Gleichstellung der Homo-Ehe

Homosexualität_en, une exposition militante et audacieuse à Berlin

Corps biologiquement féminin sculpté à l’extrême par des années de bodybuilding, téton percé, cheveux courts, regard clair, bouche écarlate et pourtant peu lascive ; l’affiche de l’exposition Homosexualität_en, représentant le performeur transgenre Heather Cassils, donne immédiatement le ton.

Elle marque un double refus : celui de la normalisation rassurante et bourgeoise de l’homosexualité, d’une part, celle des facilités du discours et des clichés sur la sexualité et le genre que l’on ne peut pas toujours s’empêcher de dégorger quand on l’expose, d’autre part. Homosexualität_en est une exposition double créée dans le cadre d’un partenariat inédit entre le Schwules Museum* (musée gay de Berlin) et le très vénérable Deutsches Historisches Museum, et les commissaires ont fait le choix de déranger un peu, d’irriter, de dire l’homosexualité en faisant des vrais choix politiques.

Le premier niveau de l’exposition au DHM est composé de deux salles principales. Dans la première, une foule de vitrines contenant des objets hétéroclites et flanquées d’écrans sur lesquels sont diffusés les témoignages liés aux objets exposés. On papillonne de l’un à l’autre, on s’arrête un instant pour attraper un casque quand un objet intrigue particulièrement, et on découvre une foule d’histoires variées, d’hommes et de femmes de tout âge – des histoires de coming out, de transitions, de premiers baisers et de combats politiques. Comme l’indique le titre de l’exposition, il s’agit de raconter les homosexualités au pluriel sans les ramener à des grandes généralisations surplombantes. Les faces arrière des vitrines sont toutes ornées d’un grand portrait de personnalité LGBT+ et de citations correspondantes, et je découvre non sans émotion, en me retournant en fin de salle pour embrasser la pièce du regard, qu’il ne s’agit que de femmes – écrivaines, militantes, actrices, artistes. La représentation féminine très marquée est l’un des choix forts de la commissaire Birgit Bosold, un choix que l’on attendait depuis trop longtemps déjà et qu’on ne peut que saluer.

Le second est celui de présenter une histoire des combats LGBT+ via un déroulement alphabétique de problématiques, en commençant avec A comme Act-Up . Associations LGBT+, féministes et antiracistes, photos de grandes manifestations, pages de fanzines, affiches, uniformes, films ; la partie historique fait la part belle au DIY, au bricolage politique et social et aux mouvements militants grassroots. Il s’agit d’assembler et de documenter des savoirs et des pratiques non hégémoniques, et cette accumulation est jubilatoire, énergisante. Et qu’importe si l’accrochage fait un peu fouillis, si les cimaises ne laissent pas toujours beaucoup d’espace pour circuler et voir tous les tableaux. On fait ici la cartographie de révolutions moléculaires, de devenirs mineurs, du micro plutôt que du macro, et le pari est pleinement réussi.

L’étage supérieur creuse la faille de la violence et de la discrimination qui se dessinait déjà en pointillés dans les célébrations joyeuses du premier niveau. A peine gravi l’escalier, on se retrouve devant une série d’alcôves dans lesquelles on peut s’arrêter un instant; dans ces petites niches feutrées, dédiées chacune à une thématique, sont diffusées en boucle des citations homophobes glanées dans les déclarations d’hommes et de femmes politiques, de prédicateurs, dans des textes politiques et religieux. Une fois cette symphonie de l’intolérance digérée vient une partie cartographique, recensant les crimes envers les LGBT+ et les législations en vigueur les concernant à travers le monde, suivie d’une salle exiguë structurée autour du triangle rose. En sortant, une pièce de Heather Cassils vient briser l’étau du malaise ; un grand bloc d’argile sculpté à coups de poings par l’artiste au cours d’une performance dont la bande sonore est diffusée autour de la sculpture. Elle fonctionne à la fois comme symbole des violences incroyables infligées aux corps queer et homos et comme catharsis bienvenue de cette violence.

Parmi les nombreux autres éléments de l’étage supérieur – installations, séries de portraits, vidéos – c’est le tout dernier qui donne le plus clairement l’orientation politique et théorique de l’exposition. On y découvre une petite bibliothèque de la théorie queer qui est loin de s’arrêter à Foucault et Simone de Beauvoir. Judith Butler y côtoie des ouvrages sur l’intersexualité, des Lesbian and Gay Studies Readers, des études queer aux titres racoleurs comme Terrorist Assemblages: Homonationalisms in Queer Times et Cruising Utopia, et des travaux intersectionnels comme Queering the Colour Line et Black Queer Studies. On note aussi une vitrine joliment nuancée sur la représentation trans dans les médias grand public, et les panneaux qui posent la question provocante : pourquoi vouloir à tout prix s’en tenir à deux genres, même dans le discours LGBT+ ? De quoi énerver tous ceux qui n’ont encore rien compris au “djendeur”, et camper fermement l’exposition dans le foisonnement contemporain des études de genre en train de se faire et des problématiques queer de fluidité des genres et des corps.

En conclusion, Homosexualität_en est une exposition intelligente et courageuse. Elle revitalise l’espace un peu empesé du Deutsches Historisches Museum, prend pleinement acte des avancées politiques et théoriques de la théorie queer et des études de genre des dernières décennies, et se présente comme un lieu ouvert d’élaboration plutôt qu’un résumé didactique et autoritaire d’une histoire raisonnée de l’homosexualité déjà mille fois racontée. A voir absolument, si vous êtes de passage à Berlin !

 

 

 

Homosexualität_en, Schwules Museum* et Deutsches Historisches Museum, Berlin, du 26 juin au 1er décembre 2015.

 

Kit

Kit est un croisement entre ta prof de lettres préférée et un monstre sous-marin tentaculaire énervé et misandre, un animal hybride qui hante les bibliothèques et les failles spatio-temporelles.

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