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L’ère de la gynécologie DIY : sorcières, cyborgs et dildomancie

Imprimante 3D dans une main, herbes médicinales dans l’autre, une nouvelle génération de sorcières est née. Adeptes des technologies open-sources, elles se réapproprient la gynécologie et la connaissance de leur corps avec une habileté à faire pâlir Hermione Granger.

Que savons-nous de la gynécologie? Variante déculottée du rendez-vous chez le dentiste, l’examen gynécologique a bien peu pour plaire : du délai d’attente pour obtenir un rendez-vous à l’attirail d’ustensiles plus ou moins inquiétants, en passant un coût parfois prohibitif et une relative obscurité qui plane sur ce qui se passe « là-bas en dessous » pendant tout ce temps.

Ajoutez à cela les éventuels froncements de sourcils pleins de réprobation d’un-e gynécologue qui apprend que non, vous ne prendrez pas la pilule parce que « non, vous n’avez pas de rapports sexuels avec des garçons », et vous obtiendrez un assez bon portrait de la partie de plaisir que cela peut-être (pour celleux qui n’ont pas eu le plaisir d’en faire l’expérience directe).

Le curriculum vitae de la pratique n’est pas bien plus rutilant, puisqu’on y trouve de nombreux liens avec des pratiques colonialistes allant parfois jusqu’à la torture. Ainsi, J.M. Sims, considéré comme l’un des pères de la gynécologie pratiqua ses expérimentations sur trois esclaves d’Alabama souffrant de fistules vaginales : Betsy, Lucy et Anarcha. Cette dernière fut opérée trente fois, sans anesthésie. Le succès de ses recherches lui permit par la suite de traiter avec succès (et avec anesthésie) de nombreuses femmes blanches.

Même constat pour les contraceptifs hormonaux, testés à grande échelle sur des populations pauvres, et le plus souvent mal informées, si ce n’est pas du tout. En 1956, la première pilule, Enovid, a ainsi été distribuées aux femmes de Puerto Rico(1). Cette pilule, surdosée pour une efficacité plus probante, provoquait de nombreux effets secondaires, allant du mal de tête aux évanouissements : moins de 10 ans plus tard, 2,3 millions d’Américaines prenaient une version redosée de cette pilule qui, décidément, a un goût amer.

Heureusement, d’irréductibles sorcières luttent pour reprendre possession de ces savoirs aussi coûteux qu’élitistes, et pour les adapter à leurs propres besoins. Elles se placent dans la lignée d’Annie Sprinkle, qui proposait au public de venir jeter un coup d’oeil à son cervix à l’aide d’un spéculum et d’une lampe-torche, ou plus récemment de Cluny Braun, qui documente par vidéo son propre cycle menstruel et donc nous avions parlé ici. La recette secrète de cette nouvelle génération ? Les nouvelles technologies, mixées avec un bon sens de la débrouillardise et une pincée de médecines traditionnelles.

Car la sorcière du 21ème siècle n’a pas renoncé à ses plantes et à ses potions, loin de là : à Calafou, « colonie écoindustrielle postcapitaliste », le biolab Pechblenda a ainsi organisé des ateliers de « dildomancie » pour fabriquer remèdes et lubrifiants naturels. Plus proche de nous, la performeuse Poussy Draama organisait cet été des ateliers gyneco DIY. Au programme ? Lecture, auto-examen, cueillette et transformation de plantes, rituels et partage.

À l’école des sorcières, hors de question d’aller tester son remède miracle sur des populations non-consentantes : le maître mot est AUTO-EXPERIMENTATION. Pas à l’aveugle, mais au contraire en puisant dans tous les savoirs traditionnels et scientifiques à disposition et en utilisant les nouvelles technologies pour développer les outils propres à les appliquer.

Ainsi, le projet Gynepunk, lui aussi né à Calafou de l’idée de Klau Kinky et de son association avec les chercheuses de Penchblenda, est un véritable manifeste du genre. Partant de la constatation que la mainmise d’une élite réduite sur les techniques de diagnostic génère « une extrême dépendance des patients» et « une profonde inégalité de classes en matière de savoirs », il cherche à créer des espaces et techniques de diagnostication accessibles à tous-tes. Le collectif revendique également la capacité à pratiquer ces techniques, de la synthétisation d’hormones jusqu’aux analyses d’urine, en passant par les tests de dépistage, via une démarche d’expérimentation radicale basée sur la confiance collective, avec pour seule condition le bon vouloir des concerné-es.

Au-delà de l’intérêt performatif et politique d’une ré-appropriation des discours scientifiques émis au sujet des femmes, ce genre de projet est aussi une formidable alternative au système de santé public dont sont souvent exclues les populations marginalisées (réfugiées, migrantes, travailleuses du sexe, précaires, handicapées, etc).

Les Gynepunks ont ainsi mis au point une manette biolab adaptée aux situations d’urgence : doté d’une centrifugeuse, d’un microscope et d’un incubateur, ce kit d’intervention portatif permet d’analyser les fluides corporels et d’y détecter la présence d’éventuelles infections.

Le second projet de Poussy Draama, un cabinet mobile basé dans un camion rouge baptisé le TransUterus Cruising Agency, s’inscrit également dans une démarche de reconfiguration du rapport à la gynécologie et à la sexualité. Elle y reçoit sous le nom de DocteurE Duchesne pour des séances gratuites et individuelles d’une heure où tous les sujets touchant au corps et à la sexualité peuvent être abordés sans complexe.

L’Observatoire de l’accès aux droits et aux soins de Médecins du Monde note une diminution constante de la proportion de femmes reçues au sein des Centres d’Accueil de Soin et d’Orientation, passant de 44% à 38% entre 2007 et 2013. Cette baisse signifie que l’accès au suivi gynécologique des plus précaires ne cesse de se restreindre.

Bien qu’encore naissantes et limitées par l’accès au matériel, ainsi que par le temps nécessaire à sa mise en place, ces initiatives sont précieuses, car elles permettent d’inventer des alternatives à un système de santé de moins en moins inclusif. Avec la multiplication des FabLab, ces laboratoires ouverts au public où chacun peut apprendre à utiliser une imprimante 3D , les possibilités de rejoindre les rangs des sorcières cyborgs se répandent comme une trainée de poudre.

De quoi court-circuiter les inégalités ? Peut-être, car comme le note justement Gynepunk : le feu est maintenant dans le camp des sorcières !

Pour plus de sorcellerie :

Arsène M.

Rat de bibliothèque végan, Arsène dévore quand même tout ce qui est relié en queer. Iel passe beaucoup de temps à mettre du désordre dans ses mots et de l’ordre dans ses pensées.

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One Comment

  1. Bonjour,
    Vous pourrez retrouver tout ce qui est raconté ici aux Rencontres Bandits-Mages les 14 et 15 novembre ! N’hésitez pas à me contacter à ce sujet.
    Ewen

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