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Dix raisons d’épouser Fatima Al Qadiri

Fatima Al Qadiri, c’est comme un oasis en plein désert. On l’aperçoit, on la ressent, on la pressent, mais… on ne la touche que de loin. Dans ses rares apparitions, sur des scènes de concert, derrière des platines, dans les murs d’une exposition ou sur les pages d’un magazine, Fatima Al Qadiri bouscule les codes, abaisse les clichés, impressionne, ravage la pensée en un beat, en une phrase. Pas trash pour autant, l’univers alien de la koweïtienne de 34 ans est peuplé de poésie, de montagnes encore vierges et de visions futuristes presque vintages. Al Qadiri portera fièrement la Wet For Me du samedi 23 janvier. Portrait, ou dix raisons de l’épouser, entre deux morceaux.

DAKAR
C’est là-bas que naît Al Qadiri en 1981. Mais du Sénégal elle ne garde aucun souvenir. Deux ans de vie. Et une nouvelle mutation pour son père alors diplomate. Ce sera le futuriste Koweït. L’oasis du Moyen-Orient. Cette vaste utopie des années 80.

SADDAM HUSSEIN
Fatima n’a que 9 ans quand le dictateur irakien envahit le Koweït, un 2 août 1990. « Je regardais un manga japonais doublé en arabe à la tv » confit-elle dans une interview au Guardian, « quand une vidéo de Saddam Hussein en noir et blanc est apparue ». Alors que de nombreux koweïtiens quittent le pays, les parents de Fatima Al Qadiri s’engagent dans la résistance. « Ma mère distribuait des tracts dans la rue, (…) si elle avait été prise, elle aurait été abattue d’une balle dans la tête » explique-t-elle. « Mon père a été arrêté et envoyé dans un camp de concentration à Basra en tant que prisonnier de guerre. »

POST-HUMANISME
C’est là, pendant les années de terreur, que naît l’inspiration et la musique “glacée, mécanique et quasiment post-humaine” d’Al Qadiri. Chaos, terreur et extrémisme ambiant, se mêlent aux paysages désertiques, épinglés de puits de pétrole, auréolés d’un ciel noir abreuvé de rayons de lumière froide. Tous ces éléments viennent nourrir le film de science-fiction d’Al Qadiri, plus vraiment enfant, mais pas encore ado, résolument fan de comics et de jeux vidéo.

JEUX VIDEO
Survivre, vaincre la terreur et la dictature en se réfugiant, ailleurs, dans un monde virtuel. C’est ce qu’entreprennent alors Al Qadiri et sa jeune sœur Monira, aujourd’hui réalisatrice. « Dans les jeux vidéo, des jeux vidéo de guerre, moi et ma sœur étions les maîtres du monde, nous avions le pouvoir de vaincre, (…) mais également celui de parer à la réalité terrifiante du monde des adultes. » Cette expérience donne naissance à son premier opus, Desert Strike, près de 22 ans plus tard, peuplé du mélange des sonorités 8-bit de ses jeux entrecoupés des bombardements apocalyptiques de la rues.

9 ANS
C’est l’âge d’Al Qadiri lorsqu’elle compose son premier morceau, au lendemain de la libération du Koweït. Pas même dix ans, une Guerre du Golfe qui crève les écrans télévisés du monde entier, et un pays ravagé, oublié, l’ancienne utopie des années 80 au confort si envié, qui s’est transformé en cendrier du monde. « La guerre, l’occupation, m’avaient traumatisée au point qu’il m’a été vital de plonger dans la musique » confie-t-elle à Dummy Magazine. « J’avais besoin de m’exprimer, et c’est comme ça que ça m’est venu », sur un clavier Casio pour enfants.

crédit photo : Chris Kissadjekian

SAUVEE PAR LE GONG
Non, les Etats-Unis, ce n’est pas que Sauvé par le Gong et le Prince de Bel Air, Al Qadiri s’en rend vite compte lorsqu’elle s’exile et intègre la paisible mais peu progressiste Université d’Etat de Pennsylvanie. Plus qu’atypique avec sa fourrure orange et ses lentilles de contact bleue, Al Qadiri est presque sauvée par le gong. Loin des cultures arabiques auxquelles elle ne s’identifie pas, c’est New-York qui lui gagne finalement le cœur.

LA GROSSE POMME
« C’est ici que je dois être. » C’est ce qu’Al Qadiri confie avoir ressenti au magazine Rookie une fois arrivée à New-York. Elle n’a que 18 ans, entame des études de composition dans différentes universités d’état et se rend très vite compte que la musique d’orchestre ne lui suffira pas. Elle a 22 ans quand elle s’installe pour de bon dans la Grosse Pomme, la ville de tous les mélanges, de toutes les libérations, de toutes les espérances.

GRIME
C’est dans le grime, une évolution plus sombre et bruitiste de l’UKG (ou UK garage, sorte de jungle au tempo moins soutenu et plus groovy), que Fatima Al Qadiri gagne ses lettres de noblesse. Et c’est à New-York qu’elle en fait la découverte, avec Dizzee Rascal. Mais c’est le premier album du britannique Wiley, Treddin’ On Thin Ice, sorti en 2004, qui retient vraiment son attention.

LONDRES
Pendant une petite année, Al Qadiri s’installe à Londres. Et contrairement à ce que l’on pourrait penser : « aucune des personnes avec qui je trainais n’écoutait de grime ou ne fréquentait les soirées grime » confit-elle à Thump. « Ils étaient tous plus branchés disco (entendre ‘nu-disco’, ndlr). » Mais à l’époque, « je ne savais pas bien ce que je voulais, ce n’est qu’en rencontrant J-Cush », future acolyte de Future Brown, véritable encyclopédie de la culture grime « en 2010, que les choses se sont dessinées plus clairement ».

FUTURE BROWN
Monté par Al Qadiri, Asma Maroof, Daniel Pineda et J-Cush à New-York en 2013, Future Brown est décrit par Al Qadiri au Guardian comme le résultat d’un : « trip sous champi ou l’expérience ultérieure d’une couleur qui n’existe pas dans notre espace temporel actuel. Vision du monde qui correspond parfaitement au groupe multi-ethnique formé par Future Brown, une véritable fusion entre grime, r’n’b et musique de club futuriste, Future Brown reçoit très vite le soutien de  la critique.

CHINOISERIES
C’est avec l’album Asiatisch que Fatima Al Qadiri connait la reconnaissance en solo. Inspiré des mélodie 8-bits des jeux vidéo de son enfance, Asiatisch est un voyage poétique nourri de lignes de basses bourdonnantes, de nuages de voix électroniques et enivrantes et de mélodies méditatives. Asiatisch est une thérapie, un voyage initiatique vers la guérison, face à un monde pour qui la Chine n’a toujours été qu’un vilain communiste. Asiatisch raconte le cliché des baguettes chinoises, la fausse-Chine, et le stéréotype de l’utilisation des faux-codes de la culture asiatique dans le monde occidental.

ART
Retour au source avec la création de GCC, un collectif de 9 artistes visuels : 4 femmes, 5 hommes, tous du Moyen-Orient (7 du Koweït, un du Qatar et un du Bahrein, dont la sœur d’Al Qadiri, Monira Al Qadiri) en mars 2013. Né dans les coulisses de la Foire Artistique de Dubaï, le collectif donne jour à Achievements in Swiss Summit, exposée lors de la Frieze Week à Londres, en octobre et novembre de la même année. Visuelle et sonore, l’installation explore alors le processus thérapeutique et les propriétés guérisseuses de la résolution du problème alpin. Tout un programme.

Plus de sons sur le soundcloud de Fatima Al Qadiri 

Fatima sera à la Wet For Me – Icon Edition, samedi 23 janvier à la Machine du Moulin Rouge. 

 

Adeline

Caution musicale de la team et rédactrice en chef du mag Heeboo, Adeline est amatrice de sonorités brutes et de soirées sans façons. Elle aime : le bleu / ponctuer ses interventions de points / râler. Ses soirées à elle (et à tout le monde) : Sneaky Sneaky.

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One Comment

  1. timide says:

    Merci pour ce portrait qui sait flatter l’artiste !

    On le reconnait bien là notre si cher militant culturel : BBX en trois lettres pour le nommer.

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