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Fan de ma stagiaire lesbienne ! Leçon n°8 : Etre la doyenne de la crémaillère

Sidonie travaille dans un ministère où elle cache précautionneusement son homosexualité. Dans le dernier épisode, Sidonie réconfortait sa jeune stagiaire Alice, en proie à un terrible chagrin d’amour, en se laissant aller à quelques confidences.

Alice, ma jeune stagiaire, a emménagé dans le XIVe arrondissement de Paris, avec cinq autres jeunes femmes. Elles ont décidé de fêter leur installation dans ce grand appartement sous les toits, ce qui me donne l’occasion d’une immersion décoiffante chez les moins de trente ans. Woa ! Le coup de vieux ! Et le manque cruel de vocabulaire ! Et de références ! Pfff…

Allez mamie, prends ta claque, c’est la huitième leçon, tu as des rides et le début d’une mèche blanche, ça va te faire mal à ton petit égo, oh, que oui : être la doyenne de la crémaillère.

J’arrive seule chez Alice vers 22 heures. Elle s’étonne de l’absence de Cat, ma compagne, qui est invitée elle aussi.

Sidonie : Cat termine un boulot, elle nous rejoindra plus tard.

Mouais. Autant le dire franchement, Cat n’était pas extatique à l’idée de venir, et ce travail de dernière minute l’arrange bien. J’avais prudemment répondu à Alice que nous ferions “un saut” à cette fête.

On fait le tour de l’appartement. Ah, les premiers apparts, les penderies à roulettes, les canapés pliants, les étagères branlantes, la récup… Alice a une chambre spacieuse, mais nue et impersonnelle. Un simple duvet sur un matelas d’une personne, une pile de mangas pour table de nuit, des sacs, des cartons, rien aux murs. Je ne m’attendais pas à cela, un léger sursaut me trahit.

Alice : C’est que… On vivait chez un vieux monsieur… Il y a tout à acheter… Et puis, je ne sais pas, je n’arrive pas à m’installer.

Elle soupire et me sourit. Sans Rosa, c’est dur. Sa vie de célibataire n’est pas facile à organiser. Rien n’est joli, rien ne lui plait, tout est futile. Je n’ose pas lui demander si sa belle espagnole, repartie sillonner les routes d’Europe, a donné des nouvelles.

Sidonie : Mets des rideaux, déjà.

Alice : Oui…

À son âge, j’avais désobéi à mon père, pris ma liberté, c’était la dèche… Mais c’était bon… Comme ils me semblent loin, mes 23 ans… Une autre vie, que j’ai un peu oubliée… Un simple duvet, Sidonie, sur un matelas d’une personne.

Alice : Allez, je vais vous présenter mes colocs ?

Sidonie : Allez.

Un couple, quatre célibataires, six filles… Ça peut faire rêver, ou fuir ! Il faut vraiment ne pas se tromper de casting. Nous les retrouvons dans la cuisine, mêlées à des invitées qui viennent d’arriver. Je ne sais pas si elles sont toutes homos, mais elles sont jeunes, tellement jeunes… La communication ne s’établit pas spontanément. C’est difficile. J’ai vingt ans (vingt ans !) de plus et je suis la chef d’Alice. Il y a des silences, des hésitations. Les filles sont pourtant gentilles et polies.

- Vous prenez quelque chose ?

Et vlan ! Premier vouvoiement dans ta face ! Et je ne suis pas au bout de mes peines. Vlan et vlan et et bonsoir madame ! Misère, elles vont toutes spontanément me vouvoyer, sauf une, Daphné, une adorable petite canadienne, pour qui, peut-être, les usages sont plus souples ? Pfff…

La jouvencelle qui vient de me proposer un verre s’appelle Mathilde et habite ici. Elle arbore de nombreux tatouages sur les avant-bras, et aussi un dans le cou, que j’essaie de ne pas regarder quand je lui réponds, mais qui m’intrigue. Qu’est-ce que c’est, une griffe, une ronce ? Je trouve ces filles très tatouées dans l’ensemble… Est-ce qu’Alice l’est aussi ? Rien d’apparent, en tout cas. Le tatouage serait-il un indicateur d’homosexualité ? Et les piercings ? Certaines en ont tellement… J’admets que je n’aime pas beaucoup cela. La vue de cette fragile chair trouée me soulèverait même un peu le cœur, j’en aurai un léger frisson, oh putain, ça a dû faire mal…

Daphné, la petite canadienne, me laisse coite au début, en cumulant cinq à six anneaux par oreille, par sourcil, plus un brillant dans le nez. Je trouve ça tellement… trop… Voilà, je pense ça : “Mais pourquoi tu as été te faire faire un truc pareil ? Tu es jolie, quelle idée ? Tu es toute lisse, toute belle, toute neuve… Elle est au courant, ta mère ? » Je ne voudrais pas vous paraître poche, mais s’il s’agissait de ma fille, je ne serais pas détendue pentoute. Je vivrais mal qu’elle fasse de même, je capoterais, câlisse, je pognerais tellement les nerfs qu’elle en chierait sa face. Mais bon, Daphné, c’est tellement tout un poème, je finirai par les oublier un peu, ces maudits perçages.

Mathilde : Alors ça se passe bien au boulot ? Elle est comment Alice ?

Sidonie : Oui, ça se passe très bien. Elle est parfaite…

Mathilde et sa petite amie sont à l’origine de la collocation (avec des parents garants qui flippent un peu…). Elles ont pris le bail, choisi ensemble la première résidente, mis en place en système démocratique pour élire les suivantes et adopter le règlement. Rien que ça… Alice, c’est le bébé, la dernière arrivée, acceptée à l’unanimité.

Nous trinquons bruyamment à l’appart, à la récup et aux colocataires. Mathilde et sa copine se regardent, se sourient. Leurs yeux brillent, hou, il y a un truc entre elles, un beau truc. La vieille Sidonie sait reconnaître l’éclat d’un amour sincère… Décidément leurs tatouages, surtout ceux à l’encre rouge, ne me plaisent pas, mais leur énergie, leur bienveillance, leur douceur, oui vraiment. Elles ont ces petites habitudes de couple, cette gestuelle anodine que nous contrôlons si souvent Cat et moi : une main qui traîne dans le dos, un cheveu qu’on enlève sur un pull, un col qu’on réajuste… Je les envie un peu. En public, j’ai appris à embrasser Cat avec les yeux, de loin, l’envelopper du regard, lui dire “je t’aime” sans la toucher. Un battement de cil, et elle sait.

23 heures. Un coup de sonnette, et un autre, et encore un autre. Le brouhaha s’installe, l’appartement se rempli. Dans l’entrée, ça bouchonne. Des filles arrivent, que des filles. Des filles devant la chambre qui sert de vestiaire, des filles encore pour se rendre aux toilettes, des filles, des filles, et l’espace vital qui s’amenuise, et ça commence à me peser. J’ai le creux dans les joues. Un peu trop de gens, un peu trop de gens. Je lutte contre moi : respire, change d’idée, aucun problème avec les endroits bondés. Je dois avoir l’air ahurie.

Alice : Elles parlent d’un jeux vidéo.

Sidonie : Ha…

Dans le salon, la musique est plus forte qu’à mon arrivée, il me semble. Musique répétitive, pas désagréable, avec un effet de boucles assez apaisant. Daphné m’embrouille complètement : Electro dark, punk, acide, expérimentale. Non, non, je ne vois pas. Je ne saisis pas les nuances. Techno crade, grosse Techno, vieille Techno. Mis côte à côte, ces mots sont vides de sens, des pans entiers de la conversation m’échappent, je ne comprends rien, tellement rien, ça finirait par me faire rire nerveusement.

Daphné : Tu écoutais quoi, à mon âge ?

Tabernacle ! Pour son insolence, je lui commande, sans formule de politesse, d’aller remplir mon verre. Et elle y va ! Que voulez-vous, le temps passe, on gagne en prestige et en autorité, il faut bien s’y résoudre. Mes cheveux blancs se sont multipliés, tous au même endroit. Mes premiers fils d’argent… Ils vont bientôt former une mèche plus drue et assez visible. La coloration ? Oui, oui, Pfff…

Mais voilà Cat, enfin. Un paquet cadeau sous le bras, à l’aise, souriante, se frayant un chemin, saluant tout le monde et annihilant mon problème d’espace vital comme par enchantement. Elle s’approche, pose une main sur ma hanche et me dit à l’oreille :

Cat : Hi Grandma…

J’ai 43 ans, je vais bien, je trouve tout le monde très belle. Mathilde et sa copine, magnifiques. Alice, dark, menue, grave jolie. Daphné, expérimentale, so metal, so lovely. And Cat, Cat, this simple pink of her mouth… Tonight, to me, Gay is beautiful.

Nous allons trinquer, offrir à Alice un peignoir de bain, lui souhaiter plein de belles choses (une belle coloc’, des frangines), et nous éclipser… Mais tout doux, bijou, je n’ai pas dit que les mémés partaient se coucher, la nuit est jeune pour tout le monde !

Profite de ta soirée, doyenne. Tu riras moins lundi, à l’heure du face à face. La stagiaire va encore frapper. Ah, tu sens passer les anniversaires ? Et l’avenir, proche, tu le sens venir comment ? Ce sera la neuvième leçon : Homosexuelle, vous faites quoi pour vous ?

Sidonie

8 Comments

  1. arnaud says:

    Alors voilà, garçon hétéro qui est arrivé sur ce texte sans doute un peu pour se rincer l’œil et qui trouve ça tellement bien écrit. Des trouvailles superbes (“la nuit est jeune”, “tout le monde est très belle”), du sentiment, du rythme. Waoooow, je regrette de ne pas être éditeur…

  2. Ginie says:

    Haha j’adore .
    Très juste Et bien écrit .
    J’ai 41 ans et je me sens tellement plus jeune que Sidonie ^^
    Hâte de lire la suite

  3. Tab Leau says:

    Oui, bien écrit, bien senti… Je suis plus jeune que Sidonie mais…

  4. Gina says:

    Toujour un plaisir de lire tes mots.
    Une fois qu’on y a goûté on ne s’en lasse plus
    please give us more !

  5. Aurélys says:

    Définitivement le seul problème que j’identifie à ces épisodes sont qu’ils sont beaucoup trop court !
    À chaque fois j’essaye de puiser dans chaque mot, de les relire, de m’en empreigner.. Parce que c’est intelligent, drôle, atypique…
    Vite le prochain !!!

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