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Chronique d’une prof infiltrée #10 : Homophobie banalisée

En juin 2015, je décidai mon départ de l’Education Nationale. Et puis, mon lycée m’a rappelée en juillet, et j’ai deux enfants à nourrir. J’ai signé pour un an de plus, et je suis désormais certaine que ce sera le dernier. Néanmoins, les élèves et le constat de ce métier ne changent pas, et il y a encore des choses à dire ici. Et notamment au sujet du harcèlement scolaire et de la banalisation de ses outils.

Pour démarrer, je m’appuierai sur deux actus : tout d’abord, la campagne de sensibilisation contre le harcèlement scolaire d’octobre 2015, lancée par notre chère ministre de l’éducation, et ensuite le cas plus récent du jugement des prud’hommes au sujet d’une insulte proférée à l’égard d’un coiffeur. Sachez, déjà, que la réalité, dans les couloirs d’un lycée, correspond bien plus à la deuxième actu qu’à la première, et qu’il peut y avoir un lien de cause/conséquence, face au constat affligeant qui nous a été imposé début avril : « le terme pédé n’est pas homophobe dans le milieu de la coiffure. »

A en croire l’utilisation qui est faite de ce terme dans une classe de lycée, il ne semble être homophobe nulle part, et ceux qui, dans le futur, continueront de soutenir ce genre de décision prudhommale et d’en rire, sont aujourd’hui, par dizaines, dans nos classes. J’en reviens donc à la première actu : les lycéens entre eux s’insultent plusieurs fois par jour de manière homophobe, sans être jamais repris, sans qu’aucun discours éducatif ne soit prévu par le personnel encadrant, et ces insultes vont parfois jusqu’au harcèlement scolaire, quotidien, pervers, pernicieux et en toute impunité.

« Tu me passes une copie double, s’il te plait ?

- Mais t’as jamais tes affaires ! Sale petit pédé, va ! »

*rires autour*

Il ne m’en a pas fallu plus pour arrêter mon cours et interroger les deux jeunes élèves au sujet de leur intervention inopinée et indiscrète. « Pourquoi tu l’as traité de sale petit pédé ? » J’ai déjà eu comme réponse : « Pour rien ! » Donc, si c’est pour rien, c’est inutile. Si c’est inutile, autant s’abstenir. Mais encore ? « Ce n’est pas une insulte, c’est affectif ! » Ah bon ? Affectif ? Alors pourquoi ne pas avoir dit « Mais t’as jamais tes affaires, petit chaton mignon, va ! » ? Réponse : « Parce que là, pour le coup, ça fait vraiment pédé. » OK, donc, le terme « pédé » a un réel sens pour toi. On y reviendra.

Je m’adresse ensuite à son pote, celui qui s’est fait insulté, et je lui demande comment il a pris cette injure. La réponse est plus vague, moins affranchie. Il ne sait pas vraiment si c’était sérieux ou pas, si c’était gentil ou non. Pour la personne insultée, il y a toujours un flou dans l’appréciation de l’insulte. Plus que pour celui qui injurie. En mettant cela en évidence, j’ai presque jeté un froid entre les deux garçons : ils se regardent de travers, ne sont plus sûrs de se comprendre dans la situation précise de cet échange qui leur était anodin et qui pourtant ne l’est pas.

Je poursuis donc en leur disant que les insultes sont banalisées et qu’il y a un fossé énorme entre le signifiant (le mot qu’on utilise), le signifié (le concept, le sens que l’on veut attribuer) et le référent (l’objet ou la personne désignée par le signifiant). Avant d’utiliser un mot, il faut toujours s’assurer que ce soit le bon.

Visiblement, le coup du signifiant, du signifié, ils n’ont pas trop saisi.

J’ai alors repensé au reportage de Valérie Mitteaux, « Le baiser de Marseille » (2014) et au jeu pédagogique qui était proposé aux élèves pour les sensibiliser aux sens des insultes qu’ils utilisaient : il s’agit de faire la liste des insultes les plus courantes, pour les filles et les garçons, et d’analyser leurs significations. Sans faire le détail de leurs trouvailles, on est arrivés à la conclusion générale qu’on insultait les filles de manière à les humilier sexuellement, et les garçons de manière homophobe. Ils ont donc compris qu’une insulte diminuait une personne dans ce qu’elle a de plus intime. Mais la problématique subsiste : en quoi traiter un garçon de « pédé », quel que soit l’adjectif employé avec, le diminue-t-il ? De fait, des élèves de quinze ans ne savent pas, ne peuvent pas répondre à cette problématique, et encore moins s’en défendre.

Il faut dire qu’autour d’eux, dans la culture jeune qui leur sert d’exemple, rien n’est fait pour les faire réfléchir : par exemple, ils ont certainement tous ri de la vidéo où Serge Aurier traite son coach Laurent Blanc de « fiotte ». Aucun n’a dû prendre le temps de réfléchir à l’absurdité de l’intention.

Comme l’éducation nationale ne nous donne aucun outil pratique et issu d’une analyse concrète du terrain scolaire (l’éducation nationale étant championne du théorique et des petits bulletins officiels stériles envoyés par mail), les professeurs attentifs doivent trouver des parades pour prévenir les débordements et le harcèlement scolaire. D’insulte en insulte, il faut savoir démanteler les groupes harceleurs. Pour ça, je pourrais leur parler encore du linguiste Ferdinand de Saussure et leur expliquer qu’en utilisant le signifiant « pédé » avec le signifié « homosexuel » (associé à une connotation ultra grossière, péjorative et humiliante qui n’appartient qu’aux jeunes) sur un référent quelconque (son pote, en l’occurrence), ils ne font, malgré tout, rien de gentil ni de dégradant pour son pote. Mais en revanche, ils participent à la dégradation injuste et erronée de toutes les personnes homosexuelles, au rejet de l’humain et à la disparition de la bienveillance et du respect.

Mais Ferdinand de Saussure, c’est trop compliqué pour eux. Donc, pour la peine, ils devront lire « Les enfants terribles » de Jean Cocteau, en considérant que la pierre dissimulée dans la boule de neige reçue par Paul de la part de Dargelos, le garçon qu’il aime, c’est la métaphore d’un « sale pédé » balancé gratuitement au sein même du lycée. Inutile, blessant, ignare, et d’une médiocrité tellement banale…

Ce roman date de 1929. Décidément, pour les vraies notions essentielles, l’évolution de l’humanité est d’une lenteur affligeante.

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

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2 Comments

  1. Vie_de_prof says:

    Enfin un nouvel article, chouette alors, je l’attendais depuis un moment.
    Moi-même prof dans l’EC, j’ai souvent été confrontée à cette difficulté, sans savoir comment réagir sans braquer les gosses, alors merci pour les tuyaux !

  2. franck says:

    Bonjour, journaliste sur France 2, je cherche pour la soirée de lutte contre l’homophobie du 17 Mai le témoignage d’un prof confronté au problème. Vous pouvez me laisser un mail franck.emmanuelle@neuf.fr

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