1508

« T’as une belle matière grise, tu sais… » : la fascination intellectuelle dans le couple

« Y a pas que le physique qui compte ! » Ce qui est devenu un adage quasi anecdotique est pourtant bel et bien avéré : chez certaines personnes, tout ce qui n’est pas lié à l’intelligence est accessoire. La sapiosexualité, néologisme assez récent, admet l’idée que l’intelligence de notre partenaire peut générer une excitation sexuelle.

Tout part de la fascination. Toutes les histoires d’amour. Mais tout dépend du type de fascination. C’est comme une sorte de fétichisme qui embrase d’un seul coup le cœur, le corps et l’esprit. Un style vestimentaire précis, des taches de rousseur, une coiffure, un grain de voix. Un seul regard peut mettre en branle une lubie fascinatoire personnelle dans la fulgurance d’un minuscule instant.

Mais il est une fascination particulière qui ne se repère pas à l’œil nu et qui échappe bien souvent à l’instantanéité (mais pas à la fulgurance), c’est l’intelligence. Le cerveau. La culture. Le savoir. Ce qui peut rendre un être unique à nos yeux est caché sous sa boîte crânienne et peut ne pas en sortir, si tel est le souhait de la personne en question. Contrairement aux taches de rousseur ou du grain de voix, la matière grise n’est pas un signe ostentatoire de drague. D’ailleurs, si elle est authentique, elle n’est pas un signe ostentatoire tout court. Ce que l’autre cache dans son cerveau est donc un critère amoureux difficile à cerner. Pourtant, il n’est pas qu’un critère amoureux. Il est aussi sexuel et la raison suffisante d’une excitation immédiate. Savoir que l’autre lit tels livres, est au service de telle cause, exerce tel métier, parle telles langues, aime l’opéra italien, regarde des films en version originale, joue de la musique, traduit des textes, s’enrichit par le voyage, fait de la photo, s’engage dans tel combat idéologique… tout ce qui gravite autour de la manifestation cérébrale peut générer une excitation toute aussi cérébrale mais également sentimentale et sexuelle.

Et ce n’est ni élitiste ni restrictif, pas plus que de dire « moi j’aime les blondes… ». Chaque fascination a son lot de curiosités et de limites étranges qui fixent notre focalisation sur certains individus plutôt que d’autres. Etre sapiosexuel n’est pas une maladie, ni un truc d’intello privilégié ou de sociopathe. Ça ne s’explique pas en fait. Avoir subitement envie d’une personne, simplement parce qu’elle vient de citer votre auteur préféré, ça ne s’explique pas. C’est un coup d’électricité vertigineux qui part du cerveau pour aller dans le bas-ventre. Indicible. C’est déstabilisant parfois, mais surtout, c’est assez confondant dans les rapports sociaux en général, dans le rapport à l’autre en particulier.

L’excitation et la fascination intellectuelles ne peuvent apparaître qu’après un certain temps de partages et d’échanges. Personne ne se promène avec un tee-shirt où il serait écrit « je suis fascinée par le cinéma italien » ou « je connais Saint Exupéry par cœur » et il est plus simple, dans une soirée, de repérer une jolie fille à taches de rousseur, qu’une artiste peintre passionnée par le mouvement postimpressionniste. Bref : socialement, c’est déroutant et parfois même décourageant. Le grand avantage, cependant, est que bien souvent, les sapiosexuels se reconnaissent entre eux. Leur marginalité fait qu’ils peuvent rapidement cerner le potentiel de fascination intellectuelle de quelqu’un. Et, encore une fois – je m’en excuse car ça doit devenir frustrant pour celles/ceux qui veulent comprendre – ça ne s’explique pas.

L’attrait intellectuel obéit à des règles de réciprocité. Admirer l’esprit, les sensibilités intellectuelle, artistique et affective de l’autre, ne peut réellement avoir de sens que dans un retour de fascination. Cela peut paraître prétentieux ou narcissique. Mais il s’agit plutôt d’une clé de voute qui va permettre le maintien d’un équilibre réel dans ce duo de têtes tout autant pensantes qu’aimantes. C’est un échange de flux perpétuel. Picasso et Dora Maar par exemple : Dora désirait Picasso quand il peignait, elle le photographiait en train de peindre et Picasso la désirait quand elle le photographiait. Anaïs Nin écrit ses journaux et se remplit de sa fascination littéraire pour Henry Miller qui la prend pour maitresse et nourrit ses romans de leurs aventures sexuelles. Elsa Triolet et Aragon, même chose. C’est un cercle vertueux étourdissant et le fait est que le désir, pour parler vrai, ne s’arrête jamais.

D’ailleurs, Dora Maar et Picasso nous prouvent bien le danger collatéral de ce type de passion sapio-alimentée. La puissance de la fascination intellectuelle dans un couple – et donc du désir et donc du plaisir – fait que lorsque la passion s’arrête, quelqu’en soit la raison, la violence s’inverse. Et elle est inouïe. Dora Maar l’a dit : « Après Picasso, c’est la mort ou la folie. » Elle a choisi la folie mystique. La fascination intellectuelle peut tout détruire sur son passage. Elle ne ménage rien : ni le cœur, ni le corps, ni l’esprit. C’est un risque à prendre. Mais ça fait vibrer l’existence.

 

Hisis Lagonelle

Prof en phobie scolaire, lectrice monomaniaque, Hisis collectionne les Moleskine et s'amuse à imiter Marguerite Duras.

Plus d'articles

Follow Me:
Twitter

Be Sociable, Share!

12 Comments

  1. Maria says:

    Opéra italien, mon amour (bel canto, anyone?). C’est la première fois que je me retrouve autant dans un article, contente d’avoir pu mettre un mot sur cette attraction et de me sentir moins seule, merci !!!

  2. Laurie says:

    La fascination ou c’est la clé de l’attirance oui…
    Tes articles sont toujours aussi intéressants et justes, merci et vivement le prochain !

  3. Claire says:

    Etre fascinée ou admirer, autrefois on préférait le verbe admirer, le fait bien réel, de retrouver dans l’autre, l’être aimé, une partie ou l’ensemble de son regard. Les deux amoureux pouvaient se retrouver ensemble des heures, sans jamais ressentir de sentiment de lassitude, les regards, les échanges verbaux et d’idéaux duraient des heures, des journées, des nuits. Les corps amoureux accompagnaient se mouvement de l’esprit et de l’âme, avec le sentiment de l’éternité, d’une durée qui ne connaissait pas de fin.

  4. Ife says:

    Mouaif – et si on reprenait l’hypothèse féministe que ce sont le couple et l’amour, comme formes sociales enjointes, qui conditionnent obsession, crainte et violence ?…

  5. Nina says:

    “A l’instar” signifie “comme” et non “au contraire de”… comme j’ai eu l’impression que c’est ce que vous vouliez dire dans cette phrase :
    “A l’instar des taches de rousseur ou du grain de voix, la matière grise n’est pas un signe ostentatoire de drague.”
    http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/%C3%A0_l_instar_de/43424

    Je me permets cette remarque parceque vous êtes prof de lettres “dévouée” ;) )

  6. Hisis Lagonelle says:

    Prof dévouée, mais pas une machine robotisée pour autant.
    Merci pour le cours de français.

  7. eco says:

    ben … oui, c’est aussi le meilleurs moyen de ne jamais s’emmerder dans une relation … cette “pointe” de matière grise qui aiguise le désir…
    :-)

  8. Yann Leduc says:

    L’intellect a toujours été un facteur de séduction, rien de nouveau sous le soleil ! Un facteur parmi d’autres. Certaines filles aiment les intellos, d’autres préfèrent les sportifs, les ” geeks”, les monsieurs muscles, les hommes grands, les tatoués, les amateurs de voitures, etc. Il y a une infinité de choses qui peuvent nous séduire chez quelqu’un mais la séduction, l’amour, c’est un tout. Ce serait réducteur de limiter ça à l’intellect. Et si une personne nous charme, peu importe la raison, il y a de bonnes chance qu’on soit excité sexuellement, ça va de soi ! Alors, sapiosexuel, un néologisme un peu pédant et superflu à mon avis. S’il fallait créer un néologisme chaque fois qu’on est attiré par quelque chose : ”geek-sexuelle”, ”tatou-sexuelle”, ”humour-sexuelle”, ”muscle-sexuelle”.Quand une personne se dit ”sapiosexuelle”, je me méfis de sa complaisance : ” Un sot trouve toujours un plus sot qui l’admire”

  9. K.Oh says:

    Très bonne idée de sujet. Je trouve ça très “littéraire” de circonscrire les domaines dits “intelligents” à l’opéra ou à la littérature, ça peut être aussi qqn de très calé en chimie, en mathématiques, aux échecs, whatever. Là où je ne suis pas d’accord, c’est sur le fait qu’il faille forcément du temps pour détecter une connivence intellectuelle et que ce soit difficile à cerner. Ça peut aller très vite. On peut tomber sur quelqu’un qui va vous faire une sortie improbable à la queue de la supérette. J’ai un faible pour les gens qui pensent plus vite que leur ombre et qui sortent la pointe d’humour inattendue à laquelle je n’aurais pensé que 10mn plus tard voire jamais ;)

  10. nicolas cavalier says:

    Bonsoir!

    Votre article me pose un problème… La sapiosexualité, est-ce le désir de la cognition brute d’une personne, de son cerveau, de son intellect -il/elle ouvre des perspectives brillantes qui nous déstabilisent, nous touchent, nous bouleversent de par ses arguments, sa vision…- en bref, le désir de son INTELLIGENCE…. ou de ses GOUTS!?? Savoir qu’une personne possède des goûts qui nous correspondent créée certes une affinité extraordinaire, contribue à nous séduire , à nous amener à nous dévoiler et nous sentir à l’aise…mais ce n’est pas stricto sensu l’intelligence. Sans vouloir offenser, j’ai l’impression qu’il y’a ici confusion des genres! :P

  11. Orlando says:

    Quand nous rencontrons-nous?

  12. Stéphanie says:

    Tellement juste, merci pour cet article de qualité, vous m’excitez! :)

Leave a Comment

*