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Interview : Misori, bisexuelle et drag king au Japon

Misori a 31 ans, est photographe et vit à Tokyo. Dans la rue, Misori arbore cheveux longs et jupe courte. Mais chez elle ou avec ses amies, elle devient Yuduki : coupe courte et style tomboy. Elle nous parle de bisexualité au Japon, de Drag Kings et de culture “otaku”.

Tokyo, été 2015. Je me promène dans Akihabara quant je tombe sur un petit studio photo dirigé par une demoiselle aux cheveux courts. Intriguée, je m’ose à la questionner sur le contenu de ses shootings. La discussion nous menant vers des chemins moins balisés, je finis par lui demander si elle connait le quartier lesbien de Tokyo. Elle m’avoue qu’elle le connait très bien car elle-même est… bisexuelle ! Nous échangeons nos Lines avant de se donner rendez-vous à Shinjuku Sanchome pour un diner et une soirée au Gold Finger, la boite lesbienne la plus connue de Tokyo. Entre deux mochis et trois verres de bière, j’en profite pour lui proposer une interview. C’est avec joie qu’elle accepte, enchantée de partager sa vie avec des lesbiennes françaises. Misori nous livre son histoire nippone. Un geste loin d’être anodin dans un pays où l’homosexualité reste synonyme de tabou.

BBX : Depuis quand sais-tu que ta sexualité n’est pas celle que la société japonaise inculpe aux jeunes gens?

Je le sais depuis mes 12 ans, grâce à un yuri. C’est une bande-dessinée japonaise dédiée à l’amour lesbien. D’ailleurs le mot « yuri » peut aussi être utilisé pour désigner les lesbiennes, c’est plus doux. La première fois que j’ai lu un manga lesbien j’ai tout de suite compris que c’était fait pour moi. Je suis bisexuelle mais je préfère les femmes aux hommes. Je suis amoureuse d’une fille qui est malheureusement mariée… Nous restons amies mais…

Pourquoi les jeunes japonaises n’osent pas dévoiler leur véritable sexualité ?

Elles se cachent car elles sont timides et la société ne le permet pas. La norme est ce qui importe, il faut avoir une famille, des enfants et surtout un travail. La frustration est un des sentiments qui culmine au sein de la société japonaise mais j’ai choisi de m’assumer. Je qualifie ma mentalité de « casual » car je n’ai pas peur de clamer mes choix mais la plupart des japonais/es préfèrent s’oublier et se priver plutôt que de vivre la vie qui leur convient.

En parlant d’assumer ses choix, comment cela s’est t-il passé avec tes parents ?

Ma mère a beaucoup pleuré, elle voulait avoir des petits enfants et ne comprenait pas comment je pouvais lui faire ça. Sa réaction s’explique par le fait qu’elle est assez âgée et que la mentalité de ses parents ne lui ont pas permis d’être confrontée à ce genre de situation. D’ailleurs si elle savait que mon frère est bi et qu’il se travestit je pense qu’elle ferait une crise cardiaque. Je n’ai jamais rien dit à mon père et je ne lui dirai rien car je sais qu’il me tuerait et le vivrait très mal. Un peu comme un hara-kiri (rires.)

Est-ce dur d’être homosexuel/le au japon?

La société l’accepte si nous n’en parlons pas. Même si elle devient votre amie, une japonaise vous dira très difficilement qu’elle est gay. Elle préfèrera vous faire croire qu’elle aime les hommes au lieu de simplement vous dire « oui, je suis lesbienne et c’est tout. »

La société appelle les homosexuels les gens roses. Nous avons d’ailleurs un magazine gay, Le Barazoku, et il n’y a aucun problème avec ça. Les japonais/es ne sont pas agressifs avec l’homosexualité, par exemple ils ne vont pas frapper un homosexuel dans la rue. Peut- être qu’il y a certains problèmes avec des yakuzas mais je n’en sais rien. Je ne suis pas sure qu’en dehors de la capitale cela soit aussi bien accepté. Les japonais/es resteront toujours très discrets avec leur sexualité. C’est rare de croiser des personnes qui s’assument. Même mes « filles » n’assument pas vraiment leur sexualité et se cachent derrière leurs cosplays.

Dis m’en plus sur ton site et sur « tes filles » ?

Je dirige deux sites. Le premier consiste à animer des événements otakus un peu partout dans le monde. Par exemple il y a quelques mois je suis partie en Russie et il y avait plein de jeunes qui étaient fous de la culture japonaise. J’ai vraiment envie d’exporter tout ça à l’étranger pour rencontrer des gens et partager ma culture.

Mon autre team est uniquement composée de femmes (toutes lesbiennes) qui se travestissent en personnages exclusivement masculins. Nous animons des événements yuris et des gens peuvent payer pour que mes amies les guident dans Tokyo déguisées en garçons. Je fais leur book et elles figurent sur le site avec leur nouvelle identité. Avec ces photos mes amies peuvent se sentir « elles-mêmes » sans avoir à se couvrir de l’image « féminine » qu’elles doivent tenir dans la société. Elles ont toutes leur propre nom de scène. Le mien c’est Yuduki et je me sens mieux lorsque j’ai mes cheveux courts. Pour me promener dans la rue je rajoute des extensions et je mets des jupes. C’est comme ça, j’ai deux physiques et j’apprécie l’idée de pouvoir avoir les deux même si je me sens mieux en étant tomboy. Beaucoup de mes amies sont mariées ou ont des enfants. Mais cela ne les empêche pas de participer à tous nos événements et d’être les plus actives ! D’ailleurs le site fonctionne si bien que j’ai même des autocollants à mon effigie !

 

A la fin de notre rendez-vous, Misori m’a demandé où en était l’homosexualité en France. Elle ne m’a pas cru quand je lui ai dit que nous pouvions nous marier, à ses yeux c’était fou, génial mais fou. Ici au Japon, certains couples peuvent maintenant se pacser mais c’est passer outre le mariage, qui demeure un passage obligé dans la vie d’un japonais. J’ai passé le reste de mon séjour à chercher dans tout Tokyo des couples lesbiens. J’ai vu beaucoup de lesbiennes, beaucoup trop d’ailleurs, mais ce n’est qu’à la gare d’Osaka que j’ai aperçu deux jeunes filles très proches. L’une d’entre elle avait le cou couvert de suçons. Mon amie japonaise m’a expliqué que les nouveaux couples de jeunes s’assumaient de plus en plus… Un pas de géant pour une société qui proscrit le toucher et les baisers.

 

 

Site de Misaki : http://www.redia-us.info/

Gold finger : http://www.goldfingerparty.com/bar/to

Article et photos : Céliende

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7 Comments

  1. Caroline M. says:

    Une chose me trouble systématiquement… c’est le terme “drag” : sachant qu’il signifie “dressed resembling a girl”, ne devrait-on pas instaurer l’idée de “dram” *dressed resembling a man* pour les kings ?

  2. Lucifer says:

    Article très intéressant, continue !

  3. Arroway says:

    Ca marche si drag = “dressed resembling a guy” ;)

  4. Firea says:

    C’est un poil rassurant pour moi qui adore le Japon, apprends la langue et veut y aller bientôt. Je saurai qui contacter :3

  5. timide says:

    @Caroline M-ais, c’est très intéressant ta remarque. Merci.

    Si de ces deux expressions, l’essentiel consiste en le terme “Drag”, explicitement traduit ici, il y a cette citation contemporaine clé de la sociologie française actuelle en matière de sujet d’enquête sur le genre et la personne :

    Irène Théry : “Le genre masculin ou féminin n’est pas une identité, mais une manière d’agir”.

    Dont acte !

  6. WTF says:

    Qu’entends-tu par “beaucoup trop” de lesbiennes ?
    Que l’homosexualité soit opprimée au Japon est condamnable. En revanche ne pas pouvoir imaginer une société où s’embrasser en public est tabou me semble être la preuve d’un manque d’ouverture sur tout ce qui n’est pas occidental.

  7. Teddy says:

    sexualité “que la société japonaise inculpe aux jeunes gens” ? Ou inculque ? ;-)

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