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Teki Latex : “L’amour de la musique est mon moteur”

Présent dans l’industrie musicale avant même que la plupart d’entre nous n’aient atteint l’âge légal pour boire de l’alcool, Teki Latex se place, que ce soit avec son label Sound Pellegrino ou simplement avec sa carrière foisonnante, comme une figure inspirante et respectée du rap et du milieu électro. Ce grand gaillard à qui on ne donne pas d’âge continue d’alimenter notre culture musicale à chacun de ses sets et il nous fait l’honneur de mixer à la Chaufferie pour la soirée Patsy. Une belle occasion pour lui poser les quelques questions que nous avions sur le bout de la langue depuis longtemps…

BBX: Teki Latex, ton parcours est, je pense, familier à beaucoup d’entre nous : de tes débuts dans le groupe TTC à Institubes en passant aujourd’hui par Overdrive Infinity ainsi que ton label Sound Pellegrino que tu tiens avec Orgasmic. Je crois sincèrement que ton hyperactivité artistique fait beaucoup de bien à la scène électro actuelle. Tu n’as pas peur à certains moments de délaisser cet amour du son en devenant un peu trop corporate et en multipliant les projets ?

TEKI LATEX : Corporate non, parce que ce sont mes choix artistiques que j’estime sans concession, et qui sont au cœur de chacun de ces projets. L’amour de la musique est mon moteur et tous ces projets sont là pour m’aider à partager cet amour et j’essaye de ne pas mettre tous mes œufs dans le même panier pour pouvoir m’y retrouver financièrement. Avoir un label en 2016 c’est très casse-gueule, et mieux vaut avoir d’autres sources de revenu pour pouvoir justement ré-injecter de l’argent dans le label de temps en temps. Avec Sound Pellegrino nous n’avons pas de “Cash Cow”, pas de gros artiste qui vend tellement qu’il peut faire vivre le reste du label. On prend des risques constamment en sortant des artistes pas encore connus dont la musique n’est pas évidente parce que c’est ce qui nous excite, du coup il faut redonner un coup de pouce au label de temps en temps pour qu’il continue à exister, et plutôt que d’avoir un day job qui me prend la tête ou de faire des concessions, je préfère mettre mon savoir-faire et mes goûts qui restent ce qu’ils sont au service de choses qui vont générer de l’argent. Cela ne risque pas de s’arrêter parce que je viens de reprendre le rôle de curateur de Boiler Room France, un projet qui m’excite énormément !

BBX : Notre époque a érigé les Djs avec un statut particulier, largement identifiable à celui de n’importe quelle rock star en devenir. Mais cela vaut largement aussi pour les DJ féminines, qui touchent des sommes mirobolantes, le plus souvent pour une seule heure de set. Au final, ils sont obnubilé(e)s par l’image qu’ils/elles laissent entr’apercevoir d’eux-mêmes et passent plus de temps à se regarder le nombril qu’à faire ce que l’on attend réellement d’eux : mixer. Est-ce un jugement un peu caricatural ou quelque chose que tu ressens dans ton approche de ce milieu ?

TEKI LATEX : Tout dépend à quel niveau tu te places, je pense qu’il y a effectivement un circuit un peu dégueu de clubs plus préoccupés par la “fame” et par le look des DJs que par leur talent mais ce n’est pas le seul réseau dans lequel une ou un DJ peut évoluer aujourd’hui. Dans le milieu, on va dire relativement “underground” qui est celui qui me préoccupe, la musique reste ce qui est principalement mis en avant, en théorie (même si malheureusement il y a tout autant d’attitudes sexistes et superficielles dans ce milieu-là).

Mais s’il y a quelque-chose qui saute aux yeux dans l’underground, c’est qu’il faut souvent “jouer le jeu” si on veut réussir. “Jouer le jeu” ça ne passe pas forcément par se faire beau ou poster 1000 selfies par jour sur Instagram ou mixer topless avec des pompons sur les tétons mais ça peut aussi vouloir dire façonner son image pour coller aux choses qu’on attend de toi. Pour un DJ qui se veut underground ça peut être en faire des tonnes sur le fait de mixer en vinyle même si on ne sait pas caler deux disques, changer complètement de style et d’image du jour au lendemain pour coller au nouveau mouvement musical éphémère à la mode en reniant tout ce qui s’est passé avant, ça peut être aussi prendre une posture hyper politisée en cherchant à ce que ça devienne ta “brand” en limitant ton activisme à Instagram tout en délaissant complètement la musique.

Comme tous les mécanismes opportunistes, ce sont des phénomènes agaçants pour les gens qui travaillent dur sans en voir les fruits parce que leur talent est lié à la musique plus qu’au marketing. D’un autre côté, je finis par me dire que les temps ont changés et que savoir se vendre fait partie de la vie d’un artiste aujourd’hui. Il faut quand même garder de la mesure et c’est ok de se marketer tant que tu le fais sur une base solide de talent pur, de travail constant et de technique irréprochable.

BBX : Dans une interview, je lisais que tu ne voulais plus faire de rap, parce que tu y avais dit tout ce que tu avais à dire. D’autres artistes n’ont pas du tout le même discours que toi et restent ancrés dans le passé d’un point de vue musical ou s’essayent à un genre plus contemporain qui ne leur correspond pas. Etre à l’écoute de la jeunesse et se demander ce qu’on peut lui apporter de meilleur reste, quitte à changer d’affect musical, le meilleur moyen de voir sa carrière évoluer sans être catalogué de vieux con ringard, tu penses ?

TEKI LATEX : Haha je sais pas, le rap c’est particulier, ça m’angoisse particulièrement de voir des gens de 40 ans rapper… Il n’y en a qu’une poignée à qui ça va bien. Mais sinon soit les mecs sont ridicules à te parler de quartier et de rue alors qu’ils se sont embourgeoisés, soit dans le cas où ils ne se sont pas embourgeoisés tu sens qu’ils galèrent dans le rap depuis des décennies et leurs paroles commencent à partir dans des théories du complot foireuses pour justifier leur frustration de ne pas avoir réussi, soient ils deviennent carrément des “rappeurs matures” qui te parlent de trucs de vieux un peu chiants qui ne se prêtent pas vraiment au côté urgent et viscéral du rap. Je pense sincèrement que le rap doit être fait par des jeunes, en tout cas les rappeurs eux-mêmes doivent être plutôt jeunes… Même si encore une fois il y a des exceptions.

Pour un DJ ce n’est pas pareil c’est même peut-être le contraire, un DJ peut se bonifier avec le temps s’il ne reste pas coincé dans le passé et s”il sait prendre en compte le meilleur des différents styles et des différentes périodes qu’il a traversé. C’est ce que je m’efforce de faire. J’ai changé d’affect musical mais il y a certains morceaux que je redécouvre et que je rejoue régulièrement dans mes sets depuis que j’ai commencé à mixer il y a presque dix ans!

BBX : Récemment Kiddy Smile déclarait sur ID – ainsi que dans un entretien entre vous deux – qu’il n’y avait aucun producteur/performeur noir en France. Cette déclaration a fait un petit tollé sur internet autant sur ses propos (beaucoup de personnes ont occulté le terme « performeur », se concentrant sur celui de producteur) que sur le constat qu’effectivement, des producteurs et performeurs noirs, il n’y en avait pas beaucoup. Le milieu électro est beaucoup trop blanc, aisé, en crew et personne ne semble vraiment s’en soucier, non ? Quelle serait la « solution », si « solution » il y a, pour rendre ce milieu un peu moins ostracisant ?

TEKI LATEX : Tu es sûre qu’il ne parlait pas de producteurs noirs homosexuels? Enfin quoi qu’il en soit et même s’il y a quelques producteurs de musique électronique noirs en France je pense à François X, Low Jack ou Bambounou qui défoncent tout en ce moment, ça reste un tout petit chiffre dont on ne doit pas se satisfaire. Le problème de la diversité que ce soit chez les producteurs ou performers c’est un problème mondial. Il y a de plus en plus de collectifs qui s’appliquent à remédier à ça je pense à Janus, à Fade to Mind, à NAAFI, à NON, ces gens-là sont en train d’émerger en ce moment, ça fait du bien. Parlons d’eux plutôt que de parler continuellement du club des “bros” blancs hétéros. Et c’est un blanc hétéro qui te dit ça haha.

Sérieusement, au-delà du genre, de la couleur et de la sexualité ce qui compte à la fin de la journée c’est vraiment la qualité de la musique, après il se trouve que je vois souvent une corrélation entre la qualité de la musique et la richesse du vécu des gens, et les personnes de couleur non-hétérosexuelles ont souvent pas mal de choses à dire ce qui rend leur musique plus riche. Contrairement à moi, qui n’ai plus grand chose à dire, et donc qui se contente de relayer la musique d’autres artistes plus intéressants que moi en la jouant dans mes sets :)

BBX : Aux soirées Wet For Me, presque toutes les artistes sont lesbiennes, bies ou “fluid”. J’ai l’impression qu’une femme dj a moins de problèmes à affirmer sa sexualité ouvertement. En revanche, dans le milieu des dj gays, c’est pas trop ça. Trop peu sont ouvertement out. Le milieu de l’électro serait-il un peu trop viril et homophobe ?

TEKI LATEX : Encore une fois c’est en train de changer et tout dépend d’où tu te places, ce soir je vais à une soirée dont le line up est à plus de la moitié LGBT ou en tout cas “gender fluid” et non-blanc (la soirée Janus au YOYO) et ce ne sont que des artistes relativement jeunes et nouveaux que j’adore, que j’estime incontournables, et qui jouent de plus en plus souvent et partout. Après si tu ne décides de te pencher que sur la techno “canal historique” c’est clair que ça être beaucoup de line ups blancs hétéro ou avec des hommes gays qui n’affichent pas leur sexualité, peut-être parce que la techno est devenu un truc “sérieux” avec une série de postures et de codes qui ne favorisent pas l’extraversion.

Ou alors dans ce milieu techno “sérieux”, on ne fera appel à des hommes noirs homosexuels que s’ils ont 20 ans de métier et qu’ils correspondent à l’image d’Epinal du DJ noir gay de la “grande époque” ou la House Music appartenait aux DJs noirs gays (en sous entendant maladroitement que ça ne doit plus forcément être le cas). Même si dans les faits la communauté noire gay d’aujourd’hui qui écoute de la musique électronique va se sentir plus proche d’un Total Freedom ou d’un remix de Beyoncé par Mike Q que d’un Derrick Carter qui bénéficie du tampon “validé par la communauté Resident Advisor” (aucun jugement de valeur là-dedans). C’est la vie, mais en 2016 je sens un peu de changement.

BBX : On t’a vu jouer à une Ballroom, faire des sets un peu partout dans le monde… Qu’est-ce que tu retiens de ces expériences, autant d’un point de vue humain que musical ?

TEKI LATEX : Si j’ai un pied dans beaucoup de scènes différentes, le fait de ne pas être affilié à un seul truc me rend moins immédiatement identifiable pour certains. C’est aussi à cause de ça que je vais me sentir boudé par certains line-ups parce que les promoteurs ne savent pas dans quelle case me mettre. Quand un promoteur booke Teki Latex, il ne sait pas ce que Teki Latex va jouer (à moins de vraiment bien avoir fait son boulot de promoteur en faisant des recherches sur ce que j’aime en ce moment). Ca change souvent, je ne vais pas faire exactement le même set à Londres ou au Texas, je suis versatile, je prends aussi du plaisir à m’adapter en fonction du lieu, de l’évènement…

Il y a des endroits où je peux mélanger tous les styles que j’aime et le public va me suivre, mais même s’il s’agit de se plier à un exercice, j’adore ça et je suis toujours prêt pour ça. Je peux jouer à un Ball Vogue un jour, à une soirée techno le lendemain, à une soirée grime le surlendemain et à une soirée rap années 2000 la semaine d’après, et je vais le faire avec la même application sans jamais sacrifier mon intégrité ou jouer un seul morceau que je n’aime pas, et sans me vanter je vais absolument faire le job et défoncer la soirée, ça c’est garanti. Dans mon monde, c’est un avantage, pourtant certains promoteurs ne l’entendent pas de cette oreille et ont tendance à me juger à l’emporte-pièce.

BBX : On te voit de plus en plus dans des soirées lesbiennes. Comment perçois-tu l’évolution du milieu lesbien nocturne ?

TEKI LATEX : Là, je vais donner un avis de gars hétéro qui ne connait le truc qu’en surface et qui a probablement tort : j’ai l’impression qu’il y a eu un pic avec le Pulp, que je fréquentais beaucoup quand j’ai commencé à sortir (hors des concerts de rap et des “open mic”). J’avais rencontré ma pote Yauss via Peaches et Gonzales à l’époque et la nuit Parisienne appartenait vraiment à des gens comme elle ou Fanny. Puis après, peut-être que la scène club lesbienne s’est recentrée sur elle-même, évidemment j’imagine qu’il se passait des trucs mais l’info arrivait peut-être moins jusqu’à moi, et là peut-être que ça repart de plus belle depuis quelques années avec une nouvelle génération dont tu fais partie, qui est plus visible, plus ouverte aussi avec des goûts qui s’éloignent un tout petit peu du hall of fame des DJ techno lesbiennes old school pour aller piocher dans le rap et les musiques club hybrides modernes… Encore une fois, ça correspond à une plus grande mise en avant des collectifs LGBT dans la musique électronique ces dernières années.

BBX : Dernière question, ça te fait quoi de savoir qu’avec TTC, tu as fait vibrer le cœur de plein de lesbiennes de notre génération (un peu malgré nous, compte tenu des paroles) ?

TEKI LATEX : Je suis trop content. Avec TTC, on a parfois été maladroits, on a parfois laissé le succès nous monter à la tête et on a parfois eu des réactions de gamins surexcités qui tirent les cheveux des filles pour attirer leur attention comme à l’école primaire, mais je pense qu’au fond on a jamais été mal intentionnés. Par contre, comme je l’ai maintes fois expliqué, un morceau comme Girlfriend a pu être récupéré et ré-approprié par des sales types un peu beaufs d’écoles de commerce qui l’ont perçu comme une chanson paillarde, probablement parce qu’elle l’était en partie. Alors je suis trop content que d’un tout autre côté certains morceaux de TTC dans ce style aient pu aussi être ré-approprié par la communauté lesbienne, ça rétablit une certaine balance. Et par-dessus tout, je suis TROP CONTENT que dans la description de l’évènement BBX j’ai été qualifié de “Gouin”, c’est un statut qui me flatte à un point que tu n’imagines même pas.

crédit photo : Jacob Khrist 

An Si

Sbire candide de BBX, An Si s'intéresse à la culture queer, porn et mainstream. Ré-invente la langue française avec ses fautes d'orthographe.

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One Comment

  1. timide says:

    Y a du beau travail de mixage. Belle découverte, merci BBX !

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