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Smith expose à la Galerie des filles du Calvaire

Photographe iridescente et vidéaste nébuleuse, Smith (Dorothée Smith), diplômée de l’Ecole de Photographie d’Arles, met le trouble dans le genre au centre de son travail. Capter les mues de l’identité, déconstruire les certitudes pour sublimer le doute, donner aux fantômes l’existence dont ils rêvaient, le travail de Dorothée Smith s’inscrit dans une remise en cause en douceur des identités figées. Elle investit actuellement la Galerie des filles du Calvaire avec une exposition intitulée “SPECTOGRAPHIES & TRAUM”. L’occasion de (re)découvrir son travail lumineux.

J’ai lu que tu ne photographiais que tes amis proches, ta “tribu”. Pourquoi souhaites-tu travailler sur l’intimité ?

J’ai commencé à photographier très tôt, dans l’enfance, les membres de mon entourage proche – c’est à dire antérieurement à tout projet ou intention de travailler sur tel ou tel sujet, de telle ou telle façon. Je crois que le mot “intime” désigne davantage le caractère des relations que j’entretiens avec les personnes photographié-es, que celui des images elles-mêmes ; davantage la condition de réalisation de ces images, que la situation qu’elles dépeignent. Par contre, une communauté ou tribu virtuelle s’est progressivement mise en place dans mon travail. L’une de mes séries s’intitule “Hear us marching up slowly”, évoquant quelque chose comme une armée en puissance, préparant une révolution souterraine… Les corps choisis, ceux qui peuplent mes séries, ne sont bien-sûr pas anodins.

Quelle est ta manière de travailler ? Mets-tu en place des dispositifs spéciaux pour aider tes modèles à se dévoiler ?

Je photographie donc essentiellement des personnes proches, certaines depuis longtemps, d’autres l’étant devenues à travers des rencontres photographiques (en soirées par exemple) de plus de plus confidentielles ; cette proximité et confiance mutuelle, et le fait que les sujets connaissent mon travail avant la prise de vue, font qu’ils et elles s’y prêtent en connaissance de cause, me laissant déclencher quand je l’entends, sans contrainte. Mon travail consiste essentiellement à attendre l’instant qui me touche le plus, lors d’un moment de rencontre – lorsqu’un regard, une posture, un détournement du visage va faire écho aux images mentales qui m’habitent et que la photographie me permet de restituer, souvent des moments de tension, d’hésitation. Cela suppose une attention particulière, et une grande parcimonie et une certaine rapidité dans la prise de vue – rarement plus de cinq ou six vues par image. Je travaille en argentique, à “main levée”, toujours en lumière naturelle – que je considère comme ma “matière”.

Dorothée Smith
Série Spectographies, n°011, 2014

Dorothée Smith
Sans titre, Série TRAUM, 2015

Est-ce que ton esthétique, ces photos laiteuses, évanescentes sont une manière de mettre à distance le sujet ? Tu utilises souvent des modèles LGBT+ assez charismatiques à qui tu retires toute présence, pour les fixer dans une sorte de flou contemplatif. Rendre invisible ceux qui luttent pour leur propre visibilité, ce n’est pas un peu paradoxal ?

Je n’ai pas le sentiment que mes portraits sont invisibles, au contraire – ils me semblent révéler des corps dont, si une dimension de l’identité (état, genre, âge…) ne peut être déterminée, parce qu’elle ne l’est peut-être pas, ou parce que je ne souhaite pas la mettre en avant, existent, font matière, se dévoilent à l’objectif, habitent pleinement le visible. Ce qui m’intéresse, c’est l’état de transition, de passage, de traversée – les tatouages inachevés, les cicatrices encore tendres, les peaux qui muent… Car il me touche dans ce qu’il a de provisoire, et que la photographie permet de suspendre. Les portraits ne sont jamais mis en scène ; je privilégie, lorsque je “déclenche”, les postures de latence, de rêverie, de repli, de dissimulation, qui ont à voir avec ce qui me travaille, et correspondent un peu à une forme d’autoportrait. Ce que tu appelles le flou contemplatif, ou bien les impressions de fumées, de voilement, appartiennent au registre du visible ; alors par leur existence même, je pense que ces images contribuent à extraire de l’invisibilité des corps dont la représentation échappe souvent à l’histoire de l’art et du cinéma.

Dorothée Smith
Série Traum, n°015, 2016

 

Dorothée Smith
Série Traum, n°011, 2016

Cela dit, ces images mettent effectivement en jeu une façon de jouer avec la densité de la couleur et l’épaisseur de la lumière, qui tient le réel à distance, au sens où il ne s’agit pas de photographies appartenant au registre documentaire. Je ne cherche pas à dire qui sont ces personnes (les images, sans titre, ne mentionnent jamais de nom, ni de lieu, ni de dates, contrairement à celles de photographes dits “de l’intime” comme Nan Goldin), même s’il est très clair que nombre d’entre elles sont transgenres, ou parfois “queer” au sens large, identités que la facture de l’image accompagne et souligne. Mais ce ne sont pas des images qui ont pour fonction d’affirmer : elles questionnent.

Pourquoi allier ainsi corps et paysage ? Quelle histoire souhaites-tu raconter en les imbriquant ?

Les paysages constituent une partie de mon travail très importante pour moi, qui ne se cantonne pas à une fonction de “correspondance” avec les portraits, plus souvent mis en lumière. Les villes-fantômes, côtes et parcs abandonnés, forêts de banlieue, vestiges de guerre… Ces “zones” au sens tarkovskien constituent un objet de fascination répandu, et je n’y échappe pas ; je tente d’aborder ces paysages d’une manière transversale, souvent à travers des plans serrés, qui révèlent des traces, des ruines portant des stigmates politiques réels ou symboliques, en particulier dans des pays d’ex-URSS qui renferment une infinité d’espaces laissés en jachère, pas tout à fait à l’abandon, mais qui ne renvoient plus à aucune signification contemporaine. Je cherche à créer une tension à la fois entre l’infini du paysage et le “fini” du corps ; et une mise en confrontation de vestiges de constructions proposant une image du corps très forte, virile, puissante, et de corps tendres, presque ensommeillés, “en puissance”. Les espaces en jachère, en attente de reconstruction, ont également quelque chose à voir avec les corps photographiés.

On dit souvent de ton travail qu’il est doux. Pourtant, il transparaît de tes images une violence assez inhabituelle, mêlée de mélancolie, d’ennui, de stagnation, de solitude. Quel regard poses-tu sur cette violence larvée ?

Pour moi, ce sont des malédictions bénéfiques, que l’on peut vivre activement, dont on peut faire émerger un pouvoir d’agir. La douceur, la fadeur, la latence contiennent l’action en puissance, comme une autre couche du réel, cachée, en attente. Cette idée qu’il existe différents niveaux de réalité ne nous étant pas immédiatement accessibles traverse la partie “filmée” de mon travail, qui révèle souvent, au moyen d’outils technologiques comme la caméra thermique, ou la puce électronique sous-cutanée, cet inframince, cette dimension cachée. La production d’oeuvres, est aussi un moyen de contrer les violences réelles, de leur opposer des gestes, des formes, des images : c’est cela qui me plaît.

Dorothée Smith
Sans titre, Série TRAUM, 2015

 

Dorothée Smith
Série Spectographies, n°003, 2014

Quel conseil donnerais-tu à de jeunes photographes/artistes ? 

Sans doute d’utiliser de la pellicule, car l’économie pénible que la photographie argentique oblige à appliquer force peut-être les images à se laisser désirer, et le geste photographique n’en devient que plus attentif, alerte, pleinement à ce qu’il produit. Peut-être aussi, de regarder encore et encore des images (films, photographies, peintures, radiographies, art pariétal…) pour nourrir et exercer son regard, de toutes les façons hanté, qu’il le veuille ou non : autant qu’il le soit pleinement. Et, bien-sûr, de photographier à chaque instant, même (et surtout) dans sa tête…

 

Spectographies & Traum à la Galerie des filles du Calvaire

Jusquau 27/02/2016

 

Lubna

Grande rêveuse devant l'éternel, Lubna aime les livres, les jeux de mots et les nichoirs en forme de ponts. Elle écrit sur l'art, avec un petit a : bd, illustration, photo, peinture sur soie. Twitter : @Lubna_Lubitsch

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