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Quel avenir pour les bars lesbiens ?

Les bars lesbiens disparaissent petit à petit. C’est le constat affligeant que fait l’ex-chanteuse du groupe Le Tigre JD Samson dans un documentaire militant produit par le média Vice, projeté dimanche 24 janvier dans le cadre de la Carte Blanche Barbi(e)turix à la Gaité Lyrique, en présence de l’artiste.

La raréfaction de ces lieux d’échanges communautaires signerait-elle l’échec d’années de militantisme lesbien ? Malgré la tristesse évidente de cette disparition annoncée, JD Samson a voulu comprendre les raisons de ces fermetures successives.

Paris, capitale de la France, 2015 :  quatre bars lesbiens. Si la liste des établissements parisiens se compte désormais sur les doigts d’une main, à croire JD SAMSON, aux États-Unis, la situation est encore plus critique. Le documentaire Les derniers bars lesbiens s’efforce de montrer la difficulté de lesbiennes américaines à trouver un lieu communautaire dans leur État, même dans des villes connues pour leur engagement pro-LGBT telles que San Francisco ou New-York.

Les nombreux témoignages qui donnent vie à ce documentaire ne sont pas si éloignés de ce que vivent les lesbiennes en France. Ici comme ailleurs, les facteurs économiques, générationnels et sociaux sont bien plus handicapants pour la communauté lesbienne que gay. En tant que femme, les lesbiennes vivent en effet une double discrimination. Sexiste d’abord, dans un monde d’hommes, puis homophobe dans un monde hétérosexuel. Il suffit de se promener dans le Marais, haut lieu LGBT parisien pour se sentir étourdie par le foisonnement de lieux exclusivement masculins : bars, librairies, boutiques, clubs…

Que l’on soit nightclub ou afterwork, politisée ou non, le simple fait de se retrouver entourée de personnes qui partagent le même vécu constitue une échappatoire. Les lieux de rencontre et d’amusement que représentent les bars destinés à un public essentiellement féminin ne tiennent pas d’une ségrégation désuète mais d’une bouffée d’air plus que vitale. Si les lesbiennes aiment se retrouver entre elles, c’est que le refuge identitaire est bel et bien nécessaire à un bien-être menacé par la lesbophobie et le sexisme ambiant.

Pourtant, les bars lesbiens disparaissent, tandis que les lieux gays, eux, fleurissent. Les lesbiennes sont-elles tenus de s’y intégrer  ? Pourquoi une telle hégémonie gay ? Le documentaire de JD Samson met le doigt sur plusieurs conjectures, et tente d’expliquer ce déséquilibre.

La première raison évoquée tourne autour du déplacement de la culture lesbienne sur internet. Pour la majorité d’entre nous, aller dans un bar lesbien pour chafouiner sa prochaine target n’est plus d’actualité. Internet a considérablement changé notre manière d’interagir les unes avec les autres. S’il était autrefois nécessaire d’aller dans un bar pour rencontrer des filles, aujourd’hui, les applications de rencontre en ligne ont totalement révolutionné la drague. On chope avec son téléphone, plus besoin de sortir de chez soi pour séduire la nana convoitée.

Autre élément non négligeable, le rapport qu’entretiennent pas mal de lesbiennes à l’association risquée de sexe et de sentiments. La théorie de JD Samson, c’est que certains clichés s’appuient sur des réalités. Aussi nombreuses que sont les filles à vouloir clamer haut et fort leur amour du sexe sans lendemain et consommé sans modération, une autre grande partie, se voit quant à elle difficilement mélanger les deux. L’un l’emporte indubitablement sur la deuxième, on vous laisse deviner laquelle. La culture gay est bien différente. Le sexe sans lendemain se pratique plus facilement, sans doute parce que la sexualité masculine se vit culturellement moins dans l’affect et plus le plaisir. Peut-on aller jusqu’à dire que le couple tue les bars ?

Pour la sociologue Natacha Chetcuti, “les lesbiennes ouvriront sans doute davantage de lieux commerciaux quand les inégalités structurelles entre hommes et femmes bougeront”*. Les femmes gagnent toujours 20% de moins que les hommes. En prenant exemple sur la ville de San Francisco, berceau historique des combats LGBT, le documentaire de JD Samson avance que la gentrification pousse les lesbiennes, financièrement plus fragiles que les hommes, en périphérie de la ville, entrainant la fermeture des bars lesbiens de quartier. En effet, pourquoi dépenser de l’argent en transport pour se rendre dans un bar lesbien en centre-ville quand on peut descendre au bar du coin ?

Et c’est finalement le dernier argument du documentaire qui intervient. Historiquement, la culture lesbienne s’est construite autour du féminisme et de la politique. Mais la génération actuelle semble se détourner de ces combats pour promouvoir l’intégration des LGBT à la culture dominante. Mieux acceptées par leurs pairs, les lesbiennes ressentent moins le besoin de se retrouver entre elles et redoutent moins de sortir dans des bars et clubs lambda, entrainant la fermeture des lieux communautaires.

Si JD semble voir en cette disparition des bars lesbiens le signe d’un “nouveau chapitre de la communauté LGBTQ”, on reste quant à nous sceptiques. Les gays continuent quant à eux de voir leur commerces prospérer… S’affirmer en tant que lesbienne dans un monde hétéronormé relève toujours de l’exploit. Si certaines personnes voient en la fermeture de ces lieux une avancée vers une totale mixité des genres, la récente levée de boucliers de la Manif Pour tous nous prouve bien que le temps béni où nous ferons tous la fête sous la même bannière est loin de voir le jour.

 

 ► BBX MOVIES – dimanche 24 janvier de 15h à 18h à la Gaîté lyrique, Paris.

Projection du documentaire “The last lesbians bars” de Drew Denny (vost) suivi d’un débat avec la présence exceptionnelle de JD SAMSON, et de Stéphanie Arc, journaliste et socioloque, Nicole Miquel, ex patronne des Scandaleuses et du Boobsbourg, Sarah Benoliel, patronne de Chez Toi Chez Moi, Johanne du Fox, ex gérante de Chez Moune, l’équipe de la Mutinerie, bar alternatif queer. 

Pour voir ou revoir The last lesbians bars c’est ici :

photos : Alli Coates

 

An Si

Sbire candide de BBX, An Si s'intéresse à la culture queer, porn et mainstream. Ré-invente la langue française avec ses fautes d'orthographe.

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14 Comments

  1. Nathalie says:

    Article très pertinent, merci !

  2. timide says:

    … “vaste sujet”.

  3. En même temps les États Unis ne sont pas l’Europe :)
    Dans le Marais les bars gays ferment les uns après les autres (ou décident de s’ouvrir aux filles cf. Le Labo ou le Mix) tandis que par exemple le 3W (dont je m’occupe de la programmation depuis un an) a vu son chiffre augmenter ce qui nous a même permis de prendre du personnel supplémentaire pour encore mieux vous accueillir !!!
    Que dire de Londres et de cet excellent article paru cet été !!! Comme quoi…
    http://www.buzzfeed.com/eleanormargolis/these-are-the-hottest-new-london-nightspots-for-queer-women#.hnKL6ypL9

  4. Saluons également l’ouverture de 2 nouveaux bars lesbiens à Paris : le Bar’ouf et le Chez Toi ou chez Moi !!!

  5. Earley says:

    Merci pour l’infos des bars qui viennent d’ouvrir : )

    Moi j’pose une question comme ça, de gens ignorant – étant donné que je ne me suis jamais investie dans le militantisme.
    Je constate qu’on fait régulièrement rimer lesbienne avec citoyenne (ho ho) et surtout avec militante. J’ai un peu l’impression qu’on ne peut pas être lesbienne sans être engagée ou féministe. Ce qui me tanne un peu. Ça me donne l’impression que sortir dans un bar, c’est déjà un acte politique.

    Et ça me donne une sensation que le monde lesbien manque de légèreté. J’aimerais bien pouvoir sortir dans un bar juste pour boire une bière ou trouver un endroit où je suis bien, posée, où je n’ai pas besoin de me prendre la tête. Et peut-être, si l’alignement planétaire y consent, faire des rencontres qui mèneront – ou pas – à des rapports de séduction.

    Pas de pression en mode : je sors pécho, pas de prise de tête en mode : okay militons. Juste la vie, la base.

    Mon commentaire est un peu flou, mais pas de reproche, pas d’attaque, juste un partage : )

    La bise !

  6. Il est réducteur de parler de “fermeture de bars lesbiens” alors qu’il y a un problème plus général de “fermeture de bars tout court”, notamment sur Paris avec une non-réponse aux problèmes de voisinages et une gestion préfectorale calamiteuse des commerces de nuit. Certes, le fait d’être lesbien n’arrange en rien les affaires d’un commerce, et je sais de quoi je parle (“on” m’a suggéré dès l’ouverture du Fox à Pigalle de “Changer de cible de clientèle” pour éviter de nous accréditer de tous les maux du quartier).

    Par ailleurs, cela fait des années que les établissements ont dû s’adapter à un comportement de clientèle qui a évolué : celle ci n’a plus véritablement de QG en terme de bar ou club, son comportement est devenu événementiel. Que cela concerne le milieu homo ou hétéro.

    Nous avons géré 4 établissements lesbiens, et je peux vous dire qu’il faut sans cesse “créer l’événement” pour remplir son lieu. La fermeture (ou changements) de nos 4 établissements n’ont en aucun cas été faute de clientèle (bien au contraire), mais bel et bien à cause de problèmes de voisinages, de problèmes de “cible de clientèle” sous couvert de problème de voisinage, et directement d’homophobie (avec des menaces assez lourdes).

    Une communauté est, dans le sens courant, un ensemble de personne vivant ensemble pour le bien commun et le bien de chacun (wikipédia). Hors les lesbiennes se “castent” entre elles, avec plus ou moins de violence dans le comportement, l’attitude, le verbe… il n’y a que très peu de mélanges des genres (à part aux concerts de Christine & the Queens ;) )

    Pour terminer, je pense que pour régler le problèmes des lieux lesbiens, il faut déjà régler le problème de manière plus générale des lieux tout court, et les repenser plus événementiels.
    Pour l’instant nous sommes assez fatiguées pour reprendre un lieu, et n’organisons plus que des soirées ponctuelles, au moins pas de problèmes pour gérer le voisinage directement ;)
    car, aussi, il y a d’autres soirées qui existent en dehors des Barbieturix

  7. Artemisia.g says:

    Il y un point que soulève JD dans le docu que je trouve ultra pertinent: c’est la question de la mixité. Au-delà des difficultés liées au fait d’être femme dans une société patriarcale (notamment les difficultés économiques rédhibitoires), les bars dits lesbiens se confrontent aussi à l’élargissement du spectre du genre et de celui des sexualités. En gros, on ne sent pas forcément à l’aise dans un bar lesbien quand on est un mec trans ou (et c’est plus surprenant) une meuf trans. Et puis c’est difficile de fréquenter un endroit où on a l’impression qu’il faut s’identifier lesbienne pour être bienvenuE. Quid des biEs, des pans, des asexuelLEs, des pédés, etc. ça laisse beaucoup de genTEs sur le carreau.

  8. Zab says:

    Bonjour
    Cet article m’a beaucoup intéressée car c’est une question que je me pose depuis longtemps.
    Je pense aussi qu’il n’y a pas que le contexte qui joue. Il y a aussi d’une part, le comportement des lesbiennes, et d’autre part, la façon dont ces bars peuvent être tenus (je ne pense pas à Johanne dont l’accueil est toujours très chaleureux !)
    En ce qui concerne les lesbiennes elles-mêmes, il y a une propension terrible à s’agglomérer en bandes, ou en couple, comme si le groupe ou le couple rassurait. Combien de fois suis je entrée dans un bar seule, me suis trouvée face à des groupes fermés et des couples, ai pris une bière au bar avec un vague bonjour de la serveuse, et suis repartie sans avoir parlé à quiconque. J’ai observé qu’il fallait venir plusieurs fois au même endroit pour qu’une fois que votre tête dit vaguement quelque chose aux autres, elles finissent par vous parler. Mais on n’a pas forcément la persévérance pour ça ! J’ai constaté aussi ce phénomène dans les apéros “zelink” où les femmes se précipitaient pour s’asseoir autour d’une table, constituant un groupe qui se fermait ainsi mécaniquement, lorsque les garçons restaient debout et étaient beaucoup plus disposés à parler avec des inconnues.
    Autre expérience étonnante, à Nice. Venue dans un bar gay avec une copine, super accueil, très prévenant. Voulu aller dans un bar lesbien, porte opaque, sonnette, accueil glacial (“zetes combien” ?), impossible de se poser près du bar (“c’est réservé !!!”), adieu.
    L’expérience n’a pas été plus probante dans un bar lesbien très fréquenté de New York. Personne ne s’intéresse à vous (même si vous êtes visiblement française), les femmes sont en bande. Paris ou New York, même combat, faut pas être timide !
    Peut être qu’à l’époque où il n’y avait que les bars on passait plus facilement ces obstacles, aujourd’hui y’a pas de raison de s’embêter.
    Aussi je me dis que pour qu’un bar lesbien fonctionne, il faut du confort (pas des tables et de chaises glaciales en fer blanc), une musique lounge qui permette de s’entendre quand on parle, et un accueil chaleureux du personnel qui vous donne envie de revenir et se méfie pas de vous comme si vous alliez leur sauter dessus, et peut être un petit truc en plus pour que les femmes se parlent même si elles ne se connaissent pas.

  9. timide says:

    ” (…) les garçons restaient debout et étaient beaucoup plus disposés à parler avec des inconnues (…)” @Zab

    C’est mignon mais le problème pour moi, c’est que dit grossièrement, quand je rentre dans un bar lesbien, c’est pas du tout pour faire la causette avec des … garçons (aussi bons gendres et charmants soient-ils) et ce n’est pas non plus pour participer insidieuse à un début organisé de lutte sauvage contre l’homophobie ! don’t act.

    C’est très intéressant de poser un jalon autour de la personne de JD Samson (WFM), certes, mais qu’il est loin de correspondre à la culture primitive parisienne des scandaleuses pour ne parler que de la rue. Il manque l’instinct. Il manque les racines. Blessés ? C’est gênant. Blasés ? C’est pire.

    Je pense que Johanne du Fox pointe un fait important : celui du tapage nocturne.
    Que dire de la politique de ville ? Il y aurait sûrement tant à débattre et à faire.

    Où trouver l’envie ? Chacune à ses occupations, chacune à son destin et chacune dans son “mainstream”.
    Ce sont les maîtres mots de la survie depuis toujours. Et la citoyenneté numérique ? Chassées en dehors de nous mêmes ? Non, internet est tout sauf une fatalité. Les penseurs et les chercheurs nous le prouve tous les jours sur twitter entre autre … Les politiques et les journalistes occupent aussi le terrain. chasse-gardé et autre train-train quotidien, c’est difficile.

    Le clivage, c’est bien, le verrouillage, c’est nul. De manière générale, tant que l’illusion servira la cacophonie, je crains que le changement … ne soit ni pour … maintenant, ni pour demain !

    En attendant, il y a la modeste mais pas moins honorable WFM. Le promotionnel reste ce qui se fait de mieux dans Paris pour l’instant. #cestlafindesharicots

    “(…) pour qu’un bar lesbien fonctionne (…)”

    Merci @Zab pour les bonnes accroches et la volonté sérieuse.

    Donc, “Selon vous, que faut-il pour qu’un bar lesbien fonctionne ?” C’est un sujet d’article à soi tout seul. Barbieturix, prend z’en d’la graine …. Ô militant culturel … @Sarah de Vicomte, are you still alive ?

  10. Touy says:

    Quand est-il des boites lesbiennes fermées une par une ?

    Est il encore juste de se battre pour une cause ?
    Nous avons décidé de mener le combat, et de reprendre la dernière boite lesbienne de France, Le Marais située à Lyon.
    Nous passons par un crowfunding, et nous avons besoin de vous toutes, de dons comme de partages !
    Sans le rachat de notre part, la proposition de rachat émise par des hommes sera acceptée, et la boite fermera définitivement aux femmes..

    Je vous laisse nous découvrir dans Jeanne Magazine, et sur Ulule pour le crowdfunding.
    Merci à toutes,
    Touy.

    http://fr.ulule.com/le-marais-40/

  11. Mick says:

    Certes il y a moins de bars lesbiens, mais il n’y a jamais eu autant de soiree Goudous aussi attractives! Et qui mixent les genres dans la joie et la bonne musique. Ce sont surtout les formats qui changent, le bar purement pd est lui aussi amené à disparaître pour laisser place à des lieux queer plus ouverts et tellement plus sexy!)

  12. Kuvira says:

    Très bon article qui me fait penser à une vidéo de FranceVulve (https://www.youtube.com/watch?v=IjNSe3Q_kGc) sur les lieux de sorties chez les lesbiennes, déjà si réduits dans la capitale mais quasi inexistant en province ! Et s’il existe des lieux de sortie LGBT ce sera toujours majoritairement gay…

  13. Brou says:

    Pourquoi y a-t-il écrit dans l’intro de l’article “l’ex chanteuse du groupe le tigre” et non l’ex chanteur?

    Merci d’avance à qui répondra!

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