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Natalia Leite : “Il n’y a pas assez de films lesbiens réalisés”

De passage à Paris pour promouvoir son dernier film BARE, l’un de nos coups de cœur du printemps, Natalia Leite a accepté de répondre à nos questions. L’occasion de parler des identités queer, de sa vision du monde et bien sûr, de son film. Polie, sensible et talentueuse, la jeune réalisatrice américaine semble être le nouveau visage d’une jeunesse américaine aux idées très larges. Rencontre.

Repérée grâce à sa génialissime web-série Be Here Nowish, co-crée avec la rousse incendiaire Alexandra Roxo, Natalia Leite avait ensuite signé pour Vice
le documentaire Life as a Truck-Stripper où les deux jeunes femmes expérimentaient le strip-tease dans des rades de routards cracra au fin fond des States. Avec BARE, la jeune femme reste donc sur ses fondamentaux avec l’histoire de Sarah Barton (Dianna Agron), une jeune femme lisse du Nevada un peu paumée. Sa rencontre avec Pepper (Paz de la Huerta), une nana roublarde, excitante dans son genre et borderline l’amènera dans tous les vices prohibés par le Parti Chrétien Démocrate : la drogue, la luxure, et plus précisément le strip-tease (puis le libre arbitre et la jouissance avec une personne du même sexe).

BBX : La première chose qui vient l’esprit au visionnage de BARE, c’est l’accointance avec le documentaire que vous aviez réalisé il y a quelques années, Alexandra Roxo et toi, pour Vice « Life as a truck stop stripper ». Le fait d’avoir vécu personnellement une immersion dans le monde du Strip-tease a-t-elle été bénéfique pour aborder cet univers dans ton film ?

Natalia Leite : Quand j’étais en train d’écrire le scénario de BARE, j’ai passé un mois dans le désert du Nouveau Mexique et c’est là que j’ai découvert ce club de strip-tease où nous avons fini par faire le tournage. C’était un endroit vraiment unique parce qu’en plus d’être un club de strip-tease, il servait aussi de moyen de restauration pour les « truck drivers » (chauffeurs) et avait la particularité d’être hyper isolé en plus d’avoir une communauté très proche de personnes vivant et travaillant là-bas. Bosser dans ce club a vraiment fini par influencer le film. J’ai utilisé une partie de mon expérience personnelle dans le scénario et j’ai également inclus dans le casting de vraies danseuses du club.

Je pense que le métier de strip-teaseuse, et le “sexwork” dans son ensemble, est toujours incompris aujourd’hui. Les gens ont toutes sortes de jugements et d’idées préconçues à ce sujet. Quand je travaillais dans ce club de strip-tease, j’ai rencontré beaucoup de femmes et chacune avait une raison différente de se retrouver à cet endroit. Alors, j’ai imprégné le scénario de certaines de ces rencontres. L’histoire de BARE raconte surtout le fait de sortir d’un carcan et de créer son propre chemin. De ne pas se limiter par ce que la société considère comme « bon ou mauvais » ou « bien ou mal » mais de penser par soi-même. Car, quelques fois, les choses considérées comme « mauvaises » par notre société finissent par nous conduire au bon endroit.

BBX : BARE n’est pas autobiographique, mais tu dis avoir retranscris dans le film des éléments de ta vie personnelle. Est-ce une façon d’exorciser de façon créative des marquants de ta vie ?

Natalia Leite : Oui, le film n’est pas autobiographique, mais il est inspiré de mon expérience personnelle et des gens de ma vie. Pour moi, le processus d’écriture du scénario et de la réalisation du film est super cathartique. C’est comme ça que je m’apaise face à certaines expériences. Mais, c’est également une très bonne expérience intérieure. Certains jours, travailler dessus était comme d’aller en thérapie. Je vois des parts de moi-même dans chacun des deux personnages principaux, du coup, j’avais vraiment envie de faire ce voyage avec chacune des deux, ce qui peut conduire à beaucoup de prise de conscience de soi-même et de réflexions.

Et parce que cela prend aussi beaucoup de temps pour faire un film – de l’écriture du scénario, du tournage à la distribution – on sent vraiment qu’à la fin du processus, je suis allée en profondeur dans cette histoire pour y voir chacune de ses facettes.

 

BBX : Le choix des actrices était un pari intéressant. Comment as-tu dirigé ces deux actrices ? Quel regard portaient-elles sur leurs personnages ?

Natalia Leite : Je voulais caster deux actrices principales qui pouvaient créer une relation dynamique intéressante sur le plateau et Dianna et Paz faisaient exactement cela. Elles ont des personnalités très distinctes. Elles m’ont toutes deux testé en tant que réalisatrice de manière totalement différente. Avec Paz, l’enjeu était de la dominer de sorte que son personnage qui est introverti ne soit pas trop démonstratif. Pepper (son personnage) se protège elle-même du monde, alors elle s’enferme émotionnellement. Concernant Dianna, elle prenait beaucoup de risques à jouer ce rôle à cause des éléments sexuels présent dans l’histoire, donc nous avons dû construire une confiance très rapidement. Elle a dû me faire entièrement confiance en tant que réalisatrice pour faire ce voyage avec le personnage et c’est ce qu’elle a fait. Elles sont toutes les deux très intelligentes et ont ajouté beaucoup de leurs idées aux personnages.

Concernant la relation entre leurs personnages, je leur rappelais sans cesse de voir l’intérêt romantique de leurs personnages non pas comme une femme ou un homme, mais juste comme un être humain. Je voulais qu’elles soient attirées l’une par l’autre pour des raisons indépendantes de leur sexualité.

BBX :  En tant que spectatrice, qu’attends-tu de voir dans un film lesbien ? A l’inverse, en tant que réalisatrice, t’es-tu déjà posée la question d’une pression par rapport aux attentes du public ?

Natalia Leite : Je ne vois pas vraiment une distinction entre les films de lesbiennes ou ceux qui ne le sont pas. Ils devraient tous avoir pour ambition d’être de bonnes histoires, racontées avec qualité. Il y a beaucoup de mauvais films lesbiens dans l’ensemble parce qu’il n’y a pas assez de films lesbiens ou queers qui sont réalisés, alors « la piscine est toujours trop petite ». Aussi, je pense que beaucoup de films queer se concentrent sur des histoires de coming out qui sont tellement exagérés.

C’était quelque chose auquel je pensais quand je rédigeais mon script. Je ne voulais pas que ce soit une autre histoire de coming out. Je voulais que la protagoniste ait une relation lesbienne dans le film, mais que l’accent soit mis sur la relation elle-même et non pas sur le fait qu’elle se rende compte qu’elle est gay. Je voulais que le film soit sur une prise de conscience sexuelle et questionne l’identité sans placer des étiquettes dessus, parce que c’est à ça que je veux que ma réalité ressemble. L’histoire concerne Sarah qui veut sortir d’une case et donc elle ne va pas se dire «lesbienne» ou «hétéro» ou «bi» parce que ce serait tout simplement se mettre dans une autre case. Elle veut juste être elle-même sans aucune de ces étiquettes.

BBX : Tu ne sembles pas vouloir te considérer comme une réalisatrice queer. Quel message pourrais-tu délivrer à une nouvelle génération de réalisatrices ou d’actrices qui souhaiteraient faire usage de leur sexualité pour offrir davantage de visibilité à la cause ?

Natalia Leite : Je date des femmes et suis publiquement gay. Mais j’aspire à vivre dans un monde où ces étiquettes ne comptent pas. Les gens utilisent les termes “Queer”, “femme” et “latine” pour me décrire. Il est vrai que je suis toutes ces choses, mais elles ne sont pas les seules choses qui me définissent. Un homme hétéro sort un film et personne ne dit que c’est un «film d’homme hétéro”. Donc, je veux juste faire un bon film, avec une bonne histoire, sans que l’on se concentre uniquement sur le fait que je suis une femme queer. J’écris beaucoup d’histoire sur la jeunesse queer et je vais continuer à raconter ces histoires qui impliquent ma sexualité parce que c’est aussi quelque chose qui m’intéresse. Ma sexualité est bien sûr une grande partie de moi. Aussi, je pense qu’il y a une énorme demande pour plus de visibilité queer et c’est une cause très importante pour moi. Mais l’espoir est de se dire qu’un jour nous pourrons évoluer dans un monde où ces étiquettes ne comptent pas.

BBX : Parles-nous de tes futurs projets !

Natalia Leite : Je travaille sur un scénario pour un nouveau long métrage qui a une ligne directive queer. J’ai parlé à quelques sociétés de production européennes, tant au Royaume-Uni qu’à Paris et j’aimerais vraiment travailler plus à l’extérieur des Etats-Unis. Je suis également en train d’écrire un pilote pour une série TV et faire quelques documentaires pour Viceland. Beaucoup de choses sur le feu. Je vais poster de nouvelles choses rapidement alors restez en contact avec moi sur Instagram et Twitter!

 

An Si

Sbire candide de BBX, An Si s'intéresse à la culture queer, porn et mainstream. Ré-invente la langue française avec ses fautes d'orthographe.

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One Comment

  1. timide says:

    Alors là, clairement bravo An Si pour cette excellente intv surprise. Merci BBX !

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