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La poupée qui fait non : quand les artistes détournent la poupée Barbie

Depuis 1994, l’artiste Carmen Gomez travaille sur sa Barbitch, réplique détournée de la créature lisse de Ruth Handler créée en 1959, déclinée en huit fantasmes façon pervers pépère : bonne sœur, pisseuse, diablesse… Carmen a avantageusement remplacé l’infirmière, championne de la fixation vestimentaire fétichiste, par une bouchère qui tient tout sourire un bout de bidoche à la main.

Barbie-gore, c’est la spécialité de la photographe Mariel Clayton qui met en scène des poupées psychopathes cannibales, dominatrices, et mères de famille joyeusement dépravées, à base de têtes découpées servies en salade ou planquées dans le frigo. Un joli petit monde cathartique de toute beauté pour une femme qui dit détester Barbie. On la croit. Et même, on la comprend.

Oui : Barbie et consorts réveillent chez pas mal d’entre nous une furieuse envie de dissection. Dans mon cas, tout a commencé dans ma tendre enfance, au moment où j’ai constaté qu’ILS avaient fait une culotte en plastique collée aux fesses et que NON, je n’allais pas pouvoir la désaper POUR DE VRAI. Sans parler des deux seins sans tétons, mais bon à l’époque, j’ai trouvé ça moins énervant que le coup du slibard collé. Trente ans après, les clichés de Mariel Clayton viennent apaiser mon inextinguible frustration dans un bain de délectation revancharde.

Mais tout le monde n’est pas aussi tordu, et d’aucuns auront simplement convenu, avec force arguments scientifiques, que la poupée qui s’est vendue à plus d’un milliard d’exemplaires peut potentiellement être un grand n’importe quoi psychologique auprès des petites filles en les exposant à une plastique malingre et standardisée projetée comme norme du corps féminin adulte. Y’a qu’à voir les deux jeunes femmes russes qui se sont fait désépaissir méchamment la couenne pour incarner l’icône nord-américaine. Deux Russes, moi je dis, y’a un truc, comme un refus de la matriochka nationale sur fond de guerre froide au rayon jouets, mais c’est un autre débat.

Depuis quelques années, les ventes de Barbie ont chuté avec la concurrence. En particulier des ersatz : les Bratz avec des yeux comme des soucoupes fluo et une bouche en steaks de cheval, les Monster High, pareil, mais avec des oreilles de chat ou les princesses Disney, libérées… etc. Tout ça c’est kif-kif bourricot. Proportions délirantes, jeunisme et générosité capillaire restent les invariants de la recette.

L’artiste Nickolay Lamm a donc créé une « real barbie » en 2013 en utilisant les mensurations moyennes d’une jeune fille de 19 ans et dans la foulée a lancé sur le marché sa Lammily, la Barbie râblée avec des sapes un tantinet plus insipides que sa camarade. Avec son projet Tree Change Dolls, Sonia Singh démaquille, répare, recoiffe et rhabille les Barbie et les Bratz déglinguées. Le résultat est largement aussi pénible que la V.O. avec des robettes au crochet, des couettes en veux-tu en voilà, des raies sur le côté et des sourires timido-niais. Direct j’ai besoin de me refaire un shoot de Mariel Clayton.

Selon l’aveu de son créateur, Barbie est faite pour être habillée et déshabillée. Une façon d’acquérir très tôt les habitus du marché de la mode, l’un des premiers de l’histoire du capitalisme. La poupée de Ruth a été façonnée sur une héroïne de comics allemand pour adultes, une bonne vieille pin-up, un mythe de l’économie de marché qui fait son apparition à la fin du XIXe siècle en couverture des magazines illustrés et qui opère magistralement après la grande crise de 1929 une indispensable érotisation de n’importe quel objet manufacturé. Tu seras maigre ma fille, prêt-à-porter oblige, tu seras pleine de cheveux et tu iras faire du shopping en silence.

Car avec ce style de poupée, on est tranquille. Pas de samples stridents qui réclament à boire, à manger, une couche, un câlin ou qui débitent “Sur le pont d’Avignon”. A quand la poupée qui pourra répéter que non, elle veut pas mettre une robe pailletée parce que c’est naze ?

Bon, sur ce, faut que j’y aille, y’a Chucky qui m’attend pour boire des coups.

 

A voir :

http://www.barbitch.ch/

http://www.thephotographymarielclayton.com/

http://nickolaylamm.com/

 

 

 

 

Isabelle

Isabelle aime les cabinets de curiosité et la vieille techno hardcore, la confusion des sens et les concentres Harley au clair de lune.

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