Desert Heat ñ Spock and Kirk by Gayle Feyrer

Slash Fiction, quand la fanfiction se fait gay

Et si Buffy s’amourachait de Willow ? Que Kirk finissait dans le lit du Docteur Spock ? La romance homosexuelle est le matériau de base de la “slash fiction”, sous genre littéraire dérivé de la fanfiction, exercice consistant à prolonger ou amender le scénario d’origine du film ou du roman admiré.

La lesbienne aguerrie peut souvent se vanter d’avoir vu venir une relation saphique dans un film ou une série avant ses pairs hétéros. Quatorze ans, devant les cherleeaders de « Bring it On ». J’attends avec impatience le dénouement romantique entre Torrance (Kirsten Dunst) et Missy (Eliza Dushku). Puis, non. Générique. Torrance finit dans les bras du frère de Missy. L’arnaque. Et pourtant tous les signes étaient bien là, que s’est-il passé?

C’est ce sentiment là qu’alimentait l’amitié entre Kirk et Spock auprès d’un certain nombres de fans de Star Trek, et qui a poussé ces mêmes fans, dès les début de la série, à l’écriture. Naît alors toute une littérature, à la fin des années 60s, imaginant le développement de cette relation purement amicale, en relation amoureuse et très explicitement érotique. Kirk & Spock (les amis) devient « Kirk/Spock » (les amants), c’est l’apparition de la slash fiction.

Véhiculée à ses débuts par l’intermédiaire de fanzines passant discrètement d’une main à l’autre lors des conventions de science-fiction, la slash fiction connaît un énorme boom avec la naissance d’internet dès la fin des années 90s. Les écrits se font plus nombreux et sont plus facilement accessibles, et ne se cantonnent plus évidemment au couple Kirk/Spock : Janeway et Seven (toujours dans « Star Trek ») y passent, Xena et Gabrielle (évidemment), Buffy et Willow, Draco et Harry Potter, ou encore Margaery et Sansa (« Game of Thrones »), pour n’en citer que quelques uns.

La slash fiction, ridiculisée à ses débuts par certains, qui n’y voient qu’une version plus érotisée des romans à l’eau de rose destinés aux femmes et qui l’accusent de faire régresser celles-ci à un état d’excitation puéril et adolescent1, trouve cependant l’un de ses défenseurs les plus coriaces dans la figure de Joanna Russ.

L’auteure féministe et lesbienne, célèbre par son roman de science-fiction féministe The Female Man (L’autre moitié de l’homme en français), voyait dans la slash fiction, au contraire, l’occasion pour la femme de se projeter dans une sexualité libérée du cadre de la « normalité », d’aborder ses fantasmes sans craindre le regard des autres, ou de craindre même son propre regard. Cette analyse de la slash fiction sous le titre de Pornagraphy by Women, For Women, With Love (publié en 1985 dans le recueil d’essais féministes Magic Mommas, Trembling Sisters, Puritans, and Perverts), est la première occasion de voir dans cette littérature érotique underground un phénomène qui est bien plus que la somme de ses parties.

C’est que la slash fiction est en grande partie écrite par des femmes, et que la plupart de ses lectrices sont des femmes. Pour Joanna Russ, l’écriture leur aurait permis de « s’approprier » en quelque sorte la sexualité masculine (moins contrainte ou culpabilisée que la sexualité féminine).

Spock et Kirk sont a priori tous les deux de sexe masculin, mais Spock n’est pas vraiment un homme, puisqu’il n’est pas Terrien. Leur amour irait donc au-delà des notions de genre, de race et d’âge. La slash est donc l’occasion de se projeter dans un monde fictionnel où les normes et les tabous qui régissent notre cadre de vie social, les règles et étiquettes qui définissent constamment notre sexualité, ne s’appliquent plus. La slash fiction aurait permis aux femmes dans les années 70s (et encore aujourd’hui, puisque les sites regroupant ces écrits pullulent, surtout en anglais) d’explorer leur propre sexualité de manière indirecte, à travers quelqu’un d’autre que soi (dans lequel on ne se reconnaît pas forcément), et de manière décomplexée dans un environnement libre de jugements moraux et culpabilisant.

La slash, comme l’a beaucoup fait la science-fiction, permet à ses auteur(e)s aussi bien qu’à ses lecteurs et lectrices, de se questionner sur les notions de genre, de sexe et de sexualité, de repenser à ces notions qui modelées par notre environnement social nous semblent immuables, définies ou acquises.

 

 

 

Ana

Rousse des tropiques partageant un amour impérieux pour la peinture, les films de science-fiction et les voyages dans l'espace. Collectionneuse de gifs et d'images belles trouvées.

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