1139328

PLAYLIST : L’AUTOMNE #3 / UNE FILLE N’EST QU’UNE CHOSE A DEMI

Chaque jeudi, une playlist BBX pour affronter le mauvais temps intérieur, concoctée avec (presque) amour et dévotion, acharnement et plaisir buccal. Cette semaine, les métros ont senti nos envies d’écraser nos livres contre les portes. Parce qu’il y a des lectures qui ne laissent pas indemne. C’est le cas, entre autres choses, du premier livre d’Eimear McBride. Une Fille N’est Qu’une Chose à Demi. Compliqué, lorsque l’on tombe sur un tel livre, portant un tel titre, de ne pas en tourner les premières pages. Puis. Compliqué de s’en défaire. Même s’il interloque, même s’il choque. Car c’est sans doute une des plus belles sorties littéraires de l’année.

Qu’ils sont doués ces anglo-saxons, ces irlandais pour le coup, pour décrire leurs paysages intérieurs avec l’âpreté et la violence sourde digne des plus grands naturalistes ! Mais. Eimear McBride est une naturaliste de ce siècle. Une caresse à Kate Chopin, une gifle douce-amère à Woolf. Un chirurgien moderne de la souffrance humaine intemporelle. Les descriptions sont si détaillées et brutes dans l’essence, qu’imperceptible en deviennent les visages. Par à-coups, la narratrice -elle, toi, moi, nous- se déroule devant nos yeux et notre scepticisme de lecteurs bêta. Pas facile, de lire la langue éparse et tribale d’une enfant de cinq ans, dont la tête rebondit contre murs béton et parois maternelles. Pas facile de ne pas froncer les yeux, devant les pérégrinations sexuelles d’une adolescente à la toile de fond interne dérangeante et défiant la norme, étouffée par une Irlande au fardeau Religion. Le style est troublant, agaçant même, car, il faut repasser plusieurs fois, parfois, sur les phrases hachées et les locutions sans ponctuations. Les sentiments coupés en deux. Mais c’est qu’à l’intérieur de la jeune fille à demi : pas d’ordre, une émeute perpétuelle, un déchirement continu. Une fille. Une chose. Pas bien entière. Qu’il faut remplir. Dont les vides permanents sont à combler. A tout prix. Un objet. Que l’on prend. Que l’on jette. Que l’on noie en elle. Une cage sans issue autre que la souffrance. Un confinement vicieux, une boucle qui se boucle à l’infini, sans échappatoire possible. Et c’est dans l’écriture libre et sans complexe que l’émotion se fait. Se trouve. Quitte à pleurnicher dans un métro de 8 h du mat’. Face au gouffre d’eau, et à ses déchirements à soi de fille… pas à demi ( ?).

Extrait : “Plus tard ça a grimpé sur moi. Jambes estomac genoux poitrine dans la tête. Comme de la fumée à tousser hors de mes poumons. Je pourrais vomir l’excitation. Qu’est-ce que c’est ? Comme un nez qui saigne. Comme une douleur glaciale. Je me sentais pas moi. Tournant vers le soleil. Sens son rôtissement. Comme coup de soleil. Comme une insolation brûlante. Comme des gouttes tombant à l’intérieur. À travers mes cheveux. La peau éclaboussée de ça. Mes yeux aveuglés d’éclat. Énorme tremblement. Moi qui suis toute neuve. Tout juste tombée du ciel. Quoi. Ça le désir ? C’est ça. La première écharde. Je. M’abandonne effrayée. Si je voulais. Stop. Lui. Oh mon Dieu. C’est un péché mortel mortel.

crédit photo : Ryan McGinley

Adeline

Caution musicale de la team et rédactrice en chef du mag Heeboo, Adeline est amatrice de sonorités brutes et de soirées sans façons. Elle aime : le bleu / ponctuer ses interventions de points / râler. Ses soirées à elle (et à tout le monde) : Sneaky Sneaky.

Plus d'articles

Leave a Comment

*