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Lesbiennes d’ailleurs : Suriname

Le Suriname organisait mi-octobre la sixième édition de sa Coming Out Week avec au programme projections de films, débats, discussions mais aussi fêtes et marche des fiertés. Une occasion toute trouvée pour faire le point sur le quotidien des lesbiennes, gays, bi.e.s, trans et queer de cette ancienne colonie néerlandaise, nichée entre la Guyane française et le Guyana.

De Guyane, le programme était trop alléchant pour passer à côté. Ma petite amie et moi avons donc embarqué le nécessaire de survie pour passer un week-end LGBT en Amazonie à savoir casquette, short, tank-top et aspirine (parce que le Suriname brasse une bière plutôt sympa et quand il fait chaud il faut beaucoup s’abreuver).

La Coming Out week gagne en importance

Départ de Saint-Laurent-du-Maroni, à la frontière entre la France et le Suriname. Il aura fallu 10 minutes de pirogue et 2h de route pour rejoindre la capitale surinamaise Paramaribo, Parbo pour les intimes. Des drapeaux arc-en-ciel volent ici et là aux fenêtres des bâtiments typiques en bois peint du centre historique classé au patrimoine mondial de l’Unesco. Merci pour l’accueil, on a très hâte de voir la suite. Direction le bar où l’association de jeunes entrepreneurs gays Parae propose une soirée de concerts. Parae est l’une des cinq assos LGBT du pays. Regroupées en plateforme, elles organisent depuis six ans la Coming Out Week. Le mouvement des droits LGBT est né ici il y a une trentaine d’années. Ce sont d’ailleurs les militantes de WomenZway, une autre association de la plateforme, qui ont longtemps donné son impulsion au mouvement. Girls power !

Depuis sa création la Week a pris de l’ampleur et rassemble davantage de participant.e.s. Selon Anika, militante de la première heure au sein de WomenZway « c’était beaucoup plus difficile d’organiser des évènements LGBT il y a cinq ans, l’opinion publique était beaucoup moins réceptive. » La plateforme s’est donnée les moyens de grandir et a réussi à récolter 10 000 dollars surinamais, soit environ 1500 euros, sans compter les mises à disposition de locaux, coups de pouce logistiques et autres collaborations possibles. Par exemple, des banques, des magasins, des hôtels et deux ambassades sont partenaires de la semaine. Anika m’explique sa méthode de crowdfunding : « je tiens un salon de coiffure, beaucoup de mes clients sont chefs d’entreprise, du coup je fais du lobbying en coupant les cheveux ! »

Une semaine intense entre fêtes et débats

Cette année, le mot d’ordre de la Coming Out Week est « You are included ». Comprendre : comment bannir de la communauté la lesbophobie, la biphobie et la transphobie ? La semaine a commencé en fanfare par un festival de films queer et migrant, version mini-me d’un festival du même nom organisé chaque année à Amsterdam. Les habitants de Parbo ont pu ensuite participer à des rencontres sportives, des soirées speed-dating et des débats plus sérieux.

Vendredi soir « c’est soirée casual après une semaine intensive » m’explique Raoul, membre de Parea. Petit à petit, les discussions se déplacent sur la piste de danse, les chorés s’enchaînent au rythme de la pop US et surinamaise. Bon échauffement pour aller à la grosse soirée organisée par la plateforme dans une boîte à l’extérieur du centre-ville. L’endroit est tenu par des Chinois. Sont-ils militants ? « Non, me répond Anika de WomenZway, ils veulent faire du business, les Chinois tiennent la quasi-totalité des commerces de la ville alors ils ont décidé d’ouvrir leur club aux soirées LGBT, ça fait venir du monde ». Vue de Guyane où il paraît encore inconcevable d’organiser des événements LGBT de cette ampleur, c’est hallucinant.

Le suriname c’est “Gay OK”… mais discrètement

On se réveille le lendemain avec des arcs-en-ciel plein les yeux. Le Suriname est-il vraiment un eldorado gay où on arrêtera de nous prendre ma copine et moi pour des sœurs ? Je rencontre plusieurs membres de la plateforme ainsi que des sympathisants qui tiennent un stand d’informations dans une rue commerçante du centre-ville, devant un hôtel de luxe qui a hissé les rainbow flags – sûrement un client d’Anika ! Deborah, bie, la quarantaine, militante au sein de WomenZway, m’explique qu’au Suriname « on peut vivre sa vie comme on le souhaite… à condition de ne pas le clamer trop fort. Si on commence à en parler, alors là on a des problèmes. » Etre lesbienne sans que cela ne se voit trop… Deborah me raconte que les filles ont pour cela la vie plus facile que les garçons car « il est très commun que deux amies se tiennent la main, se fassent des câlins ou dorment dans le même lit. Tout cela c’est interdit aux garçons ! Nous sommes dans une société très machiste, les mecs n’ont pas la chance de pouvoir faire cela. »

Les Matis Wroko ont ouvert la voie

Une des raisons qui peut expliquer cette liberté est l’existence au Suriname de femmes acceptées par la société qui vivent ensemble et élèvent des enfants sans homme. Si, si. On les appelle les Matis Wroko. L’anthropologue surinamaise Gloria Wekker est une rare à avoir étudié la question. Mati était le terme utilisé pour désigner, au temps de l’esclavage, des femmes qui partageaient le même espace pendant la traversée de l’océan Atlantique et souhaitaient continuer à vivre ensemble une fois arrivées dans les plantations. Aujourd’hui encore on trouve des Matis dans la classe ouvrière surinamaise. Les Matis ne revendiquent pas l’identité lesbienne ou bie. D’ailleurs, elle ne « sont » pas Matis mais « font » le Mati. Les Matis prônent une conception de la femme comme étant un être sexuel, maîtresse de son corps et de son plaisir. Ce qui est malheureusement encore loin d’être le cas dans le reste de la société. Certaines Matis ont des partenaires exclusivement féminines, et d’autres non, pour des raisons sentimentales ou pratiques. Par exemple, certaines Matis ont des relations avec des hommes pour faire des enfants ou alors pour un coup de pouce financier. Les Matis ne voient pas cela comme de la prostitution mais comme une relation donnant-donnant qui leur permet d’accéder à une sécurité sociale ou une somme d’argent en devise étrangère.

Pendant la Gay Pride, la visibilité avant tout

Fin de la parenthèse, retour à Paramaribo dans le feu de l’action. Environ 500 personnes se sont rassemblées pour la marche des fiertés. D’un œil habitué du pavé parisien, je suis étonnée par l’absence de revendication. Une bonne ambiance sans pancarte politique. La foule reprend en cœur une comptine pour enfants mais pas de slogans. Si le principal but de la marche est d’être visible de la population, les associations n’oublient pas de militer le reste de l’année. En ligne de mire les assos luttent pour l’égalité des droits notamment pour la sécu ou les retraites et l’ouverture union civile aux couples de même sexe. Petite surprise et message d’espoir dans ce pays qui n’a pas encore de lois pour protéger les personnes LGBT de discriminations, la ministre de la Justice salue la foule du perron de son ministère, à titre personnel mais tout de même.

La fête continue dans un hostel bien connu des backpackers et des expats de la ville. Jusque tard dans la nuit les animations et les DJ vont se succéder. On retiendra notamment la performance de la djane C Futego, à la pointe de la house. Seuls les arbres tropicaux qui m’entourent me rappellent que je ne suis pas à Amsterdam ! C’est la troisième fois qu’elle joue à la Coming Out Week. Elle non plus n’aime pas les étiquettes : « selon moi tout le monde est bi donc c’est dommage de faire des séparations. D’ailleurs, les soirées LGBT ne sont pas ma tasse de thé mais la Coming Out Week c’est vraiment bien pour la visibilité des gays et lesbiennes d’ici ». En termes de visibilité, la Coming Out Week m’a bluffée avec ses rangées de drapeaux arc-en-ciel dans le centre-ville.

C’est l’heure de rentrer et de retraverser le Maroni. Nous descendons de la pirogue, étonnées de ne pas voir de drapeaux colorés. « Vous êtes sœurs ? » … Non, toujours pas !

 

Maud

 

 

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