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Clara 3000 : « Le monde de la musique et de l’art est misogyne dans sa globalité »

Chez Barbi(e)turix, nous n’imaginions rentrée plus parfaite qu’avec Clara derrière les platines.  Tendons ensemble à l’éternel recommencement sur la musique d’un des plus beaux oiseaux de nuit de la capitale, petit poulain de KTDJ, la susnommée Clara 3000.

Pas même 26 printemps et les mots bien aiguisés, le flegme charismatique, le track groovy et les nuages autour du cheveu, Clara 3000, c’est un peu l’avenir des femmes dans cette bulle ultra patriarcale qu’est la musique électronique. « On ne devrait pas avoir à se justifier d’être une fille et d’aimer des trucs dits ‘de mec’ » explique-t-elle, « j’espère qu’avec le temps de plus en plus de filles vont se poser en tant qu’acteurs de ce milieu dans lequel elles ne sont pas assez nombreuses ». Interview.

Je me rappelle plus bien, le nom Clara 3000, ça vient d’où déjà ?

C’était une blague qui est restée.

C’est vrai, que la première fois que tu as été bookée, c’était pour le warm-up de Justice et qu’on l’a fait … sans te demander ton avis ? Du coup, ça a donné quoi ?

Oui c’est vrai, j’avais 18 ans et j’avais appris à mixer chez moi, c’était un truc qui me fascinait et que j’avais envie de savoir faire, pour le plaisir de mes colocs (ou pas) et sans beaucoup plus d’ambition que ça. Sauf qu’un pote qui organisait des soirées à cette époque l’a su et a décidé sans même me passer un coup de téléphone de m’annoncer à sa soirée. J’ai vu le truc une fois qu’il avait déjà été posté, alors que je ne me sentais pas du tout prête à faire ça dans un club. J’aurais pu m’y opposer mais j’ai décidé de relever le défi. J’ai pris ça un peu comme un jeu, sans trop d’appréhension, jusqu’à ce que j’arrive dans le club. Là ça a été la grosse panique : genoux qui tremblent, mains moites… Mais ça s’est finalement très bien passé !

Le monde de la musique électronique est encore dominé par les hommes. Est-ce difficile d’être une fille dans ce monde de mecs ?

La réponse est un peu dans la question, non ? Effectivement j’évolue dans un milieu à 90% masculin, et le monde de la musique et de l’art est misogyne dans sa globalité. Dans la musique électronique comme dans le rap, il y a en plus un phénomène de bandes (qui me rappelle l’époque ou je faisais du skate), et comme un peu partout il faut en faire deux fois plus quand on est une fille, et montrer qu’on n’est pas là pour de mauvaises raisons. On ne devrait pas avoir a se justifier d’être une fille et d’aimer des trucs dits “de mec”. Au début je me suis prise pas mal de réflexions plus ou moins désobligeantes, du classique « tu te débrouilles pas mal pour une fille » au terme rabaissant de « DJette » qui revient encore et encore.

Clara 3000 pour Ssense 

Et d’après toi, comment on peut faire changer les choses ?

De ma propre expérience, il s’agit surtout d’une inégalité latente, ancrée bien profond dans l’inconscient collectif et qui du coup est difficile à cerner. Beaucoup des mecs avec qui j’ai travaillé étaient accueillants et à priori contents de bosser avec une fille et c’est justement là où il faut redoubler de détermination pour montrer qu’on n’est pas juste une potiche qui est là pour rigoler ou faire joli. Il faut prendre des initiatives pour se créer une place et se faire considérer comme égales. J’espère qu’avec le temps de plus en plus de filles vont se poser en tant qu’acteurs de ce milieu dans lequel elles ne sont pas assez nombreuses, que ce soit en tant que DJ, booker, organisatrices, etc. Il y a encore du boulot mais j’ai l’impression que quelques organisateurs commencent à faire l’effort de monter des plateaux mixtes. Là il y a peut être une certaine discrimination positive parce qu’il y a malheureusement tellement peu de filles dans le milieu que ce sont souvent les mêmes qui reviennent. C’est une répercussion de la tendance qu’ont beaucoup d’entre nous à ne pas oser se lancer.


Pourquoi elles ne se lancent pas ?

Notamment à cause des préjugés qui nous entourent et auxquels certaines d’entre nous finissent par croire. En parallèle, on assiste parfois à un phénomène de ghettoïsation des artistes féminines, dans des soirées, des festivals, des expositions. C’est assez paradoxal, et ça renvoie au vieux problème (je pense à Foucault) du comment résister sans être un double inversé de l’ordre établi ? Ce n’est sûrement pas la solution à long terme mais je crois que c’est une étape nécessaire, qui permet peu à peu de repousser les frontières et de se créer une nouvelle place, de nous inventer nous-mêmes. Si on a des choses à dire il ne faut pas attendre qu’on nous donne la parole, il faut la prendre.

Tu as l’air d’être une fille un peu « perchée » (dans le bon sens du terme, évidemment), c’est de la protection ? Le contact avec les gens, c’est un truc compliqué pour toi ?

Haha, la “minute psy” ! J’ai passé mon enfance à déménager, et quand on grandit dans un environnement nomade on apprend à se construire dans sa tête et à se créer des repères autrement. C’est un peu comme une géographie très personnelle qui se forme dans l’imaginaire, dans ce qu’on lit/regarde/écoute, parfois dans certains objets, et dans certaines personnes. Mais du fait de se déplacer tout le temps on a tendance à perdre contact avec les gens (c’est assez rare de maintenir une relation épistolaire entre enfants de 6 ans). Du coup très tôt j’ai commencé, par économie plus que par protection, à faire la part entre les gens avec qui on « traine » et ceux dont je me sentais vraiment proche, pour me concentrer sur ces amitiés là, forcément plus restreintes. Et sinon j’étais presque tout le temps avec mon frère. Avec le recul, je pense que tout ça c’était une réaction instinctive pour m’éviter de finir complètement désorientée. Alors, oui, ça laisse peut-être des traces…

Tu es aussi devenue en quelques années une figure de proue de la prog des soirées pour filles. Ça te fait quoi ?

J’en suis ravie !

Ce weekend, La Roux a déclaré à L’Express.fr à l’occasion de Rock en Seine : “Je ne me sens ni hétérosexuelle, ni gay, ni bisexuelle, même si je peux être attirée par des hommes et par des femmes. Personne ne devrait avoir à se coller une étiquette. On peut tous tomber amoureux d’une personne du sexe opposé ou du même sexe. J’ai le sentiment que notre génération, qui a grandi dans une société de moins en moins homophobe, se doit d’aller de l’avant en adoptant une façon plus libre de voir les choses. Nous devons arrêter de nous mettre dans des cases. C’est la chose la plus positive que nous pouvons faire à l’avenir.” . Tu penses quoi de ce genre de déclaration ?

C’est “joliment dit”. Le personnage de La Roux joue sur l’ambiguité mas ce genre de déclarations sentent toujours un peu l’exercice de style permettant d’éviter d’avoir à réellement prendre parti. C’est vrai que les étiquettes sont parfois simplistes et peuvent avoir tendance à cloisonner, mais ce n’est pas une raison pour avoir peur des mots.

Tu es aussi une des égéries de la marque Jacquemus. C’est arrivé comment ?

On s’est rencontrés dans une soirée il y a deux ou trois ans par le biais de mon meilleur pote. On s’est bien entendus et ensuite on ne s’est plus trop lâchés. De fil en aiguille il m’a demandé de marcher pour son premier défilé (une des plus grosses montée d’adrénaline de ma vie !), puis on a fait des photos, une campagne, deux autres défilés, une vidéo etc. C’est un garçon touchant, un vrai passionné qui est parti de rien. C’est ce qui m’a donné envie de lui faire confiance, et outre notre amitié c’est un vrai plaisir de travailler avec lui.

Clara 3000 pour Jacquemus © Léa Colombo

Tu as toujours été intéressée par la mode ? Il y a des marques que tu suis plus que les autres ?

Pas vraiment. La mode m’intéresse quand on la prend avec du recul, et qu’elle accompagne ou témoigne de certains changements culturels et sociaux. Mais je ne suis pas du genre à aller regarder toutes les collections. J’aime voir des gens qui ont du style, et ça peut être une mamie ou un sdf, mais ça ce n’est pas une question de mode.

Les modes vont et viennent. C’est quoi le retour auquel tu adhères le plus ?

Les 90s.

Le retour auquel tu adhères le moins ?

Les 90s.

Si tu avais pu évoluer dans une autre décennie ?

Difficile à dire, je crois qu’on est malgré nous un produit de l’époque dans laquelle on évolue. Mais s’il faut choisir je dirais l’entre-deux-guerres, c’est bien chargé.

 

Retrouvez Clara 3000 le vendredi 20 mail à Lyon pour WET FOR ME – hors les murs #1 au Club Transbo !

Adeline

 

 

 

Adeline

Journaliste musique bipolaire, Adeline est amatrice de son brut, un peu sombre à tendance viol-des-oreilles. Aime jouer sur/avec les mots, voir la vie en bleu et en points. Site pro : adeline-journet, site perso : L'amourfou

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2 Comments

  1. timide says:

    Même si après l’expérience BBX, mon point de vue a radicalement changé, je me rappelle que moi non plus, dans l’absolu, j’ai jamais trop aimé le terme “djette”.

  2. Plume says:

    Chuis assez d’accord avec la teneur du titre, dans la mesure où je trouve que l’art, qui tape beaucoup en dessous du cerveau et de la ceinture, à l’émotionnel, a toujours servi de pub et de propa pour la reproduction des structures sociales de base, idéalisées et naturalisées à la fois (genre l’amour, la dépendance, la transcendance, l’individu propriétaire…). Et donc que sa référence foncière est, comme celle de tout le rapport de sexe, masculine. Mais du coup, comment nous garder de la reproduire à notre tour si nous voulons à tout prix nous “l’approprier” ? L’identité est produit du rapport social, et non l’inverse (enfin c’est la thèse que je tiens, avec les vieilles matérialistes). Bref comment mettre en cause la binarité hiérarchique sans pour autant devenir des hommes (ce qui perpétuerait un monde de valorisation, de concurrence et de brutalité) ? Question qui reste à ce jour sans réponse.

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