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Paroles de femmes et non-mixité : les enjeux d’un débat

La création d’une commission réservée aux femmes et aux minorités de genre dans la Nuit debout a suscité l’émoi pour ne pas dire la franche hostilité. Autant de réactions qui ont tristement étonné les générations plus âgées avec ses airs de redites et un sujet qui divise encore largement les jeunes. On a voulu vous donner quelques clés et faire entendre celles qui depuis longtemps ont délibérément choisi, non sans questionner chaque année cette décision, de créer un espace exclusivement réservé à celles qui se déclarent femmes.

Les arguments contre la non-mixité sont brandis comme un étendard de la république, comment tolérer que soit créé dans l’espace public un territoire qui exclue délibérément les hommes cisgenre ? Comment prétendre lutter pour l’égalité avec un instrument qui refuse l’autre ?

La non-mixité est au cœur des recherches de la sociologue Christine Delphy, qui a fait du féminisme son champ d’études et le cœur de son action militante depuis la fin des années 60. Le MLF (Mouvement de Libération de la femme) est en partie issu de son travail au sein de réunions… exclusivement féminines. Elle a expliqué maintes fois (dans son abécédaire par exemple) comment l’entre soi a permis de libérer la parole des femmes sur des questions alors difficilement abordables en présence des hommes, comme la sexualité. Elle envisage la dimension politique (la non-mixité : une nécessité politique, à lire sur le site lmsi.net) des moments de non-mixité choisi dans le cadre des rapports sociaux de domination et de la lutte pour les opprimés par les opprimés.

En novembre dernier j’ai rencontré quatre membres de Cineffable, l’association qui organise le Festival international du film lesbien et féministe de Paris pour discuter sur ce sujet. Après 27 ans d’existence, le festival reste non-mixte.

A ses débuts, c’était le seul espace-temps où les lesbiennes étaient représentées. L’événement avait vocation à construire l’image des lesbiennes et à la rendre visible. Il continue d’être un espace de construction identitaire pour les femmes de plus de quarante ans mais sa vocation première a évolué avec la société. Par ailleurs l’association organise quatre à cinq événements ouverts à tous et répond à toutes les demandes pour accompagner des projets.

Dans une société où l’oppression des femmes est constante, où le sexisme est partout dans la vie quotidienne, où 60% des femmes hésitent à se tenir par la main dans la rue, Cineffable offre un espace et un temps, trois jours, pour que les femmes voient et échangent. Cette année encore la question sera débattue, notamment pour répondre aux critiques sur un festival qui laisse derrière ses portes les trans et les intersexes tandis que la programmation concerne aussi ce public. La société a bien changé et les organisatrices ont conscience que la position des premiers temps n’est peut-être plus en phase avec la pluralité du public queer. Bien des festivalières se réjouissent de l’ampleur des débats après les projections et sont certaines que l’effervescence des échanges se doit à l’absence des hommes dans le public. Les organisatrices continuent de défendre la non-mixité comme espace de réflexion féministe efficace. En 2016… comme en 1970. Mais s’identifier en tant que femme à l’entrée est un sésame parfois difficile à formuler.

Les hommes qui souhaitent s’investir avec les femmes sur les questions féministes n’ont certes pas beaucoup d’alternatives en France. Plusieurs associations féministes mixtes ont cessé leurs activités ces dernières années, comme Rien sans elles ou Mix-cité. L’association Osez le féminisme compte un seul homme sur 49 femmes dans son CA. Quant aux associations d’hommes féministes en France… Par comparaison le dynamisme de l’espagnole AHIGE (association d’hommes pour l’égalité de genre) qui existe depuis 2001 laisse songeuse.

Mais penser que l’exclusion des hommes rejoue l’exclusion contre laquelle se battent les femmes réunies et reproduit en les inversant des effets que l’on souhaiterait voir disparaître, c’est considérer que les rapports sociaux sont lisses, identiques. C’est peut-être nier la hiérarchie des pouvoirs, foncièrement productrice d’inégalité, qui constitue l’enjeu même de ces réunions non-mixtes.

Le geste est radical. Dans la commission de la Nuit debout, pendant le festival Cineffable, la non-mixité est choisie pour libérer et faciliter la parole. Il s’agit pour les femmes d’une conquête récente, mais à peine entamée à voir les chiffres des élues politiques. L’an dernier une journaliste du Figaro titrait « Dans l’entreprise les femmes se font tout le temps couper la parole », et abordait les stéréotypes de genre qui donnent à la parole professionnelle féminine un moindre poids que celle des hommes. L’espace public est aussi radical. « Les femmes ne se sentent pas légitimes dans l’espace public. Elles n’y sont pas avec la même insouciance », soulignait l’ethnologue-urbaniste Marie-Christine Hohm dans une étude réalisée en 2012.

Nous vivons en continu dans un espace sexué dans lequel consciemment et inconsciemment, les femmes adoptent des stratégies d’évitement. Et quand certaines choisissent de réserver un temps et une infime parcelle de cet espace pour elles, c’est encore révolutionnaire.

 

Merci à Armelle, Marie-Anne, Oksana et Regan de Cineffable.

Merci à Marie B.

Isabelle

Isabelle aime les cabinets de curiosité et la vieille techno hardcore, la confusion des sens et les concentres Harley au clair de lune.

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