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“I Heart Girl” : montrer la multiplicité de la beauté féminine

Jessica Yatrofsky est une photographe et cinéaste basée à New York. Depuis 2002, elle explore sa fascination pour la beauté non retouchée de jeunes corps nus, la lumière poudreuse, les lignes épurées et des jolis garçons allongés sur des parquets patinés. Partisane d’une esthétique qu’elle revendique « gaie » (avec tous les guillemets que nécessite une telle expression dans la bouche d’une personne hétéro), elle a su séduire notamment Jean-Paul Gaultier, pour qui elle a réalisé un clip diffusé lors de la Fashion Week 2013.

Yatrofsky avait lancé il y a quelques années le blog I Heart Boy, qui a abouti en 2010 à une première monographie du même nom. La volonté affichée était à la fois de participer à la visibilité gaie (encore une fois, ce volet du projet peut éventuellement laisser sceptique) et de représenter le corps masculin comme il l’est encore trop rarement dans les représentations collectives ; doux et lascif, vulnérable, offert aux regards. Les garçons de Yatrofsky sont désirables, androgynes, soyeux, en équilibre entre l’adolescence et l’âge adulte, et appellent un regard nouveau sur la beauté masculine.

En mai paraîtra le second volet et prolongement logique de ce travail, une monographie intitulée I Heart Girl. Tout comme son prédécesseur, il s’agit d’une série de portraits intimes, non retouchés, des visages et des corps d’une multiplicité de femmes. Nues ou habillées, tout est fait pour désexualiser au possible les modèles, pour les présenter simplement dans le grain, les replis, la luminosité de leur peau, dans ce que leurs visages ont d’étrangement unique, de beau, de laid. Ces portraits épurés célèbrent le corps féminin tel qu’il est, simplement, et non comme surface de projection d’un désir, support symbolique ou objet de consommation. Le résultat est une bouffée d’air frais et d’esthétique minimaliste ; la simplicité même du projet en fait la force, et il est rare de voir des femmes représentées avec aussi peu de volonté de les sublimer ou d’en faire l’objet d’un regard de consommateur, et le contraste avec I Heart Boy est intéressant dans la subversion possible des représentations genrées, suggérée en filigrane.

 Seul bémol : les images actuellement disponibles montrent quand même un bon pourcentage de femmes minces, et une majorité de modèles jeunes. Ne retrouve-t-on pas une certaine conformité quand on gratte le vernis esthético-subversif ? Peut-être Yatrofsky a-t-elle encore une certaine maturité conceptuelle ou politique à atteindre, avant que ses belles images puissent déployer une véritable charge subversive et mettre entièrement à nu les canons de la beauté féminine. Quoi qu’il en soit, elle nous propose actuellement de quoi contempler une beauté non-hétéronormée et à l’esthétique à la fois brute et poudreuse, ce qui n’est pas désagréable ; j’ose espérer que le résultat final sera aussi diversifié et courageux qu’il promet d’être beau.

 

Jessica Yatrofsky, I Heart Girl, à paraître le 12 mai 2015 chez Powerhouse Books.

Kit

Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

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4 Comments

  1. C-M.C says:

    je pense que le thème du corps humain nu demeure une fascination en photographie qu’elle soit “still” ou “digital”.

    en l’occurrence, c’est pour cela qu’il est indémodable et source de créativité sous tous les angles.

    merci pour cet article illustré sur le beau sexe.

  2. Lou says:

    Je ne vois pas vraiment en quoi on ne peut pas être hétéro et mettre en scène l’esthétique “gaie” pour reprendre tes termes.

    Cela me fait penser au débat sur les acteurs hétéros qui jouent des homos ou des réalisateurs hétéros qui mettent en scène des films lesbiens. Faut-il être homo pour jouer un rôle d’homo, être lesbienne pour mettre en scène un film d’amour lesbien? Je ne le pense pas. Reproche-t-on jamais aux homos de jouer des personnages hétéros?

    A un moment, on ne peut pas se plaindre de l’absence de visibilité et sauter au visage de ceux et celles qui le font dès qu’ils ne rentrent pas dans le moule. A croire qu’on reproduit exactement dans notre microcosme le mécanisme de classification qu’on reproche aux autres.

  3. C-M.C / timide says:

    … en photographie qu’elle fût still “argentique” ou “digitale”.

  4. Yaga says:

    Le fond ma pensée résumée en trois paragraphes, merci Lou.

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