COUV - Germaine Krull - Akte

Expo : Qui A Peur Des Femmes Photographes ?

Bon, la réponse est un peu facile, c’est forcément les hommes, non ? En réalité c’est tout visiteur, quel que soit son genre, tant la qualité des photos exposées le submergera. Quelle que soit la solution, je vous invite vivement à braver vos frayeurs et vous frayer un chemin à L’Orangerie et au Musée d’Orsay, où les deux périodes d’une exposition mettant la lumière sur le travail de plusieurs dizaines d’artistes, sont écartelées à travers la Seine. Le musée des Tuileries accueille les années 1839 à 1919, puis l’ancienne gare nous conduit jusqu’à 1945.

L’exposition commence à la naissance de la photographie : les femmes s’en mêlent donc déjà dès ses balbutiements. Les premières images, des cyanotypes de plantes prises par Anne Atkins et Constance Talbot, surprennent car la technique ressemble plus à du pochoir qu’à une photo telle qu’on se l’imagine aujourd’hui. On découvre ensuite qu’avant d’être élevé au rang d’art, le procédé photographique est plutôt considéré comme un artisanat, et c’est pour ça qu’on laisse les femmes (comprendre : des femmes plutôt aisées et « oisives ») s’y atteler, ça leur fait un passe-temps, un peu comme du tricot. Ainsi par exemple la Reine Alexandra fait du photo-collage un jeu mondain.

Clementina Hawarden, Isabelle and Clem

Et puis tout de même, cette nouvelle activité sert un peu, ça permet aux femmes d’archiver la mémoire familiale, pratique, non ? Nos artistes font donc poser maris, enfants et amis pendant des heures – c’était bien plus lent de prendre une photo à l’époque. Dans ce domaine, Lady Clementina Hawarden est une précurseur, prenant de nombreux portraits de ses filles à l’adolescence. Mais la maîtresse est incontestablement Julia-Margaret Cameron, qui ne s’y mit pourtant qu’à quarante-huit ans après qu’on lui ait offert un appareil photo pour qu’elle « s’amuse ». Elle se spécialise alors dans le portrait, choisissant d’explorer les flous artistiques (simplement parce qu’elle avait envie) et donnant ainsi à ses photos des dimensions jusqu’alors inexplorées –ce qui lui vaut d’ailleurs d’être ridiculisée par ses pairs. Ses enfants deviennent ses principaux sujets, et elle les fait poser sans cesse, reproduisant notamment des scènes bibliques.

Julia-Margaret Cameron, Angel of the Nativity

Avec le développement de la photographie et sa pratique par les hommes, certaines femmes parviennent malgré tout à se faire une place dans le secteur, comme par exemple Geneviève Élisabeth Disdéri qui tient seule le studio de photo qu’elle détient à Brest avec son mari ; Céline Laguarde, seule femme à figurer au sein d’un recueil de photographies pictorialistes, et qui participe à de nombreuses expositions ; Alice Austen, pionnière de la photo documentaire / journalistique, peu pratiquée à l’époque, elle documente la vie de la middle class New Yorkaise et publie notamment en 1896 un portfolio intitulé Street Types Of New York, soit plus de 100 ans avant Humans of New York ; Jenny de Vasson photographie de son côté les paysans de sa campagne Berrichonne.

Mais la révélation de la partie Orangeraie pour votre humble guide s’est trouvée être la photographe Gertrude Käsebier, qui, heureux hasard, est considérée comme l’une des photographes les plus influentes du XXe siècle ! Tout comme Julia-Margaret Cameron, elle se mit à la photographie assez tard, en se lançant dans des études d’art au Pratt Institute à trente-sept ans. Douée d’un œil extraordinaire, elle prend des photos d’une puissance rare, telles Blessed Art Thou Among Women, The Heritage Of Motherhood, qui montre la détresse d’une mère ayant perdu son enfant, ou d’ironie, comme Allegory of Marriage, Road To Rome et Black And White. Cette incroyable faculté à capter l’instant paraît tout de suite évidente quand on connaît le point de vue de la photographe sur son art : elle souhaite « revivre la vie par [le biais de la photographie] » et « voir ce que la vie fait aux autres », et avec des photos aussi vivantes on ne peut que constater le succès de cet objectif.

Gertrude Käsebier, Blessed art thou among women

Käsebier a pour admiratrice et contemporaine Frances Benjamin Johnston, l’une des premières photojournalistes. Johnston était une femme extrêmement en avance sur son temps, s’auto-décrivant comme une « new woman » prenant son autoportrait dans une pose et avec des attributs masculins, photographiant un « couple de femmes s’embrassant » ou encore son ami Mills Thomson habillé en femme, le tout dans les années 1890. En tant que photojournaliste, elle a été photographe officielle de la Maison Blanche, et a pu s’intégrer à la vie des marines américains et les prendre en photo sous des angles non encore explorés, voire homo-érotiques. Elle exhorte également les femmes à pratiquer la photographie avec son article What a Woman Can Do with a Camera, dans lequel elle explique quelles sont les qualités nécessaires à toutes les étapes du processus photographique pour réussir dans cette entreprise.

Frances Benjamin Johnston, Mills Thompson travesti

Suivant les traces de Frances Benjamin Johnston, Imogen Cunningham publie l’article Photography As A Profession For Women, dans lequel elle trouve incompréhensible que les femmes aient toujours été cantonnées aux travaux de la maison. Toujours selon elle, il est douteux que les hommes aient été aussi imaginatifs et inventifs dans les arts s’ils avaient, eux aussi, été ainsi privés d’opportunités, car, « la femme ne s’exprime pas dans l’art en tant que sexe mais en tant qu’individu ». Imogen Cunningham a suivi ses propres conseils et pratiqué la photographie pendant 70 ans. De cette carrière prolifique ressortent notamment des nus masculins, pris grâce à la participation de son mari ! Féminins aussi, car elle sera la première auteure à voir sa photographie de nu intégral publiée dans le magazine LIFE (Imogen and Twinka at Yosemite). Et on a du mal à se l’imaginer tant la production de nus féminins dans l’art est importante, mais de nombreuses photographes de l’époque pratiquent également le nu masculin, comme Laure Albin Guillot qui, selon l’exposition, est la première femme à voir ses nus masculins exposés, et recueillis dans un livre (auto-édité), dès 1920. A la même époque, mais au Danemark, ses cartes postales érotiques (de femmes cette fois) valent à Mary Willumsen d’être arrêtée et de mettre un terme à sa carrière (et ce, bien que les photos soient finalement considérées comme « légales »).

Imogen Cunningham, Weston & Mather

Evidemment, je vous ai gardé le meilleur et le queer pour la fin, car une exposition sur des femmes artistes ne saurait être complète sans son contingent lesbien / bi, n’est-ce pas ? Je vous laisse d’ailleurs vous interroger sur le pourquoi du comment de cette tendance. On commence assez fort avec Germaine Krull, (dont on vous avait déjà parlé cet été) nous propose des séries assez osées, tout en ne montrant rien de front, de « rencontres amoureuses entre femmes » (Akte, Les Amies). Vous pourrez aussi découvrir le duo Claude Cahun & Marcel Moore (aka Lucie Schwab & Suzanne Malher), Claude, photographe surréaliste, écrivaine, décrivant Marcel, graphiste, comme son « autre [s]oi ». Les photos de Claude Cahun explorent le genre et l’identité, notamment par le biais d’autoportraits en repoussant les limites. Alice Austen, évoquée plus haut, Hannah Höch, artiste Dada pionnière du photomontage, et Lisette Model viennent compléter les rangs. Et je n’ai pas pu trouver d’information précise là-dessus mais mon gaydar me dit que Frances Benjamin Johnston n’était pas tout à fait hétéro…

Claude Cahun, I am in training don’t kiss me

L’exposition regroupant des dizaines de photographes il serait (1) impossible et (2) inintéressant pour moi de toutes les mentionner, allez voir les photos grandeur nature ! Mais je tiens tout de même à pointer l’objectif sur quelques autres pionnières. Aussi je vous invite à vous laisser choquer par le succulent surréalisme du Severed Breast From Radical Surgery In A Place Setting de Lee Miller (par la suite elle photographiera la seconde guerre mondiale pour Vogue notamment) ; à admirer les couleurs de la série Goddesses and Others de Mme Yevonde, qui se risqua au procédé Vivex permettant pour la première fois des photographies en couleur pas très bien accueillies ; à réviser votre approche du selfie devant les auto-portraits de Margaret Bourke-White, première femme photographe de LIFE, Lotte Jacobi, et tant d’autres, toute une galerie leur est consacrée ; à être impressionné.e.s devant les photographies des deux guerres prises par des femmes ; et à apprécier les images de Madame d’Ora et Dora Maar (oui, je l’ai fait exprès), just because.

Madame D’Ora, The dancer Kaja Marquita 

Comptez environ 20 euros pour les deux expos si vous êtes déjà veilles, et n’attendez pas le fameux dernier week-end, soit le 24 janvier prochain, pour aller ravir vos petits yeux !

☞ Qui a peur des femmes photographes ? 1839-1945
du 14 octobre 2015 au 24 janvier 2016

Hannah

Hannah est myope et adore la photo (elle en prend même), le ciné, et lire des livres. Elle admet sous la torture une faiblesse pour Gromit et Federer mais fond devant du Lindt aux noisettes.

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3 Comments

  1. timide says:

    Ah ben c’est kek’choze !

  2. Artemisia.g says:

    Je n’ai vu que la partie Orsay, qui est purement géniale, donc j’ai hâte de voir l’Orangerie! Je comprends mieux le titre: que des femmes téméraires et aventureuses, prêtes à tout braver par amour de l’image et de la liberté… ça fait trembler la morale et la culture patriarcale. Pour compléter cet excellent article, j’ajouterais, côté queer, le travail de Florence Henri avec notamment un autoportrait au miroir magnifique, où elle met en évidence son identité androgyne, et Marianne Brandt, artiste Bauhaus, pour ses autoportraits en Nouvelle Femme qui, pour certains, sont ultra butch! Et puis, parmi les belles découvertes, il y aussi Eva Besnyö, dont la modernité est absolument saisissante.
    Et je voudrais insister sur le travail pionnier du Jeu de Paume, qui a fait connaître nombre de ces artistes, grâce à ses excellentes expositions monographiques qui font la part belle aux femmes photographes!

  3. Ana says:

    Bonjour,

    Pourriez-vous préciser lors de vos publications, l’artiste et le titre de l’image qui accompagne le titre de l’article ? Merci !

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