Canine

Dans la peau de Canine

Canine vient de sortir son premier album, Dune. Nous avons rencontré Magali Cotta qui a donné vie à ce projet musical, artistique et humain. En studio elle est toute seule, sur scène il y a 14 femmes musiciennes, choristes et danseuses. Avec ce premier album, Magali se livre sans compromis avec une sincérité douce et tranchante. Sa musique est intime et ne ressemble à aucune autre.

Parfait alliage entre le passé et le futur, l’émotion et la technique, il y a quelque chose de baroque dans ses mélodies, une virtuosité à faire cohabiter les différences entre elles. Une voix qui semble venir d’une autre planète et pourtant si familière. Elle matérialise les émotions, leur donne un second souffle. Elle EST tout simplement et c’est inspirant. ITW.

Votre musique m’évoque le cinéma de Yorgos Lanthimos (son deuxième film s’intitule Canine d’ailleurs), la quête de soi dans un monde normé et sous contrôle, la manière dont les émotions nous donnent accès à nous-mêmes et le danger que cela représente dans le vivre ensemble tel qu’il est imposé. Elles sont associées au féminin, à l’animal et de fait péjoratives dans notre société. Et pourtant, c’est le moyen de nous saisir. Quel est votre rapport aux émotions dans la vie et dans la création ? Est-ce qu’il y a un état émotionnel particulier lorsque vous composez ?

Tout ce que vous écrivez me semble très juste. J’ai su vers l’âge de 22 ans, lorsque j’ai commencé une psychothérapie puis une analyse, que je faisais partie des 10 % de la population française qualifiés d’hypersensibles. Ce diagnostic m’a à l’époque énormément rassurée, j’ai su alors que je n’étais pas seule et que cette sensation qui me collait à la peau depuis la petite enfance était répertoriée et pouvait être qualifiée. J’ai mis ensuite beaucoup de temps à considérer mes émotions comme une chance, ou du moins comme une de mes caractéristiques et non comme un handicap.

Il y a quatre ou cinq ans, j’ai commencé la pratique de la méditation via ma pratique de Yoga, qui m’aide énormément, jour après jour, à retrouver un certain calme, faire silence et entendre la musique avant de commencer à composer. Puis lorsque la musique arrive, je la laisse m’envahir, m’émouvoir et je m’émeus à mon tour pour l’encourager à se développer. C’est un processus fatigant et libérateur, qui passe pour ma part avant tout par le corps et les sensations.

 On sent une évolution tout au long de l’album, l’intimité, la confrontation de l’intérieur avec l’extérieur, la progression des émotions, l’ouverture. Comme si la structure de votre musique était un plongeon multidimensionnel dans votre âme. La voix particulière, le chœur. Est-ce qu’il y a eu un évènement, une émotion spécifique qui a permis un changement radical dans votre manière d’aborder la musique ?

Oui effectivement. J’ai eu un autre projet solo avant Canine qui a été très dur émotionnellement. Je me suis confrontée à la réalité du monde de « professionnels de la musique », à la violence d’un certain milieu et surtout à mon incapacité à faire des compromis ou à entrer en contact en me protégeant et en restant calme. Au bout d’un moment, j’ai senti que j’étais trop atteinte et trop malheureuse pour continuer ce métier. Les montagnes russes émotionnelles m’avaient épuisée. J’ai décidé cet été-là d’arrêter la musique, après tant de sacrifices et de travail. En septembre qui a suivi, je me suis mise à mon piano, sans aucune idée de résultat et j’ai composé mon morceau Laughing qui a ouvert la voix à Canine. J’ai repris confiance et travaillé durant trois ans complètement seule, en composant tout en piano-voix, alors que je composais avec des machines auparavant. Je voulais revenir à une simplicité et à une vérité, à la sève de ce qu’est la musique pour moi, à l’importance de la ligne mélodique et de la voix/des voix.

À propos de votre voix que vous travaillez comme un instrument de musique électronique, pas tout à fait la même ni tout à fait une autre, il y a quelque chose de très cyborg dans la démarche. Ça me fait beaucoup penser à Donna Haraway, son lien entre l’animal et la machine, la nécessité de se défaire de la binarité, de se réinventer, le pouvoir de la fiction sur la réalité. Quel est votre rapport au genre, au monde ?

Effectivement, je trouve très intéressant le fait de se servir de la machine pour atteindre en quelque sorte un idéal organique, une voix dans laquelle j’ai cherché à mettre le plus d’humanité possible. Comme beaucoup actuellement, je n’ai pas envie de choisir entre une case et une autre, suis-je une femme ou avant tout un être humain? etc. Et parallèlement à ça, je suis très attachée et passionnée par la notion de Féminin. Pas celui que l’on nous impose depuis toujours, je parle d’un Féminin s’il existe, qui vit comme un secret en chacun.e de nous. Ce Féminin que je ressens lorsque je fais de la musique avec mes musiciennes et que nous sommes quatorze femmes à créer ensemble des vibrations de sons. A ce moment-là, j’ai la sensation qu’il existe entre nous un lien qui touche à une sorte de Sacré. Je ne saurais pas l’expliquer encore, mais cela me passionne et me conforte dans l’idée très belle je trouve de la sororité.

Il y a beaucoup de cohérence en vous, je veux dire par là, une immense sincérité. Lorsque j’ai écouté l’album, j’ai ressenti plusieurs dimensions, reconnu des thèmes qui me sont chers comme l’importance de l’émotion, la recherche du juste, le besoin de solitude et l’importance de la communication, l’attachement au monde animal. J’ai lu plus tard que vous étiez d’ailleurs très attachée à la cause animale. Comment cela s’exprime-t-il dans votre vie ? Avez-vous un lien d’amitié avec un animal ? Est-ce que cela impact votre consommation?

Depuis l’enfance et grâce à mon éducation et à ma famille, je vis avec des animaux et je tisse avec eux des liens fraternels, voir fusionnels. Ma grand-mère paternelle, ma tante et mes parents ont souvent recueilli des animaux maltraités ou abandonnés. Lorsqu’ils arrivent dans la famille, ce sont des êtres cabossés, parfois avec des problèmes comportementaux qu’il faut accompagner. Ce sont des animaux auxquels on s’attache particulièrement je pense. Il y a neuf ans, j’ai récupéré dans un carton, une petite chienne abandonnée d’à peine deux semaines. Elle n’était évidemment pas sevrée et j’ai dû jouer le rôle de la maman avec elle jusqu’à ses 4 mois afin qu’elle apprenne par exemple l’interdiction de la morsure. Elle m’a permis de me confronter à ma propre animalité et elle est devenue un peu « humaine ». Cette chienne fait partie des êtres que j’affectionne le plus au monde. On a traversé pas mal d’épreuves elle et moi, et le nom de mon projet Canine n’est pas entièrement étranger à cette rencontre.

Parallèlement à cela, j’ai arrêté de manger de la viande et j’achète un minimum de produits issus des animaux. C’est un choix qui s’est imposé à moi il y cinq ans. J’étais une grande consommatrice de Burgers et de steaks tartare. Un soir, j’ai fait le lien entre mon assiette et l’animal. C’est devenu concret et j’ai su que je ne pouvais plus me voiler la face. C’est comme si j’avais enfin pris conscience d’une réalité que je refoulais depuis toujours. À présent, je ne suis pas parfaite, mais je suis bien plus en phase avec mes convictions qui se résument en ces phrases : les animaux sont des êtres sensibles, ils doivent être traités comme tel. Nous avons cette responsabilité. Notre dette envers eux est immense mais, il n’est pas trop tard pour agir !

L’enfance est très présente également. C’est la période des possibles, où l’on est brute, où l’on se heurte au monde aussi, à l’autre, aux normes sociales, à l’éducation. C’est aussi le moment où l’on est très près de ses émotions, de soi-même. A quoi rêviez-vous enfant ? Pensez-vous que votre enfant intérieur ait survécu ?

 Oui, tout à fait, l’enfance est très présente dans mon album. Personnellement, je n’ai pas la sensation d’avoir changé. Seule mon cadre de vie a changé et il est bien plus confortable à présent je trouve. Je passe toujours mes journées à jouer ou peindre, je suis toujours aussi heureuse d’essayer de nouveaux instruments ou de nouvelles couleurs. Je préfère ma vie maintenant car je suis plus libre, je parviens bien plus facilement à me défendre et je comprends mieux le monde autour de moi, que je trouvais opaque et hostile étant enfant. Je suis bien moins démunie il me semble, car maintenant je sais qui je suis (plus ou moins).

Le besoin de justice est quelque chose qui me parle énormément et j’ai éprouvé cela à l’écoute de l’album. Celle de rendre justice à soi-même d’abord, à ce que l’on ressent dans une société qui nie et réprime la différence et surtout la nécessité d’un monde plus juste. Le titre Ventimiglia, par exemple. La capsule que vous avez réalisée en particulier. Le chemin continuel entre soi-même et l’extérieur, le rapport au temps, à l’intime toujours. Le privé est politique. Est-ce que parler de ce que l’on est, n’est pas au fond l’acte le plus courageux et  politique ? Quel est votre rapport avec la politique ?

Il est vrai que prendre la parole est déjà en soi un acte politique, surtout lorsqu’elle est minoritaire face à une pensée unique qui vante le profit à tout prix, la performance et la compétition. Je pense que les luttes sociétales tels que la condition des femmes, des étrangers, des minorités, des LGBT… ne peut se dissocier d’une lutte et d’une justice sociale. Mon rapport à la politique est évidemment un peu désabusé, j’ai voté une fois dans ma vie et je ne pense pas recommencer vu le paysage politique actuel. On pourrait imaginer que le « tous pourris » est caricatural, mais il n’est pas loin de traduire ce que je pense.

Par contre, j’ai longuement donné des cours de théâtre aux enfants d’un centre social dans le 20ème à Paris et le travail de ces associations de quartier me semble une vraie lueur d’espoir pour que ce monde évolue, bien que les subventions soient d’années en années réduites.

Je me force à garder espoir même si la situation semble catastrophique, car le contraire n’a aucun intérêt.

Il est beaucoup question de contrôle aussi. Pour moi ce n’est pas péjoratif, c’est le moyen de garder la connexion avec ce que l’on est profondément. Vous avez composé la musique, écrit les paroles, réalisé les vidéos, conçu le logo de canine. Le chien est l’animal qui a été le plus contrôlé, modifié génétiquement aussi. Il symbolise toute l’ambivalence et les limites du contrôle aussi. Comment vivez-vous le contrôle et que représente-t-il pour vous ?

Cette réflexion est vraiment très intéressante. Et je pense que mon attachement aux chiens non racés (les bâtards en somme) a un lien avec cela. Pour moi il faut différencier le contrôle de la technique. Je suis, dans ma démarche musicale et dans la vie en général, très attachée au lâcher prise mental. Selon moi, la vie passe avant tout par des sensations et j’essaie un maximum de développer une sorte d’instinct, de 3ème œil, d’intuition tant physique que spirituelle. La technique est dans la musique et aussi dans la vie, le meilleur moyen, selon moi d’être libre et de pouvoir accéder justement au lâcher prise. Je suis très attachée à travailler mon chant quotidiennement par exemple. Cela me permet en concert ou en enregistrement de ne m’attacher qu’au ressenti émotionnel, de ne plus réfléchir en somme. Alors que dans le contrôle, il y a pour moi une notion de fermeture, quelque chose de cérébral, peu naturel et qui m’effraie.

Quelles sont vos influences cinématographiques et littéraires ? Qu’est-ce qui vous nourrit ?

Mes influences sont presque plus cinématographiques et littéraires que musicales effectivement. Mes auteurs de cœur sont Camus pour son humanisme, Bukowski pour sa sensibilité et son humour, Steinbeck pour son regard, Philip K Dick pour l’aspect visionnaire, Joyce Carol Oates pour sa virtuosité.

D’un point de vue cinématographique, j’adore David Lynch, Brian de Palma ou encore David Cronenberg. Je suis passionnée également d’animation : Le roi et l’oiseau, La planète sauvage et Le voyage de Chihiro sont mes 3 dessins animés favoris.

Mis à part ces œuvres et artistes, ce qui me nourrit principalement est la Nature, mer, forêts et montagnes, ainsi que les liens que l’on tisse avec les Vivants ou l’Invisible.

Vous évoquez la bienveillance dans un titre, celle envers soi-même : « Apprendre pour soi-même la bienveillance. Enfin s’oublier, enfin s’oublier.» La mélodie donne l’impression d‘une perpétuelle ascension mouvante. S’oublier pour mieux se découvrir est nécessaire mais, très difficile. Comment apprivoisez-vous la bienveillance ? Que vous autorise-t-elle à vous souhaiter?

Mon titre bienveillance parle effectivement d’une forme de tendresse nécessaire envers soi-même. S’oublier revient à abandonner toute violence ou mépris pour soi. Cette bienveillance est, selon moi la clef pour débuter une réelle acceptation de soi et ainsi s’épanouir.

Album Dune sorti le 22 février.
Instagram : canineyourlife
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Concerts
Festival Mythos le 29 mars, Rennes
Le Splendid, 31 mars à Lille
Festival Art Sonic du 19 au 21 juillet, Briouze
La Cigale, le 2 octobre à Paris

 

Delphine

Extraterrestre passionnée de métaphysique et de pizza, elle parle de féminisme, cinéma et surtout de l'invisible.

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