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Pour penser le féminisme, installez-vous sur La Banquette des Platonnes

Radicale, protéiforme, hybride, la démarche du collectif d’artistes Les Platonnes détonne et surprend.  Nous les avions découvertes en assistant, presque par hasard, à leur performance  dans le cadre du festival Jerk Off. Ladite performance ne nous avait pas laissées indifférentes : interloquées face au dispositif «scénique », nous nous étions laissé porter par le texte, une intelligente réécriture d’un des discours du Banquet de Platon qui confrontait subtilement les points de vue de féministes prosexes et antipornographes.

Mais les Platonnes ne comptent pas s’arrêter là. Avec le projet de réécrire l’ensemble des discours, elles s’apprêtent à remonter sur scène. Rencontre avec ce « All Grrls Band » qui ne fait pas que de la musique.

BBX : Il n’est pas aisé de qualifier votre travail tant il est protéiforme. Comment le présenteriez-vous?

Nariné : C’est l’art féministe total ! Comme les femmes ont été marginalisées dans les domaines de la création et de la réflexion, nous créons ou plutôt nous récréons nos propres formes d’expression, sans aucune restriction, mais avec une exigence artistique extrême.

Kristina : Protéiforme s’oppose radicalement à l’idéalisme philosophique masculin, qui hiérarchise une idée ou une forme par rapport à une autre. Seules les formes divergentes et leur dialogue peuvent contenir le débat sur les sujets féministes sans retomber dans l’idéalisme masculin.

Qui sont Les Platonnes précisément ? Vous venez d’horizons différents, comment s’est faite votre rencontre ?

Nariné : L’histoire des Platonnes c’est d’abord une histoire d’amitié et de complicité politique forte entre les femmes artistes et intellectuelles. Tout est parti d’interminables discussions entre moi, Kristina (qui sommes des universitaires) et Nicole, qui est photographe, sur la place des femmes dans la philosophie et dans la création. Le constat amer que nous faisions de notre triste condition féminine nous a poussé à initier le projet collectif et à retourner la situation. Les Platonnes c’est aussi l’histoire des rencontres miraculeuses avec une synergie incroyable. Depuis cinq ans, d’autres artistes-femmes nous ont rejoints à des moments différents de notre projet : Marianne qui est une chanteuse lyrique mezzo-soprano, Maud, artiste plasticienne et styliste, Aude, danseuse contemporaine, Valérie performeuse, et dernièrement nous avons une toute nouvelle platonne Marion qui est artiste invitée du musée retro-futuriste « Sex Wars », mais également une de ses constructrices. Nous sommes un peu comme des All Grrls Band mais qui ne font pas que de la musique !

Quel est le message que vous souhaitez faire passer ?

Kristina : Nous voulons inciter les femmes à créer entre elles les complicités, les alliances, les petites et grandes sororités, à s’affirmer intellectuellement et artistiquement, à créer leur propre héritage, leurs propres utopies et leurs mythologies.

Votre performance repose sur une réécriture féministe de Platon. Pourquoi avoir choisi un texte platonicien comme point de départ ? La philosophie est d’ailleurs présente, avec des références à Nietzsche, Kierkegaard ou Derrida. Pourquoi prendre appui sur la philosophie ?

Kristina : Platon est le grand et le seul gagnant dans la philosophie occidentale et Aristote, un autre fondateur de la pensée occidentale, n’est qu’un platonicien comme un autre. Le christianisme qui a construit la culture latine et donc la nôtre est la dernière conséquence du platonisme. Le Banquet de Platon conceptualise pour la première fois et avec une telle ampleur l’amour à l’occidentale. Chez Platon, l’amour est avant tout le concept essentiel de sa philosophie, car sans l’amour rien n’advient, les idées ne peuvent pas se réaliser, en résumé, le monde n’existe pas sans l’amour. Les dialogues platoniciens se passent toujours entre les hommes, entre les mâles ; dans le Banquet l’exclusion des femmes est particulièrement flagrante : si dans les autres dialogues on « tait la femme », dans le Banquet on la met à la porte. Les conséquences de cette mise à la porte étaient et sont toujours désastreuses pour les femmes : le fondement des concepts (comme beauté, bonté, justice, etc.) a été effectué par les mâles et ils portent les traits masculins. Ces constats ont été au cœur de notre première performance (discours de PhedrA), lors de laquelle nous avons bouffé, non digéré et vomi l’héritage de la philosophie mâle comme les fruits pourries et les bonbons bon marché qui couvraient notre table. Les pancartes portant les noms des philosophes que vous avez trouvées dans le tiroir sont les vestiges, les traces de cette première performance, mais aussi les reliques du passé des Platonnes, d’une communauté utopique, qui voudraient sur-passer l’utopie du passé car nous avons réglé nos comptes avec des philosophes et nous ne voudrions plus s’attarder sur eux, nous voudrions qu’ils deviennent les fossiles du passé, nous qui vivons dans le présent.

Comment arrivez-vous à une telle performance ? Quelles sont les étapes de votre travail ?

Nariné : Chez les Platonnes au départ il y a toujours le Verbe féministe ! Tout commence par la réécriture des discours du Banquet de Platon. C’est pour l’instant Kristina et moi qui nous attelons à ce travail. Pendant la réécriture nous avons déjà quelques idées sur la performance à venir. Par exemple avant même la réécriture de discours de Pausanias j’avais l’idée qu’il s’agirait d’un combat entre deux Aphrodites (les deux manières d’aimer), céleste et terrestre (c’est d’ailleurs le seul élément que j’ai retenu du discours initial). Et dans ma tête, les Aphrodites se sont incarnées en deux mouvances du féminisme, les antipornographes et les prosexes. L’idée du musée rétrofuturiste s’est imposée à moi, car il fallait placer cette histoire de guerre entre les femmes toujours d’actualité brûlante dans un espace-temps lointain. Ensuite nous communiquons à d’autres Platonnes le texte et le cadre dans lequel nous imaginons qu’ils peuvent évoluer. Et là l’étape la plus intéressante commence ! Pendant de très longues réunions de travail, parfois très chaotiques et joyeuses, nous cherchons et éprouvons ensemble la forme performative que peut prendre le discours. Et très souvent la forme attendue prend des tournures insolites, comme la visite du musée guidée par la litanie aux accents tragiques ! […]Ou bien pour notre première performance le discours est incarné par une tête chantante (Marianne) au milieu de table de banquet. Pour la deuxième performance vu l’ampleur des travaux, la construction du Musée par Maud et Marion était en parallèle avec l’élaboration de la forme performative par les autres Platonnes. Et avant cela Maud concevait le musée pendant que moi j’écrivais le discours. Il faut noter aussi que pour la Banquette #2 nous avons élargis notre communauté créatrice et politique avec les artistes-femmes engagées du Musée. Beaucoup de pièces ont été créés spécialement pour le projet « Sex Wars », et chacune de ces œuvres fait partie intégrante du discours.

Comment êtes-vous parvenues au choix de cette forme de performance, plutôt que de recourir au format plus traditionnel de la pièce de théâtre ?

Kristina : Nous pensons que la pensée féministe telle que nous la concevons ne peut s’exprimer et surtout s’incarner que dans la performance protéiforme. La performance permet d’éviter l’idéalisation des vérités et des sujets si caractéristiques à la philosophie masculine, que Nariné et moi avons discuté tout à l’heure. Le théâtre a parfois du mal à y échapper, tandis que la performance permet d’éviter cette répétition docile qui mène à la sclérose du discours. Notre féminisme performant est une mouvance ou en mouvement, qui refuse de fixer les « vérités » ou une doxa, procédé si masculin, car nous ne voulons pas imposer les « vérités » ou une doxa féminine. La mouvance performative permet d’être en meilleur accord avec les mouvances de la société d’aujourd’hui : par exemple, la deuxième performance, celle sur la Sex War, discute aussi le problème actuel celui de la prostitution : abolir ou légitimer. Enfin, selon nous, l’acte de performer est l’acte de perforer le mur qui ferme la communication entre nous, entre notre message et nos spectateurs.

Dans sa forme même, votre travail remet en cause un certain académisme artistique. Est-ce que l’on peut considérer que cela participe de la même démarche qui consisterait à interroger les formes traditionnelles de l’art ?

Nariné : Comme je le disais au départ, les formes traditionnelles de l’art sont essentiellement des formes masculines. Donc si nous voulons être sincères avec nous-mêmes, la forme non-académique s’impose d’elle-même. Par exemple, pour le Musée, il était hors de questions que nous exposions les œuvres (vestiges des Sex Wars) dans un cube blanc qui est devenu un temple dédié à l’adoration des œuvres de l’art contemporain. Comme nous créons notre propre mythologie féministe, le Musée a pris des formes très féminines C’est une sorte de boîte de Pandore, pour que le spectateur lui-même soit poussé, par la légendaire et dangereuse curiosité féminine, à explorer cette matrice temporelle.

Le/La spectateur/trice est plongé/e dans le musée, s’ouvre alors un univers multiple dont résultent de multiples sollicitations pour l’esprit. Ecouter le texte, regarder les éléments du musée etc., n’est-ce pas courir le risque que le discours passe à l’arrière-plan ? Que le message ne soit pas entendu ?

Valérie : C’est une question d’équilibre. Je dirais même que cet équilibre entre les œuvres et le texte est l’un des enjeux majeurs du processus performatif. Dois-je toucher? Écouter? Éprouver? À travers la découverte des œuvres, la question posée aux visiteurEs est : Jusqu’où puis-je m’approprier le discours ? Et puis le discours n’est pas « un arrière-plan » mais la proposition d’une matrice originelle, il dialogue avec les œuvres, il peut être sourd, tapis dans l’ombre et surgir soudain. Il est construit comme une litanie, une formule magique aux vertus incantatoires. Le chemin proposé n’est ni plus ni moins celui qu’ont emprunté les artistes quand elles ont créé les pièces du musée.

Votre performance à Jerk Off, qui était votre deuxième apparition différait déjà beaucoup de la première, à quoi doit-on s’attendre pour « La Banquette #3 » ?

Le troisième discours dans le Banquet de Platon est celui d’Eryximaque. Il discute la physiologie du corps et de son équilibre. Eryximaque est aussi un musicien, qui perçoit l’amour en tant qu’harmonie qui fonde le monde. Il est encore tôt de parler de la forme, il est certain qu’elle sera musicale (l’opéra punk ?). Nous rendons hommage aux œuvres des femmes compositrices oubliées, qui ont été forcées de rester dans l’ombre des « grands » hommes dans l’entourage duquel elles vivaient, comme par exemple Fanny Mendelssohn ou Clara Schumann.

 

On attend avec impatience le retour des Platonnes, elles prévoient des performances à Marseille, Nice ou Paris, entre autres lieux. Pour plus d’informations et pour les dates des prochaines représentations : LesPlatonnes, vous pouvez également les contacter par courriel : lesplatonnes@gmail.com

Il en a également été question sur France Culture

 

 

 

 

 

Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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