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PETITE HISTOIRE DU VOGUING : Une danse entre underground et culture pop

Vous l’avez peut-être remarqué sur les dancefloors, depuis quelques temps maintenant, le voguing revient en force. Des milliers de jeunes, de toutes origines, des gays mais pas seulement, pratiquent le voguing. Les vidéos sur YouTube cumulent plusieurs milliers de vues. Aujourd’hui le voguing est une « tendance » qui a traversé l’Atlantique et se développe un peu partout, en France, en Russie, en Espagne… Encore un effet du revival nineties ? C’est possible, toujours est-il qu’il est grand temps de faire une petite séance de rattrapage sur un phénomène artistique et culturel né dans les années 1960.

Le Voguing c’est quoi ?

La légende du voguing semble faire remonter son apparition aux années 1920 dans les ballrooms de Harlem. Mais, si son origine est auréolée de mystère, c’est dans les années 1960 – 1970 que le mouvement va se développer. Comme elles le sont souvent, le voguing est une danse sociale : son origine est double. C’est une danse née dans la rue, dans une culture urbaine de battle, qui s’est développée dans des lieux clos : les ballrooms.

Les ballrooms étaient des lieux de sociabilité gays et lesbiens apparus dès la fin du XIXe s. et où prenaient place des concours de travestissement. Dans les années 1967, les drag noir.e.s décident d’ouvrir leurs propres balls, à force de perdre systématiquement face aux drags blanc.he.s ou de devoir se blanchir le visage pour participer aux compétitions. En 1977, Crystal LaBeija annonce l’ouverture de sa propre  house : la House of LaBeija, après avoir perdu lors d’un ball majoritairement blanc et dont elle accusera le jury (dont faisait partie Andy Wharhol) de racisme.

Cette appellation de « house » renvoie déjà aux maisons de couture, comme on parle de la maison Chanel ou de la maison Dior. Le lien avec le monde de la mode est établi. Les houses sont à la fois des familles, des groupes sociaux et des équipes en compétition. Dans les balls, elles s’affrontent, les compétiteurs et compétitrices dansent, ou défilent en drag, et il s’agit pour chacun d’incarner avec le plus de vraisemblance possible une catégorie de la société blanche. Dès son origine, le voguing est un jeu avec les codes, de la sexualité, du genre, de la société. Le voguing peut apparaître comme un prolongement du drag : en reproduisant les poses des mannequins dans les magazines, les vogueurs interrogent les codes de la féminité sociale. D’ailleurs, ils ne dansent pas toujours travestis, ce qui compte, c’est la gestuelle, les postures, plus que le vêtement lui-même. Le nom de voguing à proprement parler est probablement dû à Paris Dupree qui imitera l’ensemble des poses d’un magazine de Vogue.

S’il est un phénomène qui récupère les codes de l’industrie du luxe et de la mode, le voguing est une contre-culture des exclus qui exprime le besoin de groupes discriminés de récupérer les poses et de s’approprier la gestuelle des icônes sur papier glacé. C’est d’ailleurs l’attitude qui compte : le maître-mot, fierceness (férocité).

Voguing mainstream

C’est l’année 1990 qui marquera le passage du voguing de la scène underground aux spotlights de la pop culture. C’est en effet cette année-là que Madonna sort son single  Vogue. C’est également l’année du documentaire de Jennie Livingston Paris is burning consacré à la star du voguing : Paris Dupree. Le documentaire de Jennie Livingston a remporté le Grand Prix du Jury au festival de film de Sundance et de nombreuses récompenses, contribuant ainsi à faire connaître le phénomène artistique. Mais, comme bell hooks a pu le souligner dans Is Paris burning ?, le documentaire tend à réduire une contre-culture qui interroge les rapports au corps, au genre et au rôle social à un simple spectacle, un simple divertissement.

S’il était resté confidentiel, essentiellement connu des minorités homosexuelles, et n’intéressait que peu les féministes auparavant (il faut dire que les écrits féministes étaient surtout le fait de femmes, blanches de la bourgeoisie) c’est le tournant queer des 90’s qui va également mettre au jour son potentiel critique : Trouble dans le genre de Judith Butler paraît la même année que Paris is Burning.

Judith Butler consacrera un article au voguing dans Bodies that Matter dans lequel elle écrit interrogeant en ces termes le potentiel critique de cette danse : « C’est en ce sens que Paris is Burning ne décrit ni une insurrection efficace ni une douloureuse subordination, mais l’instable coexistence des deux. Le film témoigne du douloureux plaisir de l’érotisation et de la reproduction parodique des normes qui tirent précisément leur pouvoir de ce qu’elles excluent les occupations inversées que les « enfants » réalisent néanmoins. » (Ces corps qui comptent, « Le genre brûle : question d’appropriation et de subversion »).

A la fois mouvement culturel qui prend son envol et transgression des normes : au début des années 1990, le voguing est en vogue. On notera toutefois qu’il n’existe qu’une seule house lesbienne : la House of Moshood qui est restée confidentielle. Lorsque les lesbiennes et les féministes s’intéresseront à la déconstruction des genres, le genderfucking, ce sera au travers de performances post-porn ou du drag king, pas par le biais de la danse.

Peu à peu, la ball room scene se désagrège, au moment même où elle aurait pu acquérir une certaine reconnaissance, d’une part à cause de l’épidémie de sida qui décime les communautés homosexuelle et transexuelles dans les années 1990 mais également parce qu’en montrant certain.e.s danseurs/ses et performeurs/ses, le documentaire de Jennie Livingston avait contribué à les étiqueter comme putes ou camé.e.s les maintenant ainsi dans la marginalité et les empêchant ainsi d’accéder aux circuits artistiques plus traditionnels.

Is Paris voguing ?

Il faudra attendre les années 2000 pour assister au renouveau de la ball room scene. En France, c’est Lasseindra Ninja qui découvre le voguing à New-York et l’importe en France. Petit à petit le voguing se développe, et le mouvement « prend » véritablement en 2009. Si le voguing est d’abord une culture afro-américaine homosexuelle, et à ce titre elle se heurte au racisme comme à l’homophobie, elle s’ouvre progressivement à d’autres cultures. Ou plutôt d’autres cultures s’ouvrent à elles. Popularisé par des artistes pop, le voguing, est peu à peu devenu tendance.

 

 

En savoir plus :

• Bressin T. et Patinier J.: Strike a pose : Histoire(s) du voguing (préface de Didier Lestrade), Editions des ailes sur un tracteur

• Paul Brocart (ENS Lyon), Ariane Temkine (ENS Ulm, Paris-III) : « Le voguing, autour de Paris is Burning », Contribution à la journée d’études « Danse avec les genres » organisée par le laboratoire junior GenERe de l’ENS de Lyon le 19/09/14, en écho à la biennale de la danse.

http://www.vice.com/Fringes/french-drag-queen-dance-battles documentaire de Vice, sur la naissance de la scène voguing à Paris, autour de Lasseindra Ninja.

• Voguing and the House Ballroom scene of New-York City, Chantal Regnault.

 

 

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Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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2 Comments

  1. emi says:

    Bonjour,
    Quelques erreurs importantes sur le voguing: le nom et l’origine sont dûes à Willi Ninja qui apparait dans le documentaire et aussi participe au clip de Madonna (et sur les gifs de l’article, c’est lui aussi)
    Et le docuementaire Paris is burning tient son nom d’une compétition de la House de Paris Dupree mais Paris Dupree n’est pas une star du voguing (mais des ball rooms) et le documentaire n’est pas sur elle mais sur l’univers des ball rooms en général et il évoque bien d’autres houses et personnalités des ball room : Xtravaganza, Labeija, Ninja, St Laurent….
    En réalité Paris Dupree apparait très peu dans le docu.
    Voilà quelques précisions…. importantes!

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