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V., 29 ans, trans FtoM : “Personne ne devrait avoir à valider mon identité”

V. a toujours su qu’il était un homme. Pourtant, c’est à l’aube de ses trente ans qu’il a sauté le pas. Il nous raconte le parcours de son coming-out FtoM.

J’ai vécu en tant que femme lesbienne pendant plus de dix ans. Je n’ai jamais été une femme pour autant. J’ai longtemps mis la transidentité dans un coin de ma tête, en essayant de ne pas trop y penser. Mais il y avait toujours un moment où le sujet revenait sur le tapis. On m’a dit plusieurs fois que je n’étais pas vraiment trans, alors je n’ai pas trop cherché à creuser. Surtout que dans mon esprit, c’était synonyme de maladie. J’avais honte.

On m’a toujours dit que c’est dur d’être trans. Pas directement bien sûr, mais par un florilège d’anecdotes évoquant agressions, meurtres et suicides. Des histoires d’exclusion, de parcours du combattant contre l’administration, les médecins… Cette situation a rendu mon coming-out trans particulièrement difficile. A cette époque, je sentais déjà de l’hostilité envers les quelques mecs trans qui s’aventuraient dans le milieu lesbien. « Elle est passée à l’ennemi » ais-je pu entendre. Fatigué de subir les agressions liées à mon sexe, je me suis penché sur la question du féminisme. Il y a eu une vraie prise de conscience à ce moment-là. Une épiphanie. Je me suis rendu compte que le genre était différent du sexe. Que je pouvais le vivre comme je le souhaitais. Que je n’étais pas obligé de reproduire les stéréotypes.La théorie queer s’est imposée à moi, et elle a changé ma vie. « Testo Junkie » de Preciado, tout particulièrement.

Quelques ami-e-s proches et personnes avec qui je partageais mon intimité savaient que je me remettais en question. J’ai d’abord dit que j’étais agenre, flippé d’utiliser le terme trans. Quelques mois sont passés, j’ai commencé à porter un binder et demandé à ce qu’on me genre au masculin – toujours dans le privé.

La question des hormones a commencé à se poser. J’avais peur de changer au point où je ne me reconnaitrais plus, physiquement et psychologiquement. Et puis en tant que chanteur, la mue était un obstacle, mais j’avais le besoin vital d’être perçu comme un homme. Je souffrais de dysphorie à cause de ma voix très féminine. Je rêvais de moustache, de barbe. Des signes qui allaient affirmer mon appartenance au genre masculin. C’était compliqué. Je n’osais pas en parler à ma famille, avec laquelle j’ai pris mes distances à ce moment-là. J’avais très peur de leur réaction. J’ai fait le vide autour de moi et je me suis engouffré dans la dépression. J’ai pensé à l’impensable. Je voulais me jeter sous le métro. Je pleurais sans raison, n’importe où et n’importe quand. Ma vie est devenue un enfer. Je pensais aussi à ma famille et mes proches qui seraient probablement tristes de me savoir mort, alors je culpabilisais. Sans le savoir, ces personnes m’ont sauvé la vie.

J’ai fait mon coming-out à ma sœur. Ce n’est jamais simple quand on ne s’assume pas vraiment. Je lui ai dit qu’un seul choix se posait à moi : Transitionner ou mourir. On a beaucoup pleuré, mais ça ne me changeait pas trop des derniers mois. Elle a bien réagit, comme mes parents quand elle le leur a dit. Je n’avais pas la force de le faire, et elle savait comment leur parler sans trop les brusquer. Leur réaction m’a fait beaucoup de bien. Ils ne sont pas toujours les plus tolérants, même si je les aime (coucou Maman).

Un mois après avoir m’être confié à ma famille, j’ai commencé une thérapie avec un psychiatre connu du milieu trans. Pour lui, il n’y avait aucun doute sur qui j’étais, alors il a rapidement proposé de me donner une attestation. C’est le sésame pour commencer le traitement hormonal avec un-e endocrinologue. J’ai préféré prendre mon temps. C’était la première fois que j’étais suivi, j’avais pas mal de choses à lâcher. Je me suis vite rendu compte que ce psy – un pur lacanien – avait des idées très stéréotypées sur le genre et les personnes trans en général. Pour lui, j’étais atteint de transsexualisme primaire, ce qui fait de moi une personne malade. Je me rendrai compte par la suite que c’est le cas de presque tous les praticiens, malheureusement.

À leurs yeux, je suis forcément un homme hétérosexuel. Que ce soit le psy, l’endocrinologue ou même mon médecin traitant. Alors que je ne me suis jamais posé autant de questions sur mon orientation que maintenant. Ce n’est pas évident mais j’essaie de faire fi de leurs avis sur la question, dans mon propre intérêt.

J’ai progressivement fait mon coming out au monde via les réseaux sociaux, à mes ami-e-s, famille étendue et connaissances. J’ai envoyé un mail à l’ensemble de ma boite pour les prévenir, et leur dire que s’ils avaient des questions je pourrais y répondre dans la mesure du raisonnable. Je préférais ça aux on-dit basés sur mon changement d’apparence qui serait, dans tous les cas, devenu évident. J’avais déjà choisi mon prénom depuis quelques mois, et ai exigé de tou-te-s de le respecter.

J’ai eu de la chance. Tout s’est bien passé pour moi. Mes proches sont bienveillants et ne se soucient que de mon bien-être. Il y a tellement d’histoires violentes de rejet que je m’attendais à vivre la même chose. Tout est devenu clair dans ma tête, je me suis apaisé. Moins de six mois après avoir commencé la thérapie, je recevais ma première injection de testostérone.

Le premier jour de ma « vraie » vie.

J’ai arrêté d’être à fleur de peau et de pleurer sans raison. J’ai commencé à me présenter très officiellement au masculin, alors qu’on me mégenrait à longueur de journée. J’ai enfin réussi à m’assumer et à m’affirmer. Dans le même temps, j’ai commencé à souffrir d’anxiété sociale. C’est apparemment très courant chez les personnes trans, et ça ne m’étonne pas vraiment.Ça fait maintenant 7 mois que je suis sous testostérone et un an que je suis sorti du placard. Je suis heureux et épanoui, bien que fatigué par le traitement. J’ai aussi pris 10 kgs, mais je m’y attendais.

Au téléphone, on m’appelle Monsieur. De visu, c’est autre chose. Ça dépend si ma moustache est visible ou non. Je vis le harcèlement de rue quand je ne me rase pas, mais ça m’arrive de moins en moins. Les poils faciaux sont devenus ma barrière de protection contre les violences sexistes que j’ai toujours vécues.

Je sens que je suis perçu différemment dans l’espace public. Je n’ai plus peur de rentrer tard le soir. Je commence à savoir ce que ça fait de jouir de privilèges masculins, même si ça ne m’intéresse pas. Il n’est pas rare qu’on me montre du doigt, qu’on me regarde avec insistance dans les transports en commun. Ou même qu’on me fasse comprendre que je n’ai pas ma place dans les toilettes des hommes. Ça ne fait que renforcer mon anxiété sociale, je passe plus de temps seul chez moi. Je ne le vis pas mal, j’apprécie la solitude. Mon seul grand regret est de devoir rééduquer ma voix et réapprendre à chanter. J’ai maintenant presque 30 ans et je me suis enfin accepté. J’ai appris à m’aimer.

Mais j’ai rapidement été dépassé par les administrations. Je dois sans arrêt justifier de mon identité. Un simple appel à ma banque ou mon fournisseur Internet est humiliant et fatigant. D’autant que ça rend mes interlocuteurs extrêmement méfiants. Ils ne peuvent pas (ou ne veulent pas ?) changer ma mention de sexe et prénom sans que le Changement d’État Civil (CEC) ait été effectué. Or, pour obtenir le CEC, certaines opérations sont requises par les Tribunaux de Grande Instance. Pour les hommes trans, il est question de mastectomie bilatérale (l’ablation de la poitrine). Depuis quelques années, certains tribunaux ne rendent plus obligatoire l’hystérectomie partielle ou totale. D’autres demandent une expertise, qui est en réalité un viol légal facturé entre 1000 et 3000€. Un « expert » s’immisce dans l’intimité de la personne concernée pour voir si les opérations ont bien été effectuées. D’autres rendent la phalloplastie (construction¬ d’un pénis à partir de peau prélevée sur le corps) obligatoire.

Autant d’opérations que je n’ai pas envie de subir. Cette norme, imposée par l’État, est une atteinte à ma dignité et à celle de beaucoup d’autres. Mon corps m’appartient et ne me définit pas en tant que personne. J’ai la chance – ou le malheur, je me pose la question – de ne pas souffrir de dysphorie liée à ma poitrine ou mes organes génitaux. Pour information, la dysphorie est horrible et je ne la souhaite à personne. Cela va de la « simple » angoisse à l’envie de mettre fin à ses jours.

On me dit que je ne serai jamais vraiment un homme, tant que je n’aurai pas – au minimum – un torse plat (je rappelle que je me binde déjà). Je sais qui je suis, personne ne devrait avoir à valider mon identité. Concrètement, je ne sais pas combien de temps je pourrai supporter ça, d’avoir à me justifier sans cesse. Le CEC deviendra peut-être une obligation pour mon bien-être, et si cela signifie me faire mutiler pour avoir des papiers conformes… C’est choquant, je sais. Et ce n’est pas une bonne raison pour le faire, je sais. Mais comme je l’ai déjà dit, s’expliquer est humiliant en soi. Et je le fais quasiment tous les jours. Si le CEC se basait uniquement sur l’autodétermination, la question ne se poserait même pas. On me respecterait dans mes démarches et j’aurai mes papiers pour ne plus vivre de tels moments de solitude.

Il y a autant de façons de vivre son identité qu’il y a de gens, et c’est valable pour les femmes et hommes trans. Je sais que je ne corresponds pas à l’image que l’on se fait des personnes trans en général, et que mon cas n’est pas « représentatif » de ce qui nous est montré dans les médias ou autres (coucou Caitlyn). Mais ça ne veut pas dire que je n’ai pas le droit de vivre avec un minimum de dignité.

Je suis heureux parce que libéré d’un grand poids, mais également très en colère. Parce que je suis queer et que je dois me plier à une justice bornée qui n’intègre pas la notion de non-binarité. J’ai envie de croire que ça changera, mais je ne pense pas que ce soit pour bientôt. Il m’est difficile de rester là les bras croisés en attendant que ça se passe.

J’aimerai aussi croire que je ne suis pas le seul dans cette situation.Je ne suis pas devenu militant par choix, mais parce que mon existence est politique. Comme toutes les minorités, en somme.

V.

Illustration : Héloïse Le Bail
Tumblr : DerBayou

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5 Comments

  1. Merci pour ce témoignage qui me parle beaucoup alors que je suis MtF. Notre questionnement, notre pensée, le vécu sont identiques.
    bises
    Francesca

  2. Plume says:

    “Identique”…Sauf la position sociale. Les transsités ne transcendent pas le rapport social de sexe et ses hiérarchies, elles en sont une nouvelle distribution. Et ça, je dirais, c’est d’expé. Mais je sais que nous avons un peu du mal à l’avaler, soit que nous espérions le dépasser (jen fus !), soit que nous le normalisions a posteriori. Lien vers un petit article, paru dans la presse canadienne, qui est sommaire mais assez intéressant sur cette question : http://www.lactualite.com/societe/ce-que-les-transgenres-nous-apprennent-sur-legalite-des-sexes/

  3. Barjo says:

    Bravo et merci pour ce témoignage.
    Beaucoup ne se sont pas encore donné les moyens de faire tout ce chemin déjà parcouru et gardent ça “dans le coin” de leur tête… parfois à jamais…

  4. Julia says:

    Bravo pour ton courage et ta détermination à suivre ton chemin ! Pour t’avoir connu personnellement, tu es un être exceptionnel. Tu t’en doutais, j’espère.

    Bonne continuation,

  5. Maël says:

    “Je ne suis pas devenu militant par choix, mais parce que mon existence est politique.” Ben elle me parle vraiment cette phrase. Moi qui fuyais la politique, je me retrouve à frapper à la porte des cabinets ministériels et écrire à des parlementaires… => courage à toustes ciels qui vivent la même chose. Goutte à goutte, l’eau creuse la pierre :)

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