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Vénus s’épilait-elle la chatte ? Le podcast qui déconstruit l’histoire de l’art occidentale

Vénus s’épilait-elle la chatte ? Le podcast lancé par Julie Beauzac déconstruit l’histoire de l’art occidentale grâce à la méthodologie féministe intersectionnelle de manière ludique et réjouissante. Si tu sais pas quoi répondre à celleux qui te disent qu’il faut séparer l’artiste de l’homme, que tu trouves des œuvres problématiques sans vraiment savoir exactement pourquoi, écoute Vénus s’épilait-elle la chatte ?

“Pourquoi les musées sont remplis de femmes nues à côté d’hommes habillés ? Pourquoi les grands génies sont tous des hommes ? Pourquoi l’art représente autant de scènes de viol ? Pourquoi on oublie souvent de parler des personnages noirs dans les tableaux ? Et pourquoi Picasso était-il si méchant ? ” etc. Le compte instagram de Vénus s’épilait-elle la chatte ? répond depuis plusieurs mois à toutes ces questions. Le premier épisode du podcast est sorti le 2 décembre et retrace l’histoire des autoportraits féminins avec Frances Borzello, autrice de Femmes au miroir (Thames & Hudson, 2019). L’occasion aussi de découvrir des femmes artistes, de mettre en lumière un matrimoine invisibilisé et d’apprendre tout un tas de trucs hypers chouettes. Parfait pour approfondir ta culture G, briller devant ton crush ou louer le bec aux mecs cis !

Rencontre

Salut Julie. Tu es féministe et tu as fait des études d’art. L’art n’échappe pas, hélas au patriarcat. À quel moment as tu ressenti un décalage entre ce que tu aimais, apprenais et, ta conscience féministe ? L’ un a-t’il précédé l’autre et/ou comment ont-ils cohabité ? Y a t’il une œuvre particulière où tu t’es dit « il y a un problème ! » ?

Pendant mes études je n’ai jamais remis en question ce qu’on m’apprenait. Tout un pan de la peinture occidentale représente des scènes de viol racontées notamment dans les « Métamorphoses » d’Ovide – j’ai étudié ces œuvres, et je n’ai jamais vu le problème sur le moment, simplement parce qu’on n’en parlait pas. Toutes ces affreuses histoires n’étaient jamais présentées pour ce qu’elles sont, il y avait toujours ce vernis culturel, cette dichotomie homme/femme qui est souvent aussi prédateur/proie.

Ernst Ludwig Kirchner, Die Tanzschule, 1914, Munich, Pinakotek der Moderne

Le déclic a eu lieu bien plus tard. Après mes études j’ai travaillé dans le marché de l’art, c’était affreux et j’ai fini par démissionner. Comme je ne voulais plus entendre parler de ce milieu je me suis mise à faire des jobs alimentaires, j’ai beaucoup lu et je suis devenue féministe. Au bout de quelques années l’art me manquait alors j’ai recommencé à aller dans les musées. C’est à la pinacothèque des modernes de Munich que j’ai eu une révélation. Je suis tombée sur une œuvre de Kirchner, un artiste pour lequel j’avais une passion au lycée. J’étais assez émue parce que j’avais vu très peu de ses œuvres en vrai, puis je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un homme habillé et deux femmes, nues sans aucune raison. Je n’ai trouvé aucune explication rationnelle mais j’ai passé le reste de la visite à constater que c’était commun à plein d’autres œuvres. L’un des exemples les plus connus c’est « le déjeuner sur l’herbe » de Manet, mais c’est vraiment très courant, au point qu’on finit par ne plus le remarquer.

 

J’imagine qu’il y avait des artistes et œuvres que tu appréciais particulièrement à ce moment là. La tendance patriarcale est de séparer l’artiste de l’œuvre afin d’éviter toute remise en cause ou analyse profonde de nos représentations et sociétés occidentales. Surtout lorsqu’il s’agit d’œuvres anciennes. Est-il selon toi possible réellement de séparer l’artiste de l’œuvre ? Et que dirais-tu à celleux qui affirment que le féminisme censure l’art ?

J’aurais tendance à dire, peut-être un peu naïvement, que les artistes vivants qui sont des agresseurs et des violeurs devraient être punis en fonction de la loi au même titre que n’importe quel individu lambda. Mais l’immense majorité des agresseurs et des violeurs ne sont pas punis, et ces hommes puissants le sont encore moins. Il y a aussi le problème de la prescription, qui joue toujours en leur faveur. Ce qui est vraiment dérangeant et qui en dit long à quel point on baigne dans la culture du viol, c’est qu’on continue à leur faire des haies d’honneur à tout bout de champ, voire à les considérer comme des victimes du lobby féministe extrémiste. C’est d’une indécence sans bornes mais, comme tu dis, ça évite de tout remettre en cause.


Pour l’histoire de l’art, c’est un peu plus facile parce que la plupart des artistes sont morts, mais on retrouve toujours cette peur panique de se remettre en question. En 2018, à la Manchester Art Gallery, l’artiste Sonia Boyce a retiré pendant une semaine une œuvre de Waterhouse qui met en scène des femmes de façon purement décorative. Cette mesure s’inscrivait dans un ensemble d’actions pédagogiques visant à faire réfléchir les visiteur-euses : que nous disent les œuvres ? Doit-on les regarder sans aucun recul parce que l’art est sacré et intemporel ? Iels étaient informé-e-s des raisons du retrait temporaire et invité-e-s à s’exprimer. Le tableau a été remis en place comme prévu et cette action a permis, pour la première fois, de vraiment faire s’interroger le public sur ce qu’il voyait. Pourtant, plein de gens (en grande majorité des hommes blancs) n’ont même pas essayé de comprendre et se sont offensés qu’on censurait l’art, qu’on ne pouvait plus rien dire, les lamentations habituelles. Honnêtement je ne sais pas quoi leur répondre. J’ai l’impression que ce qui se joue dans ces réactions outrées, c’est une grande mauvaise foi, un refus délibéré de comprendre vraiment ce dont il est question et, surtout, de garder son pouvoir.
Mon espoir, c’est que les nouvelles générations d’étudiant-e-s, qui seront conservateur-ices, journalistes et critiques d’art, soient si sensibilisées à la question que ça devienne un angle à part entière de notre façon d’aborder l’histoire de l’art. C’est déjà en cours et il faut qu’on encourage toutes les initiatives qui vont dans ce sens.

 

Existe t’il un art ancien non patriarcal ? Et si oui à quel moment le patriarcat s’est-il imposé dans l’art ?

Les rares exemples que je connais sont ceux cités par Liv Strömquist dans L’origine du monde et concernent uniquement les représentations de vulves. On sait que c’était assez courant au paléolithique, que la vulve symbolisait la fertilité et la chance, et était valorisée. C’est très difficile de déterminer le moment où ça a basculé. L’arc grec qui représente les mythes était déjà très sexiste et empreint de culture du viol, même si le terme est anachronique pour l’époque – pourtant il existe une déesse grecque, Baubo, qui faisait rigoler les gens en montrant son sexe, et qui est régulièrement représentée jambes écartées et sexe ouvert.

Baubo the Greek Goddess of Naughtiness, 2018, Andréa Acker

On trouve aussi des figures de ce genre pendant tout le moyen-âge en Irlande et en Angleterre, qu’on appelle des Sheela Na Gig. Pour en savoir plus il faudrait demander à un.e spécialiste, mais j’ai l’impression qu’en occident c’est surtout le christianisme qui a contribué à des représentations très péjoratives du genre féminin – à commencer par Ève, qui commet le péché originel et conduit l’humanité à sa perte.

 

Est-il possible aujourd’hui, dans l’enseignement artistique d’introduire le féminisme ? Y a t’il comme dans les sciences, des obstacles majeurs pour les chercheuses en histoire de l’art ? Quelles sont ces difficultés et comment se matérialisent-elles ?
Je ne crois pas que les chercheuses en histoire de l’art rencontrent des difficultés spécifiques (enfin pas plus qu’ailleurs), tant qu’elles ne sont pas « trop féministes ». Je ne fais pas partie du monde de la recherche mais j’ai l’impression que l’histoire de l’art est un domaine encore assez conservateur, dans lequel il n’est pas forcément facile d’innover. C’est toujours compliquer de généraliser mais je crois qu’utiliser des outils féministes contemporains pour réétudier l’histoire de l’art est encore une démarche qui effraie beaucoup d’universitaires. C’est peut-être pour ça que l’essentiel de la production est surtout anglophone. Mais il y a tout de même des chercheuses françaises qui font depuis longtemps un travail génial et nécessaire, comme Élisabeth Lebovici ou Marie-Jo Bonnet. J’ai aussi l’impression que les étudiant-e-s en histoire de l’art sont beaucoup plus conscient-e-s et critiques sur ce qu’iels voient. Par exemple le fait qu’il y ait depuis peu un club LGBTQIA+ à l’école du Louvre est vraiment réjouissant.

 

Ton podcast vénus vient de sortir. Ce format s’est-il d’emblée imposé à toi ? Finalement, le féminisme et les difficultés rencontrées ne permettent ils  pas de désacraliser les modes de connaissances en proposant un apprentissage plus accessible et moins élitiste ?

J’écoute des podcasts des années, mais je n’aurais jamais pensé en faire un moi-même. Après ma révélation à Munich, je me suis d’abord dit que ce serait chouette d’écrire un livre. J’avais découvert tout le travail pionnier de Linda Nochlin et j’étais vraiment étonnée qu’en France il y ait si peu de choses accessibles. C’est une amie qui m’a donné l’idée du podcast – elle m’a dit, à raison, que ce serait sûrement compliqué de faire connaitre un livre en étant une anonyme qui part de rien et que, quitte à faire un gros travail, autant le faire avec un format qui permet plus de visibilité comme le podcast.
C’est sûr que le féminisme a besoin de place pour s’exprimer et qu’il faut parfois chercher des moyens un peu créatifs pour trouver cette place. J’entends souvent que le podcast est un format très apprécié par des femmes journalistes féministes, parce qu’il leur permet une liberté qu’elles n’ont pas dans des rédactions souvent dirigées par des hommes, où toute la culture d’entreprise est basée sur le boys club. Je ne suis pas journaliste mais je comprends ce besoin d’aller chercher un espace d’expression où l’on peut dire ce qu’on veut, décider de son format et son angle. C’est vraiment précieux.

Est-ce que tu peux nous en dire plus à propos du podcast ? La manière dont il va s’articuler, les thématiques abordées, la sélection des œuvres et artistes ? La production du podcast ( financement, accueil, etc. ) est-elle plus facile que la recherche académique ?

C’est un format mensuel et plutôt long, avec des épisodes thématiques ou biographiques, avec à chaque fois un-e spécialiste. Le choix des sujets se base d’abord sur la bibliographie disponible et c’est le plus difficile, pour l’instant, de trouver les invité-e-s. Les personnes que j’ai contactées ont été très enthousiastes, mais encore faut-il les trouver. Essayer de déconstruire l’histoire de l’art d’un point de vue féministe et inclusif n’est pas encore si courant, et plein de sujets intéressants n’ont pas encore fait l’objet d’un travail de synthèse. Donc j’en profite pour passer un appel aux chercheur-euses en histoire de l’art qui travaillent sur ces sujets : contactez-moi !
Pour moi c’est plus facile de faire un podcast parce que c’est plus concret. J’ai fait un mémoire de recherche pendant mes études et j’ai adoré, mais j’ai aussi trouvé frustrant de travailler sur un thème si précis, qui finalement n’intéressait qu’un petit cercle très restreint, et que j’avais du mal à partager avec mon entourage. Ce qui me plait avec le podcast, c’est justement de rendre les choses accessibles. L’histoire de l’art reste un domaine un peu intimidant, et c’est super intéressant d’essayer de l’ouvrir et de proposer de nouvelles perspectives. Le côté créatif et débrouille, le fait de chercher des solutions, est aussi assez grisant.

 

Je ne peux évidemment pas finir sans te poser cette question ! Alors, Vénus s’épilait-elle la chatte ?

Honnêtement je n’en ai aucune idée, il faudrait demander à des spécialistes de la pilosité dans l’antiquité (ça m’intéresse vraiment, écrivez-moi si vous savez !) L’idée du titre c’est de faire un parallèle entre les différentes injonctions qui, de tous temps, ont concerné les femmes. Pendant des siècles, Vénus a servi de prétexte à représenter une femme nue, puis on lui a mis un miroir dans la main pour symboliser le fait que les femmes sont futiles – John Berger explique ça très bien dans « Voir le voir ». C’est caractéristique du double standard qui a toujours accompagné la représentation des femmes en occident : être belle, flatter le regard des hommes, mais ne surtout pas être superficielle. La pilosité de la vulve est un sujet à part entière, encore aujourd’hui. En peinture, pendant des siècles c’était ok de représenter des femmes nues sans raison mais par contre il fallait toujours que leurs sexes soient imberbes parce qu’on aurait jugé beaucoup trop vulgaire de les représenter poilues. Donc comme Vénus est toujours canon en fonction des critères de l’époque et qu’elle est toujours glabre, je me demande si elle s’acharnait à s’épiler la chatte comme on nous l’impose encore souvent aujourd’hui. On m’a dit quelques fois que le titre était vulgaire, mais moi j’adore la vulgarité. Je trouve que s’autoriser à être vulgaire c’est sortir un peu des carcans de la « féminité » et j’aime bien ça. Et puis j’adore aussi les anachronismes alors voilà, j’aime bien mon titre.

Soirée de lancement du Podcast le 18 décembre à 19H30, Bonjour Madame, 40 rue de montreuil, 75011

Le podcast : ici

Compte Instagram :

Delphine

Extraterrestre passionnée de métaphysique et de pizza, elle parle de féminisme, cinéma et surtout de l'invisible.

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