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Tribune : La théorie du genre des homophobes

Les universitaires de maintes disciplines ont eu beau conjuguer leurs forces et leurs méthodes pour vulgariser un savoir qui circule depuis belle lurette dans le monde de la recherche scientifique. L’expression a pris de l’ampleur, essaime et se retrouve dans la bouche de nos politiques. La théorie du genre existe : c’est un indicateur notoire d’homophobie.

En 2011, le genre se retrouve sur la scène publique suite à la décision de la Direction générale de l’enseignement scolaire d’inclure dans les nouveaux programmes de SVT de première L et ES de 2011 un chapitre « Devenir homme et femme ». La polémique a pris ensuite de l’ampleur avec le programme appelé l’ABCD de l’égalité impulsé par Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, qui visait à lutter contre le sexisme et les stéréotypes de genre.

Les deux mesures sont prises dans un climat de crispations autour du mariage pour tous, voté par l’Assemblée en 2013, enjeu de manifestations et déclarations publiques virulentes de la part de ses détracteurs. Elles ont soulevé de très vives réactions des secteurs conservateurs, qui ont porté sur la scène publique un ensemble de discours déjà élaborés depuis plusieurs années par l’Eglise qui tente de dénoncer le genre en l’intégrant dans des expressions telles que « Théorie du genre », qui fait résonner l’expression « théorie du complot », ou « Idéologie du genre », qui tente d’en extraire son contenu scientifique.

crédit photo : Benoit Tessier/Reuters 

L’observatoire de la théorie du genre de la très-à-droite association UNI a la gentillesse de nous éclairer : « le fondement de cette théorie est de nier la réalité biologique pour imposer l’idée que le genre « masculin » ou « féminin » dépend de la culture, voire d’un rapport de force et non d’une quelconque réalité biologique ou anatomique ». Les psychiatres ont élaboré la notion de genre pour distinguer sexe social et sexe biologique mais c’est son appropriation par la pensée féministe qui a permis de forger le concept de genre tel qu’on l’entend aujourd’hui.

Il serait vain de résumer plus de cinquante ans de recherches interdisciplinaires. Retenons juste la définition très éclairante de l’historienne Joan W. Scott dans son article « Le genre : une catégorie utile de l’analyse historique » publié en 1986 : « Le genre est un élément constitutif de rapports sociaux fondés sur des différences perçues entre les sexes, et le genre est une façon première de signifier les « rapports de pouvoir ». Les études de genre ne reposent plus sur un modèle d’opposition nature et culture, inné et acquis, presque aussi has been qu’une nuisette en rayonne rouge.

Les neurosciences nous montrent que ce dilemme est complètement obsolète, c’est ce que résume la neurobiologiste Catherine Vidal à travers l’explication de la plasticité cérébrale : « A la naissance, seuls 10 % de nos neurones sont connectés. Les 90 % des connexions restantes vont se construire au gré des influences de la famille, de l’éducation, de la culture, de la société ». On ne peut pas séparer l’inné de l’acquis et l’interaction avec l’environnement est la condition indispensable au développement et au fonctionnement du cerveau. Et puis quand on sait que le premier schéma anatomique du clitoris date de 1998 et qu’en 2011 Odile Buisson est obligée de démontrer que le point G existe, face à l’hilarité ou l’indifférence de ses confrères, la réalité biologique, en particulier des femmes, peut laisser assez songeur.

Pas mal de nos politiques, issus de partis laïques et républicains, ont brandi l’épouvantail de la théorie du genre. Prenons par exemple, au hasard, disons, Valérie Pécresse, qui promettait, en campagne pour les régionales, de sucrer les subventions aux associations militant pour la théorie du genre.

Photo de couverture et ci-dessus tirées du film Tomboy, de Céline Sciamma (2011)

Cette lutte est la croisade de l’Eglise catholique depuis les années 1990 afin de contrer la demande de reconnaissance du mariage homosexuel et de l’homoparentalité, entre autres. En France, les évêques sont mobilisés depuis 2005 et ont mis à contribution philosophes et psychanalystes pour sauver un discours normatif universel autour de la nature et dénoncer le poids des lobbies gays et lesbiens dans les lieux de pouvoir. Si d’aventure tu as le 06 du lobby lesbien, sérieusement, ça m’intéresse. Au cœur de cette mobilisation, il y a l’hétérosexualité et la procréation comme norme sociale et même comme signature de la condition humaine.

Ce qui est très curieux, c’est que les cathos ne sont pas tous derrière la théorie du genre à écumer furieusement. Loin de là. Il y a foultitude d’associations et de groupes qui s’étonnent des allures très XIXe de cette croisade. Christine Pedotti du Comité de la Jupe s’insurgeait contre les hommes d’Eglise, misogynes et homophobes, prompts à bouter la théorie du genre : « Car enfin, qui parle ! Des hommes, qui ont “choisi” une étrange identité sexuelle, celle d’”eunuques” (pour le Royaume), des hommes qui mélangent allégrement les signes, se baladent en robe, et montrent un très étrange retour d’intérêt pour la dentelle, les broderies et la passementerie ». Christine était énervée, la prochaine fois je l’invite à mon club dentelle au crochet, elle verra que c’est moyennement étrange. Les membres du gouvernement n’ont eu pour seule parade que de répéter que la théorie du genre n’existe pas. Niveau arguments, ils se sont pas foulé la rate.

Isabelle

Isabelle aime les cabinets de curiosité et la vieille techno hardcore, la confusion des sens et les concentres Harley au clair de lune.

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4 Comments

  1. timide says:

    Mwouai bof.

  2. helene says:

    Les prêtres catholiques ne sont pas des eunuques: la prêtrise leur serait interdite. ils sont des abstinents volontaires. mais ce n’est pas un dogme les catholiques maronites du Liban dépendent du pape de Rome mais ont le droit de se marier, comme les prêtres orthodoxes (mais pas les moines).

    Pour ce qui est de la théorie du genre dans l’église catholique on aimerait savoir pourquoi la femme ne peut pas administrer les sacrements (sauf en cas d’extreme urgence) et accéder à la hierarchie vaticane.

  3. Lulue says:

    Bonsoir,

    Loin d’être une militante catholique, j’aimerai connaître quelle est la place du “sexe biologique” dans la/les théories du genre. On ne nait peut être pas femme ou homme, mais quand même ! Et pourtant je ne suis pas de celles qui pensent que l’on nait avec une jupe et une paire de boucles d’oreilles. Cependant, pour beaucoup d’entre-nous (que dire des intersexes ?, je le conçois), nous avons soit des organes sexuels femelles, soit mâles. La fonction qu’a remplie la sexualité, du moins celle qu’elle a remplie depuis des millions d’années, est bien liée à la reproduction d’espèces animales ? De plus, j’ai entendue parler des effets des hormones sur le fœtus qui déterminent le sexe biologique, des hormones qui dans le cas de personnes transgenres permettent de modifier leur corps. On remarque quand même que le biologique joue un rôle important, ce n’est pas qu’une question de mental, ou de culturel, même si à mon avis tout cela doit être dialectique. J’ai l’impression que les questions sur le genre dans les articles de journaux, sont tout simplement survolées, et le fond lui…… pchit !

    Dans ce cas, s’il y a une théorie du genre, c’est que l’on conçois qu’il existe des genres, dont feraient parti le modèle féminin et le modèle masculin. Alors, qu’est-ce qu’une femme, ou un homme ? Certains diront peut être que tout simplement, il n’existe pas de genres, dans ce cas comment peuvent-ils expliquer leurs existences du point de vue culturel, car celui-ci existe. Et ce point de vue culturel, qui détermine le féminin et le masculin, il se fait à partir de quels éléments ? Ou alors, est-ce arbitraire ? Quelque chose est-il susceptible de mettre la puce à l’oreille aux parents ou aux médecins ? (je pense dans la plupart des cas)

    Peut-être devient-on femme ou homme, ou un quelque chose d’autre que je ne sais pas nommer. Mais il me parait tout de même qu’un énorme pourcentage de la population humaine, peut se reconnaître dans les catégories “femelle” “mâle” biologique. Ce qu’il ne faut pas nier à mon avis, c’est la biologie. Pour le reste, il s’agit d’un état d’esprit, d’une éducation particulière, le naturel ou des changements apportés au corps qui feront que l’on se sentira plutôt femme ou homme, l’un avec une jolie robe, l’autre avec un chapeau et un blazer.

    Voilà, j’espère ne pas avoir été trop lourde.

  4. Anna Bronsky says:

    Super article, bravo à l’auteur. Enfin un peu de clarté sur ce concept difficile à cerner !
    PS: formidable développement du commentaire: “Ouais, bof”. Vraiment très utile ! Il illustre parfaitement les capacités d’élaboration de ceux qui s’opposent à interroger le genre.

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