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Le twerk, un outil d’émancipation ?

Délibérément kitsch, entre mélange d’interviews, de voyage astral new age et de clips filmés à la webcam, la vidéo Cosmic Ass de l’artiste Marilou Poncin (finaliste des InrocKs Lab cette année) fait découvrir pour certains, reconnaître pour d’autres, le personnage de Fannie Sosa. Plongez dans les dessous du twerk.

La jeune argentine n’est pas une inconnue de la scène parisienne. Il y a quelques années, elle organisait des twerkshops dans lesquels elle apprenait aux participants, hommes et femmes, à se déhancher. Elle y diffusait également la philosophie qu’elle dit vouloir véhiculer à travers cette danse :

Je twerke pour me souvenir. Je twerke pour résister.

Artiste, activiste, guérisseuse, Sosa poursuit entre autres un doctorat sur le twerk : ses origines, son histoire et son potentiel décolonisateur du corps féminin — du regard masculin, mais plus précisément du “regard blanc et de la société patriarcale” selon ses mots. Elle prône le déhanché comme outil de la redécouverte du corps et de ses mouvements, et d’une sensualité libérée puisque réappropriée (twerker pour soi et non pour le regard des autres).

Sosa attribue à cette danse des origines de rituel de la fertilité (twerker pour se “souvenir” de ce passé ritualiste), et des capacités avortives (l’usage agressif des muscles pelviens éviterait que l’ovule ne se niche dans l’utérus). Bref, le twerk aujourd’hui, serait à l’intersection de bon nombre de questions épineuses, de couleur de peau et de sexe, notamment.

La danse devient virale en 2013 avec Miley Cyrus, dansant déguisée en licorne sur Youtube, puis, plus tard, les fesses collées à Robin Thicke aux VMA’s. Scandale. On parle de choc à la morale, on parle aussi d’appropriation de la culture afro-américaine.

Le twerk serait né dans les années 90 à la Nouvelle Orléans, au sein de la scène musicale Bounce. Big Freedia (de son vrai nom Frederick Ross) et Katey Red (une transexuelle bien connue de la scène musicale de la ville) sont, et ce depuis vingt ans, deux des représentantes majeures du sous-genre “sissy Bounce”. Dans les clips de Big Freedia, sans distinction de sexe (ni de couleur), des jeunes dansent et twerkent frénétiquement. C’est un moment de fête, de partage, tout le monde danse ensemble, tout le monde danse pour soi.

Depuis, le twerk s’est popularisé notamment avec les icônes de la culture pop : Miley, mais surtout Beyoncé, Nicki Minaj. On danse seule ou accompagnée, mais on danse surtout pour le regard des autres. Le twerk n’est plus alors qu’une simple danse. Il devient outil de révendication féministe (je danse pour toi, si je le veux). Miley Cyrus ou Iggy Azalea n’auraient pas le droit de twerker pour vendre des disques : réappropriation. Fannie Sosa précise souvent d’ailleurs dans ses entretiens qu’elle est Argentine, mais aussi Brésilienne et Noire, ce qui justifierait qu’elle puisse devenir à son tour, porte-parole du twerk. Nicki Minaj et Beyoncé, elles, pourtant exploitant la danse aux mêmes fins commerciales que Cyrus, en ont également le droit, et cela devient symbolique dans leur discours : la femme se réapproprie son propre corps, sa sexualité lui appartient, elle revendique sa féminité et lutte pour la cause féministe.

La question qui se pose n’est alors pas forcément de savoir si le twerk peut ou ne peut pas être une posture féministe. C’est qu’à la base, la question ne se posait pas, et le mouvement de la scène Bounce, où le twerk est né, restait plus ouvert et sans doute plus percutant sans s’en réclamer pour autant. Les concerts “sissy-Bounce” proposaient un endroit de sécurité aux femmes pour se déhancher, sans que cela soit la principale raison d’être de la scène musicale (voir l’article du New York Times, extraits en fin d’article*).

La popularisation du twerk s’est accompagnée inéluctablement de sa marchandisation. Le hip-hop, le twist, le rock, ont, dans l’histoire, connu le même sort. S’il est intéressant de connaître les origines de cette danse, des efforts comme ceux de Fannie Sosa peuvent peut-être faire plus de tort que du bien à une certaine idée du féminisme et à la danse elle-même, à laquelle elle attribue dans son discours un caractère exclusif. Comme Beyoncé et d’autres icônes pop, elle promeut une sorte de féminisme ayant retenu certains signes revendicateurs du féminisme mais vidés de leurs contenu. Ceci a son gros lot de points négatifs, mais on pourrait rétorquer que soulever des questions, en faire parler, c’est, peut-être, déjà en soi un premier pas (quoique qu’insuffisant ou maladroit) vers la bonne direction.

Le problème est qu’à force de vouloir coller des étiquettes (“féminisme”, “résistance”, “revendication”) un peu partout, à force de vouloir sur-interpréter ou accompagner toute action d’un discours, on appauvrit surtout le discours lui-même.

 

 

(*) I remember going to punk shows when I was 13, slam-dancing, stage-diving. It was a kind of reckless abandon, something you really couldn’t stop yourself from doing. If the girls weren’t just outright afraid of being in there, there was somebody literally shoving them out of the way. Now it’s exactly what was happening when I was young, but in reverse: the girls literally push the dudes right out of the middle. (p. 6)

[...]

Any doubt that that space, like any space in which Freedia performs, quickly belonged to the women in the crowd (p.5)

[...]

“I think the girls like the gay rappers a lot because they feel safer,” Lazer said. “You can get up in the front, you can dance for Freedia, you can work it for Freedia, but at the same time, if anybody comes up on you and gives you a hard time, Freedia’s gonna be the first one —” “To defend the girl,” Freedia agreed. (p.6)

Jonathan Dee, “New Orleans’s Gender-Bending Rap”, New York Times, 22 juillet 2010.

 

Ana

Rousse des tropiques partageant un amour impérieux pour la peinture, les films de science-fiction et les voyages dans l'espace. Collectionneuse de gifs et d'images belles trouvées.

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2 Comments

  1. Artemisia.g says:

    Désolée mais le propos de ce texte me laisse vraiment dubitative…
    On apprend que “des efforts comme ceux de Fannie Sosa peuvent peut-être faire plus de tort que du bien à une certaine idée du féminisme et à la danse elle-même” sauf que nulle part n’est précisé quelle est cette fameuse conception du féminisme qui serait affaiblie par sa popularisation… Il n’y a pas un féminisme mais DES féminismes, et ce combat politique n’est certainement pas la propriété des universitaires et des théoricien-ne-s (à mon avis les féminismes appartiennent au contraire à la rue et à tout un chacune). Et si, au contraire, telle est la conviction de l’auteure, on aimerait savoir pourquoi parce que sinon c’est aller bien vite en besogne…
    Je pense pour ma part que des chanteuses comme Beyoncé ou Fannie Sosa, ont, chacune à leur niveau, une belle contribution à apporter à ce combat en ce qu’elles travaillent avec ce corps féminin dont la libre disposition nous est encore souvent dénié.

    Par ailleurs, je me trompe peut-être, mais je lis une pointe de sarcasme dans la phrase “Miley Cyrus ou Iggy Azalea n’auraient pas le droit de twerker pour vendre des disques : réappropriation”. C’est faire l’impasse sur l’idéologie raciste qui animalise et rabaisse sans cesse le corps des femmes noires, se focalisant notamment sur leurs fesses (Saartjie Baartman est morte en 1815 mais ces stéréotypes perdurent malheureusement, atrocement destructeurs). Alors oui que des Blanches comme Miley Cyrus ou Iggy Azalea s’approprient le twerk parce que c’est swag mais sans souffrir du stigmate qui va avec, c’est assez violent. Surtout quand Miley ou Taylor Swift se démènent au milieu de danseuses noires, le message raciste saute au visage… enfin surtout à celui des premières concernées, c’est bien là ce qui fait mal…

  2. timide says:

    Ego, c’est très bien.

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