie rédactrice web. Aime l'eau gazeuse et les pâtes au pesto.

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