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Coupe du monde de rugby : les femmes renvoyées dans leur 22 ?

On pouvait penser que le monde du rugby, qui n’est pas franchement réputé pour être le plus féministe était en passe d’évoluer : les grands événements du rugby féminin commencent à être retransmis à la télévision, de plus en plus de filles choisissent de chausser les crampons et d’entrer dans la mêlée. Mais, c’était sans compter sur l’effet Coupe du Monde. Vendredi 18 septembre s’est joué le premier match de cette Coupe du Monde, opposant l’équipe d’Angleterre qui accueille la compétition, aux Fidji. Et il semblerait que ce coup d’envoi soit l’occasion de se laisser aller à quelques débordements sexistes.

C’est la fédération française de rugby qui a lancé les hostilités : une campagne de soutien au XV de France s’est affichée un peu partout sur les réseaux sociaux. Avec des visuels plus que douteux, jugez vous-mêmes.

D’ailleurs, nos chers/chères ami.e.s de la Manif pour Tous ne s’y sont pas trompés, puisqu’ils ont repris cette campagne à leur compte. Même la FFR serait pour un modèle familial hétéronormé de type 1 papa + 1 maman + 1 garçon qui joue au rugby = une famille heureuse.

Canal Plus nous l’a également rappelé, le rugby, ce n’est pas un sport de fillette. La publicité annonçant l’événement sur la chaîne a de quoi en choquer plus d’une : une petite fille s’adresse à l’équipe de l’émission Les Spécialistes à qui elle demande de tout donner car ils vont commenter la compétition pour son papa. Oui, juste pour son papa. Pas pour sa maman, sa grande-sœur, ou toute la famille. Non, rien de tout ça. La petite fille s’adresse ensuite à Sébastien Chabal en lui disant : « T’es un guerrier, t’es pas une danseuse ». Et encore l’image du guerrier, du combattant. « On n’est pas là pour se raconter les Trois Petits Cochons ». Être à la hauteur, c’est commenter comme un bonhomme un sport de bonhomme. N’en déplaisent à celles qui ont déjà réservé leurs soirées pour les matches du XV de France. A priori, il n’y a que la séquence vestiaires qui les intéresseraient.

Le sélectionneur anglais n’est pas en reste, puisqu’il a fait remarquer dans un entretien au Daily Mail que ce n’est pas forcément une aubaine d’accueillir la compétition puisque « même une femme de chambre veut parler de rugby » en une telle occasion. Sous-entendant ainsi que le rugby n’est pas un sport de femme de chambre. Tout le monde va avoir son mot à dire, et si les femmes s’y mettent, où va le monde de l’Ovalie ?

Je vous fais grâce de toute la rhétorique de l’héroïsme viril que déploient les commentateurs sportifs dans la presse internationale : il est question de muscles, de pectoraux saillants, de ces héros dont le rugby a besoin pour inspirer une nouvelle génération. On n’a rien pu lire de tel lors de la dernière Coupe du Monde de rugby féminin. Au mieux, les commentateurs étaient impressionnés par le beau jeu qu’étaient capables de produire toutes ces femmes. Il y a de quoi être surpris.e de voir que les articles qui évoquent le rugby ces temps-ci ne parlent pas tous du jeu ou des qualités physiques des joueurs. Non, on peut (c’est la magie de l’Internet !) voir des articles présentant les rugbymen comme de gros durs au cœur tendre à l’occasion de galeries de portraits de leurs belles épouses. Le 17 septembre, Metronews titrait « Coupe du Monde : Ils ont tout plaqué pour elles » et l’on apprend que «Souvent aussi, ils pouponnent, cajolent et, entre deux “caramels”, offrent même des fleurs à leurs compagnes ou leurs enfants. » Heureusement que le journalisme sportif a de belles heures devant lui, il aurait été dommageable de passer à côté de cette information cruciale. Metronews réitère la performance en livrant un article sur « Les beaux gosses de la compet’ » le jour de l’ouverture de la compétition justement, sondage eDarling à l’appui. Les femmes, ce qui les intéresse dans le rugby, c’est que ce soit un sport « sexy » (je cite). C’est à croire qu’elles ne seraient pas capables d’en comprendre les subtiles règles.

D’ailleurs, elles en ont de la chance, ces femmes qui trouvent le rugby sexy : la Coupe du Monde de Rugby est l’occasion de la sortie du nouveau calendrier des Dieux du Stade. Et le Journal des Femmes de titrer : « Ces rugbymen qui nous donnent chaud » pour l’occasion. Là encore, rares sont les articles qui donnent à penser que les femmes puissent apprécier autre chose dans le rugby que la plastique des joueurs.

Heureusement, il y a quelques lueurs d’espoirs. Isabelle Ithuburu, Madame Rugby de Canal, Marie-Alice Yahé, Clémentine Sarlat, qui commentent également les matches. Pour la première fois également, Christine Hanizet, une femme, a arbitré un match en ProD2, la deuxième division professionnelle cette année. Les femmes investissent peu à peu les maigres espaces qu’on leur laisse dans ce monde de brutes. Pour ma part, je vous suggère de faire comme moi : poser vos crampons, décapsuler une bière, et vous enfoncer confortablement dans mon canapé pour profiter du début de la compétition.

 

  Photo de couverture : « Les Amoureuses du rugby » de Lise Anhoury

Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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2 Comments

  1. timide says:

    Il est certain que s’il fallait imaginer faire 14 PMAs par CMS pour arriver au même résultat mathématique, je pense que cela serait l’embrouille totale et à tout point de vue d’ailleurs … #compassionhein

  2. GF says:

    “On n’a rien pu lire de tel lors de la dernière Coupe du Monde de rugby féminin. Au mieux, les commentateurs étaient impressionnés par le beau jeu qu’étaient capables de produire toutes ces femmes.”

    Et pourtant, An Si déplorait que “si l’on acclame certaines d’entre elles, il serait tout bonnement hypocrite de ne pas reconnaître que c’est la plupart du temps plus pour une histoire de physique/plastique que pour une histoire de performances.” (http://www.barbieturix.com/2014/08/07/coupe-du-monde-de-rugby-oui-elles-jouent-aussi/)

    Soit c’est une subtile marque d’ironie que je n’ai su saisir, soit il y a contradiction.

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