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Mirion Malle : “Le travail des femmes est constamment mis de côté”

Depuis quelques jours une polémique fait rage au sein du 9e art suite à la publication de la liste des 30 auteurs sélectionnés pour l’obtention du Grand Prix du Festival international de la bande dessinée (FIBD) d’Angoulême. Aucune femme à l’horizon alors qu’elles représentent 15 % de la profession. Accusée de sexisme, la direction du Festival essaye tant bien que mal de sortir d’un bad buzz qu’elle n’avait pas vu venir. Il aura fallu que 12 nominés se retirent de la liste par soutien à leurs consœurs pour que cette injustice soit prise au sérieux. Barbieturix a souhaité donner la parole à l’une d’entre elle : Mirion Malle.

Passionnée de bande dessinée, Mirion Malle lance son blog Commando Culotte lors de sa khâgne, pour évacuer le stress et faire rire les ami.e.s. Si ses « strips un peu nazes » traitent d’abord de son quotidien, ils évolueront ensuite pour se consacrer à des réflexions féministes sur la représentation des femmes dans les séries et au cinéma. Comme Mirion, depuis quelques années, plusieurs dessinatrices ont réussi à contourner ce plafond de verre du milieu de la BD grâce à leurs blogs, rendant ainsi plus accessible et plus visible leur travail.

Depuis le lancement du sien en 2011, Mirion Malle a gagné en assurance et en crédibilité dans le milieu. Son blog réuni aujourd’hui entre 6 000 à 12 000 vues par jour à chaque nouvelle note postée. Cette notoriété lui a permis de signer son premier livre alors qu’elle était encore étudiante. Sa parution est prévue cette semaine. En plus de ses projets de BD, elle organise également des conférences et des ateliers sur le sujet du féminisme et de la représentation. Dans l’idéal, elle aimerait pouvoir vivre de sa passion. Elle sera au Festival International de la bande dessinée d’Angoulême pour dédicacer son livre. Habituée du Festival en tant que « spectatrice », ce sera la première fois qu’elle y sera en tant qu’auteure. Raison de plus pour revenir sur la polémique.

BBX : Tu as intègré l’École Supérieure des Arts de St Luc à Bruxelles. Côté programme, tu constates une nette sous-représentation des dessinatrices. Conséquence purement statistique ou sexisme ?

Mirion Malle : Il y a beaucoup d’autrices et le fait de les oublier relève du sexisme. Pas forcément de la part des professeurs, mais plutôt de la profession et même de la société toute entière : le travail des femmes est constamment mis de côté, alors petit à petit on fait comme si elles n’avaient jamais existé. Beaucoup de gens dans le milieu ont du mal à citer des autrices autres que Claire Bretécher et Marjane Satrapi, alors qu’il y a une œuvre riche, diverse, ancienne et complexe. Et bien sûr, moins parler des autrices c’est en quelque sorte faire comme si elles étaient une exception, et on va avoir tendance à se baser sur ça pour encourager les filles à se diriger plutôt vers l’illustration que la bande dessinée.

La défense du Festival sous-entend qu’aucune dessinatrice n’a d’œuvre à la hauteur de celle de ses confrères masculins. Dans l’histoire du Festival – qui en est à sa 43e édition – seule une dessinatrice a été récompensé par ses pairs : Florence Cestac en 2000. Claire Bretécher, qui a longtemps brandie seule le flambeau de la BD féminine en France n’a eu droit qu’à un prix spécial et obscur en 1983.

Pour quelle autre raison, en tant que professionnel de la bande dessinée, censé connaître l’histoire de cet art sur le bout des doigts ou au moins assez bien pour pouvoir décider de qui mérite d’être récompensé-e, pourrait-on en ignorer une partie aussi importante ? Il faut préciser que Brétecher n’est pas une exception, même si elle est brandie en exemple un peu partout : c’était une pionnière dans les années 60, mais elle a très vite été rejointe par beaucoup d’autres autrices, comme Chantal Montellier, Florence Cestac, Olivia Clavel, Annie Goetzinger, Jeanne Puchol ou Julie Doucet et de plus en plus jusqu’à aujourd’hui. Et c’est en restant dans la bande dessinée francophone : aux Etats-Unis ou au Japon, par exemple, les femmes ont également fait de la bande dessinée depuis le début. Par exemple, Rumiko Takahashi, autrice entre autres de Ranma ½ et de Urusei Yatsura, publiée depuis la fin des années 70, elle a une œuvre importante et populaire, au succès international, elle est la mangaka la plus riche du Japon, elle a gagné des tas de prix… Et c’est loin d’être la seule qui mériterait plus de considération ! 

 

Tu es l’une des signataires du Collectif des Créatices de Bande Dessinée contre le Sexisme formé il y a 4 mois. Si ce sexisme de la part de la profession est depuis si longtemps avéré mais resté sous silence, quelle est la raison de ce soudain élan de solidarité ?

Le collectif offre aux dessinatrices une voix plus forte et plus difficile à ignorer. L’ajout des six autrices était tout à fait méprisant, surtout avec les déclarations faites autour, qui sous-entendaient clairement qu’elles allaient être nominées parce que femmes et pas parce qu’autrices, pour calmer le petit caprice des revendicatrices. C’était une solution de facilité dans l’unique but de calmer le jeu et surtout de récupérer les auteurs s’étant retirés. Renoncer à une liste est pour moi une bonne idée, mais c’est vrai que, le milieu étant sexiste, il est malheureusement peu probable qu’une femme gagne et j’ai peur que le Festival retourne ça contre le Collectif et les autrices en général. »

Quand on sait qu’il n’y a que 15 % de femmes dans la profession et que pour avoir droit de vote il faut avoir publié un ouvrage pour être reconnue comme auteure par le Festival cela limite quand même les voix… Que retenir de cette crise ?

Je crois et j’espère que ça aura un impact positif et permettra de mettre la lumière sur les autrices et peut être même d’enfin les intégrer à l’histoire de la bande dessinée après mille ans d’ignorance. Après, je pense malheureusement que ça n’est pas ça qui permettra magiquement de détruire toutes les inégalités, que les préjugés vont rester, mais si jamais ça permet d’attirer l’attention sur les œuvres faites par des autrices, alors c’est déjà une bonne chose. 

Face aux critiques, le Festival a d’abord proposé de nominer des dessinatrices avant de revenir sur cette décision pour renoncer à publier une liste et laisser le libre arbitre aux auteur.e.s de voter pour leurs pairs. Pour redorer son blason, le Festival n’a pas le choix, il doit élire une lauréate.

 

 

Emmanuelle

Globe-trotteuse sur-diplômée touche-à-tout (nous n'avons toujours pas compris quel était son vrai métier). Un quart geek, un quart TDAH, un quart Taubira et un quart Ted Mosby ascendant Barney Stinson. Twitter : @emmanuellecamp0

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