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Bloomers : pantalons, féminisme et discorde à l’ère victorienne

Quand on pense à la mode de l’ère victorienne, on se représente en général des tailles aussi corsetées que les mœurs et les esprits, des crinolines, des faux-culs et de véritables mille-feuilles étouffants de jupons et de sous-vêtements. Et pourtant, un mouvement tentant d’inaugurer une libération vestimentaire de ces corps féminins surpolicés a vu le jour au XIXe siècle et, bien qu’il n’ait pas véritablement abouti, c’est à lui qu’on doit des évolutions vestimentaires plus récentes.

En effet, quelques suffragettes américaines ont compris, autour de 1850, que les conventions de mode ne sont ni anodines ni naturelles. Et de se demander par conséquent si on ne pouvait pas éventuellement envisager – l’audace ! – des costumes n’exigeant pas l’équivalent d’un bébé cétacé en baleines de corset et permettant à celles qui les portent de se mouvoir en transportant moins de quinze kilos de taffetas et de cotonnade et de ne pas se déformer les côtes au passage. Que du bon sens, en principe.

C’est donc dans ce but que la suffragette Elizabeth Smith Miller a lancé un costume qui était une sorte de compromis entre crinoline et pantalon: jupe mi-long sur pantalon “à la turque”, le tout porté avec une veste et, bien évidemment, sans corset. La chose fut portée en public par l’actrice Fanny Kemble, popularisée par une autre suffragette, Amelia Bloomer, dans son journal The Lily (premier journal, par ailleurs, possédé et édité par une femme aux Etats-Unis), et produit un engouement de très courte durée mais certain (fondation de comités de réforme vestimentaire, bals, banquets et pique-niques mettant les “bloomer suits” à l’honneur, et ainsi de suite).

Mais – et cela n’étonnera personne – l’apparition de ces costumes féminins permettant une liberté de mouvement plus grande et dévoilant ce qui avait jusqu’ici été nimbé d’un mystère délicat et modeste (les chevilles des femmes, donc) a suscité des réactions incroyablement virulentes. Bon nombre d’hommes ont été outrés, outrés vous dis-je, de voir ainsi attaqué un des bastions de la féminité victorienne. Les caricatures qui ont plu à cette époque sur suffragettes et réformistes vestimentaires sont autant de cris d’orfraie teintés d’une véritable hystérie inavouée : mais que va devenir la répartition naturelle des rôles féminins et masculins ? Nos femmes si douces, si vertueuses, si tendres et surtout si respectées pour toutes ces qualités féminines mêmes vont-elles disparaître ? Se pourrait-il que les pantalons fassent pousser de l’ambition à toutes ces femelles dénaturées ? Ou va la société ? Notre progéniture ? La grandeur du monde occidental…?!

Il faut bien rire de ces discours, de crainte de ne les trouver que trop familiers. Voici donc pour votre plaisir et votre avantage quelques-unes des édifiantes caricatures de ce que pourrait devenir une société de “bloomerists”, d’après les dessinateurs d’époque. Un défilé de femmes insolentes, fumeuses, se promenant en bandes, prenant les hommes de haut, et parfois même – horreur indicible! – exerçant un métier, bref, de véritables monstres. Et ce qui inquiète visiblement le plus est la possibilité pour les hommes, réduits au rang d’ “animaux inférieurs” (tiens, mais où avons-nous déjà entendu ça…?) de subir les mille petits avilissements discursifs et physiques qui sont le lot quotidien de nombreuses femmes à cette époque; aucun des caricaturistes ne semble s’être aperçu de cette délicieuse ironie de leur propre discours.

La mode des bloomer suits ne prit finalement pas. Les débats houleux soulevés qu’elle a soulevés a mené de nombreuses suffargettes à revenir à des habits plus traditionnels, de peur de ne desservir leur message politique en le noyant dans le scandale vestimentaire, et la mode occidentale était repartie pour un demi-siècle de costumes plus encombrants et restrictifs les uns que les autres. Si la critique sexiste a eu raison de ces premières velléités de libération, elles ont ressurgi cinquante ans plus tard, lors de la démocratisation du vélo et de changements, cette fois-ci plus durables, de la mode féminine.

De ce bref épisode, il nous reste ces quelques caricatures traduisant un désarroi à la fois comique et pitoyable – et dont on peut rire aujourd’hui en espérant que les représentations apocalyptiques à base d’abolition de “différences” et de disparition de “charmes féminins” qui ont encore cours paraîtront, et bientôt, tout aussi absurdes.

Kit

Kit

Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

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