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Moi, si j’étais un King…

Un atelier drag-king, c’est l’occasion de mettre en mots et en corps sa perception de la masculinité. D’en voir les contradictions, d’en explorer les possibles, de fabriquer un autre soi et de rencontrer ceux des autres. Retour sur une expérience d’un autre genre.

Le drag-king est l’acte de se construire une identité masculine hautement performative de façon temporaire. Sans être pour autant réservée aux femmes, cette pratique occupe une place importante dans la culture lesbienne. Si le terme est apparu au début du XX° siècle, l’acte en lui-même, le fait de se kinger est au moins aussi ancien que les rôles de genre qu’il s’amuse à exacerber. Mais cet article n’est pas une histoire du drag-king. C’est une histoire DE drag-kings. L’histoire de Léon, de Marc, de Jordan, de Gaëtan et d’une dizaine d’autres kings, qui se découvrent, se rencontrent, trouvent déjà parfois le temps de se draguer ou de traverser quelques crises existentielles le temps d’un atelier, le tout encadré par la présence bienveillante d’Isabelle Salem Sentis, alias Diego.

Alors comment ça se passe, l’entrée dans une identité super-masculinisée ultra-faussement-testostéronnée ?

Ça débute dans un joyeux brouhaha, la salle se remplit, on fait un cercle avec les chaises, on s’installe, on trépigne, on se tait enfin, on sait qu’il va falloir être sérieux. Isabelle commence par nous faire parler de nous, de nos vécus (ou non) de Kings, on se met à parler de poils, et de fil en follicule on commence à mettre des mots sur ce qui nous semble représenter la masculinité. Puis, place à la pratique. On se pack une capote remplie de coton dans la culotte, on se bande les seins, on enfile une chemise, on se dessine une moustache, on retire le packing, on rajoute de la moustache, on remet le packing, on troque bandes velcro et chemise contre un t-shirt large pour quand même cacher sa poitrine, encore un peu de moustache, on est hyper velu, on provoque le king d’à côté en duel d’escrime avec sa bite en coton, on se jauge, on se trouve beau, on a les cheveux longs, on a un chapeau, on a foiré sa barbe et on ressemble à un yéti alors on recommence, on marche les jambes écartées, on cherche sa voix, on tente de réprimer certains mouvements réflexes, on s’empêche de mettre la main sur la hanche, on s’empêche de rire en partant dans les aigus, on s’empêche de … Est-ce que tu veux un coup de main pour ta barbe ? Ouais grave, et encore un peu plus de barbe, on efface tout, on recommence, on s’arrête plus, on se sent fort, on a toute une bande de copains, on est nos propres semblables, on est mille masculinités différentes, on est des KINGS.

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C’est assez euphorisant de se transformer en King, et, pour une première fois, c’était comme essayer de décrire quelqu’un que je ne connaissais pas encore : compliqué et hasardeux. Mais de là est né un gars de la campagne, comme moi, bi mais pas outé auprès de ses potes avec qui il traine pourtant tous les dimanches sur les parkings des Super U. Il s’appelle Gaëtan, et avec lui, j’ai recueilli les expériences de quelques copains Kings, les envies qui les ont poussés à devenir des Kings, leurs tâtonnements, leurs surprises et leurs découvertes.

Car il y a des tas de raisons de vouloir devenir King. Pour Suzie (aka Léon) et Shaya (aka Lil’ Shay) il est question de curiosité, de « découvrir comment elles allaient devenir un King ! » Johnny (aka Carl) avait « envie de voir son corps androgyne et poilu se transformer. »
Enfin, Leslie (aka Marc), «très intéressée par les problématiques de genre », l’a abordé comme « une façon de mettre en pratique des idées qui restaient très théoriques. »

En effet, le drag-king peut permettre de répondre à quelques questionnements personnels… ou parfois d’en faire surgir encore plus, car son propre genre n’est pas toujours une évidence ! L’atelier a notamment été l’occasion pour Shaya de « se prouver qu’elle avait une grosse dysphorie de genre et qu’elle se sentait parfaitement bien en mec. » Trouble dans le genre, donc ? À coup sûr. « L’absurdité de la binarité imposée par la société » (Leslie) est dévoilée, et se cristallise autour de la permanence d’échange autour des transidentités organisée par l’association Le Jardin des T qui avait lieu simultanément à l’étage d’en dessous. Johnny note : « C’était très cool de voir des femmes de l’asso trans en bas aller aux toilettes et nous voir ajuster nos bites en coton. Brusquement le monde était un espace non-binaire, paradoxalement codifié par des stéréotypes (talons hauts et grosses barbes sur air revêche) revendiqués parce que compris et non subis. »

Intense et troublante, l’expérience chamboule le rapport à son propre corps, en matière de ressenti comme de regard qu’on y pose : l’expérience du packing en est un bon exemple. Lee (aka Jordan) la décrit comme étant « une sensation totalement nouvelle, à la fois intriguant mais aussi carrément rassurant… Au point même de le garder toute la soirée après l’atelier ! » Une fois lancé, les Kings ne s’arrêtent plus ! Et pour cause : comme le note Leslie, « c’est vraiment une expérience d’empowerment. »

« En comparant mon king à celui des autres, j’ai pu appréhender ce que moi j’entends par masculinité, et comment je la définis. »
Léon (aka Suzie), poète maudit.

« Qu’est-ce qui nous pousse à singer les stéréotypes lorsque l’on se transforme ? Pourquoi tant de Kings dits virils, sexistes, homophobes, racistes and co ? Pourquoi singeons-nous le genre de garçons que nous méprisons le plus dans notre vie quotidienne de féministe ? Moi la première. »
L. B. (aka Laura Bouh), p’tit racaillou qui compense sa petitesse et maigreur par une barbe proéminente.

« Rentrer chez moi en ayant appris sur le monde et sur les milliards de façon qu’ont les humains de vivre la vie : c’est comme ça que je me dis que j’ai passé une bonne journée. »
Carl (aka Johnny) pompiste dans le Nebraska.

☞ Cet atelier s’est déroulé dans le cadre du colloque Genre et Arts, organisé par le laboratoire Genere, à Lyon. Remerciements tous spéciaux à Noémie Aulombard et à l’association lyonnaise Frisse pour l’organisation de cet atelier, ainsi qu’à Chriss Lag, réalisatrice de “Paroles de King”, pour la chouette énergie envoyée depuis derrière sa caméra.

Arsène M.

Rat de bibliothèque végan, Arsène dévore quand même tout ce qui est relié en queer. Iel passe beaucoup de temps à mettre du désordre dans ses mots et de l’ordre dans ses pensées.

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3 Comments

  1. airosdo says:

    des mots qui transforment mon regard et ma façon de penser le monde… c’est là le travail de la littérature…
    je suis fan de cet auteur là…
    Mona M …
    moi aussi !

  2. timide says:

    Et d’ailleurs, “Paroles de King” est un docu (queer) à découvrir que “Timide” recommande réellement … 8)

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