Lyon se met au couleur du colloque - copie

GenERe, un laboratoire de recherche dédié aux questions de genre

Le laboratoire de recherche GenERe (Genre : Epistémologie et Recherches) de l’ENS de Lyon a organisé la semaine passée une série de journées autour des thématiques “Genres et Arts//Genres en Arts”. Il s’agissait d’un ensemble de conférences et de tables rondes dont l’objet était de penser le domaine de l’art comme un espace politique où les rapports de domination se recréent ou sont représentés. 

La matinée de jeudi, par exemple, avait pour thème “Arts, féminisme, queer et pratiques du corps”. Il était possible d’assister à l’intervention d’Emilie Jouvet ou de Rachele Borghi et Silvia Corti/Slavina, les performeuses militantes du collectif Zarra Bonheur. Chriss Lag est également intervenue, et son documentaire Parole de Kings a été projeté dans la soirée. Cerise sur le gâteau, ces travaux se sont terminés par un atelier Drag King organisé en partenariat avec l’association Frisse.

Pour en savoir plus, Noémie Aulombard, Pauline Rousseau, Camille Khoury et Paul Brocart ont accepté de répondre à nos questions.

BBX : GenERe est un laboratoire junior de l’ENS de Lyon. Tout d’abord : c’est quoi un laboratoire junior ? Quelles sont vos activités ? Comment s’est-il créé ?

Un laboratoire Junior est un laboratoire de recherche créé et géré par des étudiants(es), du master à la thèse. Ils sont basés à l’ENS de Lyon mais les laboratoires sont ouverts aux étudiants(es) d’autres universités de la région. Nous disposons d’un budget alloué par l’ENS et il nous appartient de chercher d’autres financements afin d’organiser nos événements. Cette initiative vise à encourager les chercheurs (et chercheuses) novices à entreprendre des activités de recherche (organisation de colloques, d’ateliers, etc.) et à participer activement à la diffusion du savoir. Créé il y a deux ans, le labo GenERe a ainsi organisé un très grand nombre de journées d’études et de colloques autour des questions de genres et sur des thèmes aussi divers que : “Genre et jeu vidéo”, “La théorie du genre”, “Genre et militantisme”… Pour plus d’informations, voir le site.

Pourquoi la notion de laboratoire pluridisciplinaire a-t-elle particulièrement de sens quand il s’agit des questions de genre ?

Cette question renvoie à se demander si les études de genre sont une discipline en soi ou comme le soulignait Joan Scott : “une catégorie d’analyse utile”, un prisme pour renouveler le regard sur des disciplines aussi variées que l’histoire, la sociologie, la littérature, le théâtre ou la biologie…. Ce débat est loin d’être clos. Tantôt l’on analysera certaines disciplines au prisme du genre, tantôt l’on aura recours à des outils théoriques développés par d’autres matières, en prenant les études de genre comme domaine en soi. Plus concrètement, au sein du labo, la variété des parcours universitaires permet de croiser les approches, de mettre en valeur divers centres d’intérêt et d’enrichir ainsi ces débats de multiples points de vue.

Conférence performée Anne Cresseils

La semaine dernière était chargée, d’abord trois journées d’études autour de la thématique “Genres et Arts”, c’est vaste. Pourriez-vous préciser un peu ? Quel est le but de ces journées ? Qui sont les intervenant.e.s ? Quel est le programme ?

En effet ! Nous nous sommes demandé comment les disciplines artistiques se sont emparées des questions de genre. Comment les artistes mettent-ils en scène des corps minorisé.es (racialement, sexuellement et socialement) ? Qu’ont-ils à dire sur certains rapports d’oppressions spécifiquement liés aux questions de genre ? Plus largement, nous avons voulu interroger la place de l’université dans ce travail : quelle place pour le corps à l’université et dans la recherche en général ? Est-ce que la distance mise entre un sujet de recherche et un(e) chercheur(se) n’est pas aussi une manière d’ignorer le lieu d’où l’on parle, d’interdire une “parole située” consciente que son lieu d’énonciation porte en soi certains prismes d’analyse ? Dans le cadre du colloque “Genres et Arts // Genres en Arts”, nous avons voulu nous appuyer sur une approche transdisciplinaire, informée par l’intersectionnalité et la théorie queer. Notre volonté est d’affirmer la position politique intrinsèque à ces recherches, indispensable selon nous pour d’aborder ces questions.

Concrètement, nous avons décidé d’inviter majoritairement des artistes – afin de donner la parole aux premier(es) concercné(es) – et de travailler à partir de leur regard sur le travail qu’ils.elles proposent. Nous avons voulu aussi rompre avec la forme traditionnelle de l’intervention magistrale où le ou la chercheur(se) est placée dans la position de celui (ou celle) qui délivre un savoir à un auditoire souvent silencieux – voire endormi. La parole est ouverte à la salle durant toute la durée des interventions afin qu’un dialogue puisse s’établir entre la scène et la salle et que le public soit aussi actif, potentiellement producteur de savoir et pas seulement récepteur. Nous avons aussi créé un blog du colloque où nous postons dans la rubrique “Actualités” des éléments qui nous semblent pertinents (articles, liens vidéo…). Suite au colloque, nous avons décidé de continuer à le faire vivre en postant les enregistrements audio des interventions ainsi qu’une bibliographie des ouvrages cités par les intervenant(e)s ou le public. Nous souhaitons que ce blog continue à exister comme outil de diffusion du savoir et soit potentiellement un espace de partage de savoir et de débat…

Le programme du colloque était assez copieux et volontairement très varié (tant dans les disciplines que les questions soulevées). Nous invitons celles et ceux qui voudraient en savoir plus à se rendre sur le blog où ils et elles trouveront le programme complet ainsi que de rapides biographies des intervenant(e)s et des liens vers leurs travaux respectifs.

Le but du colloque était sûrement moins de répondre à ces questions que de les poser, d’ouvrir des pistes de réflexion et un espace de débat autour de ces thématiques. Nous avons aussi cherché à savoir si cette forme pouvait fonctionner, si le public était disponible et prêt à s’engager dans la discussion… Au regard de ces journées, nous pouvons dire que l’ambiance générale était plutôt favorable à un débat ouvert et bienveillant. Cependant, l’architecture globale de la salle restait assez frontale et empêchait peut-être une totale liberté dans le débat… A réfléchir pour la suite…

Table ronde sur l’Afropéanité avec Jezabel d’Alexis, Ludmilla Dabo, Eva Doumbia et Mrs Roots

Ensuite, samedi, vous avez organisé avec l’association Frisse un atelier Drag King. C’est quoi un atelier Drag King ? Quel est le lien entre ces deux événements ?

Un atelier Drag King est un moment d’expérimentation de la masculinité pour des personnes assignées “femmes” à la naissance. C’est un temps où on se crée un personnage masculin (notre King) et où on joue à être lui. A l’instar de la Drag Queen qui offre une représentation exagérée des féminités, le Drag King, lui, caricature et parodie les masculins, ce qui fait apparaître que tout n’est qu’affaire de codes et d’images du corps. Concrètement, on transforme notre corps féminin en corps masculin. Cela va des cheveux, des poils sur le visage, du bandage des seins, au port d’une verge (fabriquée, pour l’occasion, avec un préservatif et du coton). Cela passe aussi par l’exploration de diverses postures corporelles : marcher comme un homme, se tenir comme un homme, parler comme un homme, ce qui va mettre en jeu un autre rapport à l’espace et à son occupation. Ensuite, on va jouer des saynètes, des situations où différents types de masculinité vont être sollicités.

Le Drag King peut être considéré comme une démarche artistique dans certains cas. Nous voulions faire voir la diversité des pratiques artistiques qui ont pour objet la mise en question, voire la contestation, des normes de genre, par le corps même. On l’a dit : dans l’équipe, nous sommes attaché(e)s à l’idée du corps – qui est trop souvent absent du processus de recherche – et de mise en pratique. Il nous semble important de lier théorie et pratique, savoir théorique et savoir militant. Il nous a semblé logique de prolonger ces journées “Genres et Arts / Genres en Arts”, par ce moment de mise en pratique.

Les journées d’étude, comme l’atelier Drag King, étaient ouvertes à tous ? En tant que laboratoire de recherche, pourquoi choisir d’ouvrir vos activités de cette façon ?

Nous avons tendance à déplorer que la recherche et le monde universitaire soient dans une tour d’ivoire, avec une position de surplomb par rapport au reste du monde. Nous pensons que le public peut nous apporter autant que ce que nous sommes censé(e)s lui apporter. C’est pour cela que certains événements, et en particulier “Genres et Arts // Genres en Arts”, sont pensés dans un rapport d’horizontalité et de réciprocité avec le public. Nous voulons explorer d’autres façons de diffuser les savoirs.

Cela dit, l’atelier Drag King, en lui-même, a lieu en non-mixité, et n’était ouvert à tous qu’au moment du temps convivial qui l’a suivi. La non-mixité, dans ces cas-là, permet de faire émerger des vécus et des paroles qui ne pourraient se déployer en moments mixtes.

Interventions de Frank Lamy et Natacha Lesueur

Et la suite ?

Tout d’abord, nous allons nous reposer un peu (rires). Nous allons commencer par mettre en ligne les enregistrements et la bibliographie du colloque, faire un “retour sur expérience” avec les intervenant(e)s, entre nous et avec le public si ce dernier se manifeste sur le blog ou sur Facebook (c’est une invitation à nous faire part de vos idées). Ensuite, nous participerons à “Mode d’emploi, festival des idées” organisé par la Villa Gillet en novembre. Nous avons proposé un atelier intitulé (Im)postures lors de la Foire aux Savoirs (pour en savoir plus, venez nous voir samedi 17 octobre à St Fons, dimanche 22 novembre à l’Hôtel de Région et dimanche 29 novembre aux Subsistances dans l’après-midi). Nous animerons une table ronde dans le cadre des Cartes Blanches du festival avec Masha Gessen, journaliste et activiste russe (vendredi 20 novembre à 15h à la Bibliothèque du 4e). Nous nous dirigeons aussi vers un partenariat avec Ecrans Mixtes pour leur festival de cinéma qui aura lieu en mars 2016.

A plus long terme, nous avons l’intention de prolonger le Labo GenERe. Au même titre que la Journée d’Etudes “Genre et militantisme” organisée l’année dernière par le même groupe, ce colloque était pour nous une première tentative. Suivant les principes déjà évoqués (perspective politique queer et intersectionnelle, représentation et visibilisation des « minorisé(e)s » (socialement, sexuellement, racialement et validement), réflexivité de la recherche universitaire sur sa manière de “diffuser” le savoir et lien entre université et militantisme), nous aimerions monter un nouveau laboratoire dans le prolongement de GenERe mais davantage axé sur ces questions. Nous voulons par ailleurs affirmer un ancrage “local” dans la Région Rhône-Alpes. Nous sommes conscient(e)s que la majeure partie de ces initiatives a lieu à Paris et nous aimerions pouvoir nous développer à Lyon.

Nous convoquerons prochainement une réunion avec les personnes qui nous ont dit être intéressé(e)s par cette initiative. Si c’est votre cas, n’hésitez pas à nous contacter sur Facebook ou par mail (les adresses sont sur le blog).

Le Blog du Labo 

Leur page Facebook 

Noémie Aulombard, Paul Brocart, Camille Khoury et Pauline Rousseau, pour Genres & Arts

 

Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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