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RIP Chantal Akerman : mort d’une cinéaste radicale

Elle a bousculé les convenances, refusé les étiquettes, touché au cinéma expérimental, à la comédie loufoque, aux documentaires, à l’art contemporain. Chantal Akerman a mille visages, mille vies aussi. Précoce, sans langue de bois, on la dit rigolote, entière, forte, têtue, introspective, et pourtant si discrète. Elle a mêlé ses interrogations et sa propre histoire tout au long de sa longue carrière. A 65 ans, Chantal Akerman s’est donnée la mort lundi 5 octobre à Paris. Retour sur le parcours d’une cinéaste trop méconnue.

Chantal Akerman a profondément marqué une génération d’acteurs et de réalisateurs, et bouleversé le paysage cinématographique. Depuis quelques jours, les hommages des personnalités se multiplient. Sylvie Testud, l’une de ses muses, confiait à Libération : « Elle était si solaire, si présente que quand Chantal quittait une pièce, elle créait un manque. » Paradoxalement, son nom est encore trop méconnu, sans doute parce que Chantal n’a jamais connu le succès en salles. « Je voudrais ne fût-ce qu’une seule fois faire des entrées avec un film. Une fois » écrit-elle avec humour dans son autoportrait. La réalisatrice se moque des impératifs commerciaux et ne fait pas des films pour faire du fric, ni pour connaître la gloire. Ce qui l’anime, ce qui la guide, c’est ce qu’elle appelle son « ressassement », un questionnement intime, des interrogations historiques que l’on retrouve dans toutes ses œuvres.

Affiche de La Captive (2000).

Née en 1950 à Bruxelles, dans une famille juive originaire d’Europe centrale, c’est Pierrot le fou qui déclenche sa soif de faire du cinéma. Pourtant, elle reste à peine trois mois à l’Insass (la Fémis belge) et réalise à 18 ans son premier court-métrage, Saute ma ville, dans lequel elle se filme pendant 13 minutes dans une cuisine avant de se faire exploser. Chantal veut briser un monde qu’elle trouve trop en ordre, et choisit d’allumer la mèche d’un bâton de dynamite cinématographique, comme un clin d’œil à son premier coup de cœur.

Extrait de Saute ma ville (1968).

En 1974, elle tourne Je, tu, il, elle, l’histoire d’une fille (jouée par Chantal elle-même) qui subit une déception amoureuse, engloutit la moitié de sa cuisine jusqu’au dernier grain de sucre, erre dans la rue, branle un camionneur avant de retrouver l’objet de sa tristesse : son amoureuse. Le film, au rythme lent, s’achève sur une longue et magnifique scène d’amour entre les deux femmes. Loin de tout voyeurisme ou de pornographie, Chantal film la solitude et l’enfermement. Bien que le désir lesbien soit au cœur de ses réalisations, elle refusera toujours d’être estampillée « cinéaste lesbienne » ou même féministe malgré son appartenance au groupe Psychanalyse et Politique d’Antoinette Fouque. Chantal ne souhaite pas une étiquette communautaire et se désintéresse des revendications homosexuelles.

Extrait de Je, tu, il, elle (1974).

D’un naturel dépressif, trop perfectionniste, enragé, elle part à New York au début des années 70 pour trouver l’apaisement. Elle se découvre une fascination pour le cinéma expérimental alors en pleine ébullition : Jonas Mekas, Shirley Clarke, Andy Warhol et surtout, l’œuvre du canadien Michael Snow dont elle tirera la puissance du cadre et des plans. En témoigne son œuvre la plus connue, Jeanne Dielman, dans laquelle Delphine Seyrig campe une mère de famille, veuve, qui vit seule avec son fils et qui se prostitue l’après-midi. Une femme dont le monde s’écroule lorsqu’elle prend soudain son pied. Un film radical, à l’opposé du féminisme ambiant. Chantal filme trois jours de la vie de cette femme, tous ses rituels quotidiens, la répétition des tâches ménagères, du petit déjeuner à l’épluchage des pommes de terre… et ce, pendant plus de 3 heures. Sans travelling, sans musique. Le résultat est hypnotique. C’est ce film qui fait dire aujourd’hui à Gus Van Sant : « J’ai été marqué par nombre de ses films, (…) mais par-dessus tout c’est la découverte de Jeanne Dielman qui m’a incommensurablement marque quand j’étais étudiant en cinéma. »

Delphine Seyrig dans Jeanne Dielman, 23 quai du Commerce, 1080 Bruxelles.

Le cinéma de Chantal Akerman est marqué par son histoire familiale également. Ses grands-parents sont morts en déportation, sa mère a survécu à Auschwitz. Ce rapport à la judéité et à Israël, elle le mettra en images dans Là-Bas, comme une réflexion sur le passé et ses racines. Elle utilise sa caméra comme un stylo pour contrer les dogmes. Elle traite de l’avenir impossible après la chute du mur dans D’Est, la diaspora aux Etats-Unis dans Histoires d’Amérique. Elle se tournera vers la comédie musicale (Golden Eighties), adaptera Proust (La Captive), sera sollicitée par la Biennale de Venise ou la Documenta de Kassel, jusqu’à être exposée au Jeu de Paume en 1995 pour une installation.Son dernier film, No Home Movie, présenté à Locarno cet été, est consacré aux derniers jours de sa mère et sortira prochainement en salles.

En attendant, la réalisatrice Marianne Lambert lui a dédié un documentaire intitulé I don’t belong anywhere. Car il n’est pas aisé de résumer le parcours et la personnalité multiple d’une femme telle que Chantal Akerman, de comprendre les différents tons d’introspection qu’elle a utilisé, ce documentaire parvient avec brio à restituer le cinéma sans concession de Chantal Akerman. Un cinéma ancré dans l’interrogation sur le sens de l’existence.

 

 

Chloe

Caution geek de BBX, Chloé écrit sur l'art, le théâtre et le cinéma. Passion fast-food, salopettes et nuits blanches. Toujours OK.

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3 Comments

  1. timide says:

    Pour bien voir ses films, Il faudrait une retrospective au centre pompidou ou même au forum des images …

  2. Artemisia.g says:

    Un jour j’ai vu “Je tu il elle”… Une claque dont je ne me suis pas vraiment remise.
    Après je me suis demandé s’il y avait quelque chose après Jeanne Dielman, tellement ce film est puissant…
    Elle est partie si vite, j’avais l’impression qu’elle avait encore tant de choses à dire. Franchement, je suis triste.

  3. J. says:

    Cette nouvelle m’a complètement bouleversée. Je ne comprends pas comment on peut être si triste à la mort d’une personne inconnue et pourtant si proche de nous par ses films.

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