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UN BEAU BORDEL, la prostitution s’expose au Musée d’Orsay

Après « Masculin –Masculin », et « Sade. Attaquer le soleil », le Musée d’Orsay qui n’a décidément pas froid aux yeux, se lance dans la première grande manifestation sur le thème de la prostitution avec une exposition intitulée Splendeurs et misères.

Comme une image

En rien l’exposition du d’Orsay ne dément sa première intention, telle qu’elle est édictée sur le site du musée :

« cette exposition tente de retracer la façon dont les artistes français et étrangers, fascinés par les acteurs et les lieux de ce fait social, n’ont cessé de rechercher de nouveaux moyens picturaux pour en représenter réalités et fantasmes ».

Les prostituées sont toujours vues à travers un regard d’artiste masculin. Que la prostituée soit une « pierreuse » ou une « demi-mondaine », qu’elle soit fantasmée ou montrée dans son quotidien, elle est toujours « objet » du regard. C’est une limite pour comprendre la réalité sociale de la prostitution féminine à cette époque, mais une limite tracée, affichée dès l’entrée dans l’exposition. On s’attache aux représentations avant tout, et à des images qui montrent autant qu’elles cachent ce qu’a été la prostitution.

La prostituée est peinte dans sa « splendeur », s’accordant aux lumières des boulevards du XIXè, les courtisanes lançant même les nouvelles modes à suivre ; et dans sa « misère », l’on n’hésite pas à exposer en foire des moulures de visages et de mains de femme recouverts d’acné syphilitique. Elle est un objet incontournable de la peinture de la vie sociale et de la vie parisienne pour des « peintres de la vie moderne », elle est un objet de curiosité, de fascination, de transgression ; puis elle s’affirme aussi, telle que le montre l’avancée dans les dernières salle de l’exposition, comme une figure motrice de renouvellement artistique.

Atmosphère, Atmosphère…

Le parcours dans l’exposition aurait donc un sens chronologique qui nous mènerait vers la modernité picturale. Mais l’importance de l’exposition nous confronte à de si nombreux œuvres, documents, citations, que le mouvement qui nous guide de salle en salle est davantage celui de la curiosité – face à ce que l’on n’a pas l’habitude de voir exposé – que celui de l’intellect. A certains égards, l’exposition prend d’ailleurs les allures d’une maison close. Avec son thème qu’il est tentant de dire racoleur, elle nous fait circuler dans des salles aux tons rouge, à la lumière basse, elle réserve des espaces « interdits au moins de dix-huit ans » où l’on entre en écartant des rideaux de velours… pour y découvrir photographies et films pornographiques du début du siècle.

Un grand plaisir lors de la visite reste, pour les inconditionnels du XIXème siècle, celui de circuler dans l’atmosphère d’une fin de siècle interlope, notamment celle de Paris, que l’on a déjà pu fréquenter dans la poésie et les romans de l’époque. Balzac inspire le titre de l’exposition et ses citations, comme celles de Baudelaire et d’autres, tapissent les murs. L’on croise des Degas, Toulouse-Lautrec, Boldini, à chaque pas. Les chefs-d’œuvre ne manquent pas. L’on est d’ailleurs amené à relire des tableaux très connus sous l’angle de la prostitution. Dans l’Etoile de Degas, l’arrière-plan montre les coulisses de l’Opéra, où l’on voit d’autres danseuses ainsi qu’un homme vêtu de noir.

De l’ambiguïté au refoulé

« On ne sait plus si ce sont les honnêtes femmes qui s’habillent comme des filles ou les filles qui sont habillées comme des honnêtes femmes » énonce Maxime Ducamp.

L’exposition nous fait entrer dans un espace placé sous le signe de l’ « ambiguïté ». Les blanchisseuses et petites ouvrières recourent occasionnellement à la prostitution quand elles ne peuvent par vivre de leur travail du jour. Sur les boulevards, difficile de distinguer les prostituées des autres femmes, sauf quand elles se mettent seules, aux terrasses, à l’heure de l’absinthe ; sauf si l’on sait lire de discrets signes (du jupon relevé au regard insistant sous la voilette). Cette ambiguïté est ce qui aurait fasciné et inspiré les artistes. Ces derniers se plaisent à montrer l’envers d’un décor, comme celui d’un opéra luxueux où les petits rats, de condition modeste, sont conduits à se prostituer avec de riches clients, ces hommes distingués en chapeaux haut-de-forme.

L’exposition insiste fortement sur cette notion d’ambiguïté, ce qui est aussi une façon de dire le caractère difficilement lisible de la prostitution. Condamnée moralement, ornant les boulevards au même titre que l’éclairage, joyeuse et misérable, opulente et ruineuse, montrée, affichée, cachée, quotidienne ou exceptionnelle, la prostitution tente d’être régulée, astreinte à des registres et des normes d’hygiène, mais elle échappe largement au contrôle.

Et pour cause, puisque chaque femme cache peut-être une prostituée. C’est du moins ce que l’exposition, maladroitement, semble parfois suggérer. La prostitution masculine, à une ou deux exceptions près, n’a pas sa place. Il n’y a que des prostituéEs, des femmes peut-être prostituées, des femmes qui rêvent de devenir courtisanes, etc. L’on se demande pourquoi certains tableaux sont exposés. Sans indications, ils nous laissent face à des visages et des corps de femmes que l’on se demande comment interpréter, comme si derrière toute femme peinte à l’époque se cachait une prostituée potentielle. L’ « inquiétante étrangeté » du féminin est manifeste : la prostituée est chez plusieurs artistes, de manière latente, une des figures du « mal » que représente pour eux plus ou moins consciemment les femmes, toutes filles de Babylone ou d’autres femmes pècheresses. En renvoyant la prostitution du côté d’un féminin vicieux, l’on se décharge d’une angoisse, celle à laquelle nous renvoie l’idée d’un rapport monnayé au corps et à l’acte sexuel. Qu’est-ce que l’on met en jeu lorsque l’on se confronte au thème de la prostitution ? L’ambiguïté peut aussi être comprise dans un sens plus général : en ne mettant pas à distance les prostitu-é-e-s, en évoquant des frontières troubles, l’on renvoie ce que chacun et chaque société négocie dans le rapport au sexe et à l’argent.

L’exposition a le mérite d’affronter cette « angoisse ». Sa richesse nous interroge : comment une exposition sur ce thème n’a pas pu faire l’objet d’une exposition d’ampleur plus tôt – alors même que la prostitution continue, plus que jamais, à fournir des sujets d’inspirations aux artistes, comme le prouvent de nombreux films sortis récemment ? L’exposition Splendeurs et Misères circonscrit son sujet et le traite habilement sur la période donnée.

S’y manifestent en prime des surgissements conscientisés ou non de l’angoisse liée au « tabou ». Les salles réservées au moins de dix-huit ans le sont explicitement. Les petites cartes de visites de prostituées (« massage hygiénique », « massage nouvelle méthode »), petites boîtes de préservatifs d’époques, sont placées étrangement derrière les banquettes d’une salle, si bien qu’il faut monter sur celles-ci pour s’y pencher. Est-ce un défaut dans la conception de l’exposition ? Est-ce que l’on cherche justement à jouer sur le caché, à nous inviter à prendre place* ? Les fautes d’orthographe et d’accentuation qui parsèment le texte, sont, quant à elles, plus inattendues dans un tel lieu de culture**. Ne sont-elles pas symptomatiques d’un sujet qui demeure, d’où qu’on se place, difficile à aborder ?

 

SPLENDEURS ET MISERES. Images de la prostitution, 1850-1910

22 septembre – 17 janvier Musée d’Orsay

 

Article initialement publié sur le site Nouvelles Vagues, rédigé par Sarah.

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One Comment

  1. Neutrino says:

    Superbe article pour une superbe exposition!

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