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Marika Hackman, Legotrip

Sorti en août dernier, le troisième album de Marika Hackman, « Any Human Friend » (Sub Pop), est un mélange complexe d’exubérance, d’absence à soi-même et de sensualité.

Après un premier album très folk et très sombre, « We slept at last » (2015), un deuxième très rock et un peu débridé, « I’m not your man » (2017), la Londonienne est encore là où on ne l’attend pas. Le titre qui ouvre l’album, « wanderlust », fait croire un instant au retour aux sources jusqu’à ce que des sirènes à la limite du larsen lancent le début de « the one », deuxième single plein d’autodérision. Elle s’y moque de ses années folk dépressives, et de son caractère de wannabee rockstar un peu manqué, façon slacker des années 90. Les riffs sont audacieux et le clip la montre en plein egotrip au fond d’une photocopieuse, eyeliner sur les yeux et cheveux plaqués à la Anna Calvi. Le ton est donné.

C’est toute la nouveauté de ce disque : Marika Hackman joue un double jeu, celui de la confiance en soi et de l’autodérision. La confiance d’abord : là où elle avait mobilisé ses amies de The Big Moon pour aller vers le rock sur son avant-dernier disque, elle est désormais seule, à la composition et aux arrangements, à la guitare, à la basse, au synthé et à la batterie. La guitare devient une véritable deuxième voix : déchirante sur « wanderlust », langoureuse sur « all night », rugueuse sur « i’m not where you are ». Certains morceaux sont ouvertement un terrain de jeu, pour de nouvelles expériences : une basse funk sur « conventional ride », des métaphores surréalistes sur « hand solo », des divagations électro-gothiques touchant à « Joga » de Björk sur « hold on »… Sans pour autant verser dans l’expérimental au détriment du propos.

Ce dernier tire sa cohérence de l’autodérision : versant dans une pop à double sens, Marika Hackman joue la carte de l’introspection distanciée, tirant parfois sur le malaise. Après les ironiques « the one » et « blow », qui la dépeignent dans un egotrip bancal, elle évoque la distanciation émotionnelle, sur « i’m not where you are » et « come undone » : cet état léthargique où l’on ne peut que se regarder agir de l’extérieur de soi-même, indisponible et apathique. « Any human friend » trouve ainsi le juste milieu entre la pure ironie, devenant de la parodie de soi-même, et l’autoportrait en poètesse maudite, périlleux parce que largement déjà-vu. La pochette parle d’elle-même : genoux cagneux, slip kangourou et cochon nain, et pourtant, une vulnérabilité, une beauté qui ne va pas de soi.

Enfin, dernière innovation de cet album : la crudité sexuelle la plus absolue. Après avoir évoqué (de moins en moins) à demi-mot son lesbianisme, Marika affole le Gouinistan avec deux chansons extrêmement explicites. Jugez-en par vous-même : du temps lointain où, les cheveux teints en bleu, elle chantait des chansons romantiques dont les titres étaient des prénoms féminins, l’Anglaise est passée à des grands moments de poésie saphique, tels que « Cause our mouths are just for eating / And our mouths are just for moaning » sur « all night », ou encore « When I’m alone / It’s automatic, oh / I dig for life in the eyes of my thighs », sur « hand solo ».  A noter aussi, « conventional ride », une chanson adressée aux hétéras qui considèrent les lesbiennes comme des expériences, avec cette réponse pas très équivoque :  « Could it be that you need a conventional ride ? » (comprendre : une famille nucléaire type Ludivine de la Rochère). De moins en moins métaphorique, de plus en plus iconique.

En concert au Point Ephémère le 14 décembre prochain (1ère partie : Our Girl, groupe de la lead guitariste de The Big Moon)

 

Chloé

- S’indigne en musique. Fanatique de rock, de folk, de folk-rock, de post-machin et d’indie-truc. Ecrit aussi pour Sourdoreille et Hardies. Twitter : @ChiloeChloe

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