BBX_ileauxfemmes_seyrig

L’île aux femmes : un court-métrage féministe ET drôle

Antoine et Azélie ont fait un court-métrage en hommage à l’œuvre documentaire « L’île aux fleurs » de Jorge Furtado. Un court féministe, drôle, riche et inspirant. On les a rencontrés pour en savoir plus.

Bonjour, vous avez quel âge ? Vous faites quoi dans la vie ?

Antoine : Salut ! Pour le moment j’ai 22 ans, j’étudie les Lettres Modernes à Bordeaux et le Jeu Vidéo sur Youtube.

Azélie : Hey ! J’ai 29 ans, je suis en thèse de lettres et je suis aussi chargée de TD. Je commence un peu la vidéo aussi, et j’ai un blog.

L’île aux femmes, c’est plutôt un court-métrage féministe, pourquoi cette envie de féminisme ? C’est quoi votre féminisme ?

Antoine : Oui ! Clairement. C’est même le titre de la chaîne (féminismes). Avant de penser à l’île aux femmes, on réfléchissait vraiment à faire des vidéos féministes. On a pas mal cherché avant de se lancer. Mon rapport au féminisme vient surtout de lectures : je suis notamment un gros fan de Delphy et de Beauvoir. Si je devais citer d’autres grandes révélations, ce serait Caliban et la sorcière de Silvia Federici et Ne suis-je pas une femme ? de Bell Hooks.

Azélie : Je suis clairement fan de Delphy aussi ! Je ne suis pas en asso, j’ai une approche assez culturelle du féminisme, par les livres (théoriques, mais aussi les romans ou le cinéma), mais je suis matérialiste*. Je m’intéresse de plus en plus à l’histoire du féminisme, à la première vague et surtout au féminisme des années 1830-1848, à partir des premières saint-simoniennes. J’ai lu Le Deuxième Sexe assez jeune, relu plusieurs fois depuis : ça laisse des traces. Mais je me suis surtout auto-radicalisée sur internet !

Vous vous êtes inspiré de l’Ile aux fleurs de Furtado, qu’est-ce qui vous a plu dans ce film ?

Antoine : Tellement de choses ! Le film fonctionne en posant des situations isolées les unes des autres, et qui convergent progressivement : c’est ce qui permettait de faire des liens entre plusieurs choses, comme le travail, le harcèlement sexuel, la construction genrée des familles, et de dresser ainsi un portrait du patriarcat. Tout le film s’appuie sur des expériences quotidiennes et connues, mais parce qu’elles sont décrites de façon à la fois minutieuse et insuffisante, elles sont rendues étranges. Au début, on a l’impression d’être dans quelque chose d’objectif, de scientifique, mais ça débouche sur une aporie : on ne peut pas définir une tomate, ou un japonais, on est toujours à côté de la plaque. Comme dans le système de hiérarchie des genres.

Azélie : Et l’humour ! Parce que c’est marrant, et je crois que l’humour est un bon vecteur de révolte. On n’a pas voulu prendre position sur des sujets polémiques, comme la prostitution : ce n’est pas à nous de juger, on voulait juste faire réfléchir à ce système patriarcal, comme L’île aux fleurs le fait avec le capitalisme. En montrant que tout est lié. La logique de l’île aux fleurs, qui avance comme un tank, était hyper stimulante.

C’est un montage de diverses séquences, beaucoup, plein, c’est très riche, comment vous avez fait pour les choisir ?

Antoine : On a choisi en partant du texte, écrit à la manière de L’île aux fleurs. À partir de là, on a fonctionné par mots-clefs : on a cherché des éléments qu’on retrouvait dans plusieurs films, qui redoublaient les répétitions et les variations du texte. Après, on a testé, et on a regardé ce qui fonctionnait au montage. On voulait une esthétique rétro pour souligner le côté archaïque de ce qu’on décrivait dans le monde actuel, donc on a cherché dans les archives.

Azélie : On a laissé des trucs de côté, comme les images d’Auschwitz qu’on trouve dans L’île aux fleurs : c’était hyper déplacé, par rapport à l’holocauste comme pour le film de Furtado, qui décrit une réalité plus trash que ce qu’on a montré. Mais on a rajouté les images du Bus 678 en cours de route, pour montrer que Madame Débois pouvait aussi être voilée, que le propos n’était pas différent pour une femme blanche ou pour une femme racisée.

Vous êtes partis de quoi au début ? Comment est née l’idée du film ?

Antoine : Elle est venue d’Azélie ! Au début, on voulait lancer une émission féministe, en vulgarisant des concepts. Mais il y a déjà des femmes vidéastes font ça très bien sur youtube, et le côté didactique nous plaisait de moins en moins. On a voulu faire quelque chose de plus artistique et de plus subjectif.

Azélie : C’est venu de l’envie de faire une émission, sans trouver de forme qui nous convienne. En même temps, je regardais L’île aux fleurs en boucle, et bim. J’ai essayé de capter le ton, en écrivant une voix off. Il s’est trouvé que le premier jet est né pendant un trajet de métro : la vie rejoint la fiction. Après, je voulais vraiment un mash-up plutôt que tourner : il semblait plus intéressant de retrouver ce qu’on décrit aujourd’hui dans des vieux films : ce n’est pas parce qu’on commence à parler de harcèlement de rue que ça n’existait pas avant, il suffit de fouiller les archives et d’ouvrir l’œil. Puis on n’avait pas d’argent, c’était plus simple aussi.

Delphine Seyrig traverse tout le film, c’est une icône pour toi ?

Antoine : Quand on cherchait une ou plusieurs identités pour Madame Débois, Jérémy Chateau, un copain, nous a proposé Delphine Seyrig et ça a tout de suite fonctionné. Sa filmographie rejoint vraiment ce qu’on voulait dire, et elle est une icône : elle a toujours fait des choix féministes, c’était une militante, elle est incontournable.

Azélie : Oui, clairement. Mais elle l’est sûrement devenue après, je ne connaissais pas hyper bien ses films avant L’île aux femmes. C’était une très grande actrice, et elle a co-fondé le Centre Simone de Beauvoir : pour un mash-up, c’est dur de faire mieux ! On a réussi à caser des images du Scum**, qu’elle a réalisé, on y tenait beaucoup.

D’ailleurs avec elle il y a un peu un film dans le film non ? Comment Madame Débois est devenue Delphine Seyrig finalement ?

Antoine : Ce qui est génial avec Delphine Seyrig, c’est de voir qu’elle a joué beaucoup de femmes en situation de contrainte, qui sont entravées et qui parfois parlent peu, et qu’elle a à côté une personnalité extrêmement forte et une parole très puissante quand elle la libère. Elle nous a permis de dessiner une transition, une transformation, entre ses rôles au cinéma et son rôle public. Pour que la fiction ne soit pas elle-même un enfermement, mais qu’elle débouche sur la vie.

Azélie : Oui, un film dans le film ! C’est exactement ce qu’on a voulu faire. On n’a pas besoin de connaître Delphine Seyrig pour voir le film, et on n’a pas besoin d’avoir vu L’île aux fleurs pour le comprendre. Mais si on se penche sur ces questions, on peut avoir une autre lecture, pour les cinéphiles, avec des clins d’œil un peu partout.

A la fin on la voit avec Simone de Beauvoir et Christine Delphy raconter son parcours, que représentent ces femmes pour vous ?

Antoine : Elles sont extraordinaires. Je les admire beaucoup. Elles ont posé des outils théoriques indispensables, et d’une puissance inouïe, et de cette façon elles ont rendu possible une action politique : Madame Débois devait aller vers des femmes comme elles.

Azélie : Des compagnes fictives. Je ne sais pas si ce sont des icônes, mais elles sont des modèles, dans plein de domaines. Et d’abord pour écrire : on se remet difficilement d’une punchline de Christine Delphy ou de Beauvoir ! C’est hyper émouvant de voir Je ne suis pas féministe, mais…*** : on se sent moins seule face à plein de questions, et les parcours de féministes donnent généralement beaucoup de force. Elles ont su articuler réflexion intellectuelle et action politique : ça m’impressionne énormément. Pour Beauvoir, en plus, son statut d’écrivaine, de romancière, est hyper important pour moi : elle montre que c’est possible. Mais j’essaie de ne pas non plus les fétichiser : ce sont des femmes, pas des déesses…

 

 

 

* Le féminisme matérialiste nait au début des années 1970 en France sous l’impulsion de Christine Delphy et cherche à dénoncer la domination patriarcale à partir de la mesure et de la critique de ses effets matériels sur la vie des femmes.

** Scum Manifesto : un film de Carole Roussopoulos et Delphine Seyrig de 1976. La version française du manifeste de Valerie Solanas paru aux Etats-Unis en 1967 était épuisée depuis sa sortie en France en 1971. Face à cette situation, Delphine Seyrig et Carole Roussopoulos réalisent un documentaire où Delphine S. lit des extraits du manifeste tandis que Carole R. les tape à la machine. (A voir ici)

*** Je ne suis pas féministe mais… (2015) : Documentaire de Florence et Sylvie Tissot sur Christine Delphy, sociologue et militante féministe, fondatrice du MLF.

 

Un grand merci à Azélie Fayolle et Antoine Lima

Propos recueillis par Isabelle.

 

 

 

Isabelle

Isabelle aime les cabinets de curiosité et la vieille techno hardcore, la confusion des sens et les concentres Harley au clair de lune.

Plus d'articles

Leave a Comment

*