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Meat Market, ou ce que le capitalisme fait aux femmes

Un féminisme sans critique politico-économique du capitalisme risque d’être faible. Et une critique du capitalisme qui ne s’occupe pas de féminisme est aveugle. Voici ce dont il est question dans le premier livre de Laurie Penny, Meat Market : Female Flesh Under Capitalism.

Laurie Penny – journaliste, activiste radicale, fellow à Harvard et par ailleurs, auteure de ce qui est probablement le meilleur texte inspiré de l’abomination Fifty Shades  - monte dans Meat Market une attaque en règle contre le féminisme libéral et les procédés économiques à travers lesquels les corps féminins cis et trans sont policés. Le postulat de départ de Penny est simple : la chair féminine, afin d’être maintenue subjuguée, doit être soumise non seulement à des constructions sociales mais aussi à des impératifs économiques qui lui font servir le mode de production dominant, à savoir le capitalisme néolibéral. D’après Penny, il n’y a rien que le capitalisme craint plus que toute cette chair féminine qui, si elle se refusait de se soumettre plus longtemps, pourrait faire s’effondrer ce système capitaliste dans son ensemble.

Penny identifie quatre points principaux de soumission économique des corps féminins : la performance sexuelle, l’injonction à l’effacement du corps, le genre comme capital et le travail domestique. Le capitalisme s’approprie nos vies et nos imaginaires sexuels en distribuant et vendant une certaine image de l’érotisme. Penny tacle aussi bien le porno que les dérivés vaguement féministo-chics du burlesque vendu aux bourgeoises en mal de titillation ; le problème n’est pas le sexe, mais sa version normée, stérilisée et répétitive qui est si largement vendue et imposée. L’effacement du corps, c’est l’occupation du temps libre et des forces vives de production par l’obsession unique de prendre le moins de place possible, dont l’exacerbation à l’extrême est bien évidemment le trouble alimentaire. Saper les forces d’une révolution féministe potentielle passe également par la transformation de la féminité en marchandise.

Par l’injonction à devenir femme en achetant les signes de la féminité, les femmes, cis et trans, sont maintenues dans la position de consommatrices tout en étant aliénées à jamais de leur propre corps et d’une féminité fantasmée qui semble toujours être à portée de main – encore une paire de Louboutins, encore un tube de rouge à lèvres prune, encore une clutch à franges, encore, encore, encore…et c’est bien là le problème des féminismes qui prétendent prendre le pouvoir via l’über-féminité et les talons de guerre. Le problème, encore une fois, n’est pas la féminité ; c’est de continuer à alimenter un système économique dont les structures mêmes sont faites pour maintenir une énorme partie de la population sous contrôle.

Car le but ultime de Meat Market est de déconstruire un certain type de féminisme – un féminisme de femmes blanches, cis, de classe moyenne, libérales – qui reste aveugle à des questions intersectionnelles de classe, de race et de conditions de travail et reproduit ainsi de façon insidieuse les mécanismes de domination patriarcale. Pour être réellement féministe, il faut au minimum être consciente de la façon dont le système économique actuel impacte les existences de femmes encore moins privilégiées, et prendre conscience que nous ne démantèlerons le patriarcat qu’avec ses structures socio-économiques, et, surtout, ensembles.

Meat Market est un texte relativement court qui se situe quelque part entre le livre et le manifeste. Le style est clair et élégant, le ton percutant et les arguments présentés de manière engageante. Certains des points présentés sont un peu moins originaux que les autres, et les marxistes chevronnées n’y trouveront pas d’analyses universitaires des conditions de travail et de production et des rapports de classe dans une perspective féministe. Mais s’initier à l’intersection de luttes féministes avec des questions de classe, de racisme et de transphobie est crucial pour les féministes de tout poil, et Meat Market est une excellente manière de le faire.

Kit

Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

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4 Comments

  1. C-M.C says:

    ok merci !

  2. V13 says:

    Ce qui est dommage, c’est que cela reste une critique subjectiviste du capitalisme, qui analyse pertinement ses effets, mais néglige sa structure (économie en tant que telle, valeur, échange), perçue comme “anthropologique”, inévitable, quand ce n’est pas “à se réapproprier” – ce qui conduit à le reproduire. Mais ce livre n’en est pas moins à traduire. Il n’y a pas grand’chose de toute façon sur une critique non subjectiviste des rapports sociaux ; en france il y avait Matthieu, mais qui n’osait pas remettre en cause fondamentalement la logique de l’économie ; en allemagne il y a Scholz, qui est encore très peu traduite elle aussi.

  3. Marcia says:

    Merci pour cet article… du coup… l’ouvrage ne se trouve qu’en anglais ? Ou est-ce que je peux me dégoter une version traduite en français ?
    En tout cas cette review donne hyper envie de lire ce livre et le parti pris de l’auteur m’intéresse beaucoup !

  4. smile says:

    Mouais…
    j’ai toujours un peu de mal avec les positions “radicales” de ce genre de plaidoyer.
    (mais je ne l’ai pas lu, je me base sur l’article).
    Parce que, je ne crois pas qu’il faille confondre le combat des droits et libertés des femmes, trans, etc. avec celui d’un unique système économique. J’ai l’impression qu’on se trompe de cible. La tendance de la «position normative» des individus dans la société (ou communauté) existe dans d’autres systèmes … économique, politique,religieux ou communautaire que celui du capitalisme néolibéral.
    Cela dit, restons rebelles, plurielles, singulières, .. et vigilantes …
    ;)

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