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The Apprentice : télé-poubelle et sexiste

Mercredi soir. Nullement motivée à l’idée de travailler ou sortir, je me pose fort peu délicatement sur mon canapé. Tout en zappant, je tombe fortuitement sur ce qui semble être le début d’une nouvelle émission de télé-réalité, j’ai nommé : The Apprentice.

Pour moi, ce nom me rappelle avant tout l’épisode clôturant la première saison de l’excellente série Drawn Together, où l’on admirait l’équipe subir les foudres de Bucky Bucks, milliardaire fortement excité à l’idée de licencier les candidats. Mais le concept existe depuis plus d’une décennie outre-Manche.

Pour résumer, The Apprentice relate les péripéties d’une dizaine de candidats -directeurs marketings, responsables communication et autres managers – devant passer plusieurs épreuves ayant pour thème le monde professionnel. L’objectif final ? Obtenir un poste aussi bien placé que payé dans une grosse entreprise française. Voilà donc l’occasion idéale de vérifier si Bruno Bonnell allait lui aussi prendre un plaisir malsain à renvoyer les malheureux candidats !

Dans le premier épisode, les candidats galéraient dans un pressing intégralement automatisé. Ils peinaient, entres autres, à appuyer sur le bouton de la machine à laver ou à plier un maillot. Cela aurait pu être risible si le contexte économique actuel, difficile et précaire, ne rendait pas le concept de l’émission au mieux ironique, au pire écœurant. On ne va pas se mentir : à l’heure actuelle, même les plus hauts diplômes ne vous protègent guère du chômage, et la compétition s’avère serrée quant il s’agit d’obtenir un poste (passation de différents entretiens, parfois collectifs, acceptation de conditions pouvant altérer la vie familiale, j’en passe et des meilleurs). Mais filmer le tout revêt un caractère franchement cruel.

Non contente de tirer profit du désespoir des candidats, l’émission est également ponctuée de stéréotypes de genre. En effet, le caractère sexiste de The Apprentice ne semble nullement choquer les producteurs. Le premier exemple, qui saute aux yeux, est la formation des deux équipes adverses par sexe. Yep, les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Si l’idée pouvait sembler originale de premier abord, elle fait finalement office de faux pas de la part de la production. Le seconde que j’ai pu noter, également sans équivoque, est la récompense offerte à l’équipe féminine pour avoir remporté la deuxième épreuve : une manucure. Malheureusement, je suis sérieuse.

Les candidats eux-mêmes sont victimes de ces préjugés sexistes. Par exemple, dans l’épreuve au sein de la laverie, les spectateurs ont pu admirer une jeune candidate se faisant copieusement reprocher par une autre, un poil plus âgée, de ne pas savoir manier un fer à repasser avec la sentence suivante : « Arrête, t’es une femme, tu sais repasser ! ». Une cousine éloignée de notre Nabilla nationale, probablement…

Rassurez-vous, les hommes ne sont pas en reste : un participant était en désaccord avec l’objectif de l’épreuve, prétextant que “les femmes étaient plus avantagées, elles sont habituées à faire le ménage”, et un autre avouait -avec une honte plus ou moins prononcée- ne pas repasser ses chemises, “enfin si, mais juste le devant, jamais le derrière”. La parité est respectée, du moins en termes de sottises : piètre consolation.

Au final, cette émission pourrait presque être qualifiée de caricature, au vu des quelques stéréotypes sociaux et genrés accentués tout au long des deux épisodes de cette soirée. Triste ironie, alors qu’à l’heure actuelle, les femmes perçoivent entre 18.8% et 27.5% de salaire en moins que les hommes selon le secteur dans lequel elles sont employées (Insee, 2011), et que leur taux d’emploi en équivalent temps plein est de 59%, pour 74% chez leurs congénères masculins (INSEE, 2012).

Je félicite d’avance le gagnant futur de cette émission. Reste à se demander comment les treize candidats évincés vont pouvoir s’en tirer sur le marché de l’emploi. En effet, comment être pris au sérieux pour gérer une équipe lorsqu’on a été contraint de s’humilier devant une chaîne télévisée grand public, à grands renforts d’élimination tragico-comique par un monsieur chauve qui semble s’en ficher royalement ?

Cela dit, rassurez-vous : cette première fut un échec total, avec seulement 4,6% de part d’audience. Manque de publicité en amont, meilleure qualité des programmes adverses (hahaha!), ou rejet massif des téléspectateurs fatigués de supporter des concepts aussi stupides voire malsains ?

 

GF.

5 Comments

  1. J’apprends l’existence de cette émission en lisant l’article. En effet, c’est consternant…. Alors que cela aurait peut-être pu être un moyen d’illustrer IRL ces enquêtes de l’INSEE, en comparant par exemple les contrats proposés à un homme et ceux proposés à une femme, à qualification/expérience égale, etc.
    Ce que je me demande également, c’est pourquoi ces personnes ont accepté de participer à ce genre d’émission. Quand bien même ils/elles seraient payés 3000€ par semaine pour apparaître à l’écran, comme vous le dites dans l’article, comment être crédible ensuite sur le marché du travail, quand les “gains” dus à leur participation seront dépensés et qu’il leur faudra, vraiment, trouver un poste. Et pourquoi accepter d’être méprisé(e)s et tourné(e)s en ridicule devant les caméras?
    Et tous ces commentaires sexistes et misogynes, comment sont-ils perçus par les candidates? N’y a t-il pas même un commentaire en voix off qui souligne le fait que des phrases comme “les femmes étaient plus avantagées, elles sont habituées à faire le ménage” représente un réel problème?

  2. Merci pour cet article, ça fait du bien de lire des choses censées à propos de la télé !!!
    Ce qui serait tellement drôle, ce serait qu’une de vous s’infiltre dans une de ces super émissions, qu’on rigole un peu ( et pas jaune pour une fois )
    Changez rien :)
    Marie

  3. Lucietche says:

    Pourquoi ne pas envoyer un message au CSA? Apres tout l’enjeu de la loi d’aout 2014 est de proteger l’image de la femme, ils cherchent reellement a lutter contre les stereotypes de genre (je suis bien placee pour le savoir ayant ete en stage 6mois la bas). Un groupe de travail est specialement dédié aux droits des femmes et particulierement motivé en cas de saisies. ;) donc remplissez ce petit formulaire en copiant collant limite cet article (qui est top cela dit passant). Ca prend 5min, ils visionneront le programmes et dans quelques semaines rendront une decision ! Sans vous malheureusement l’autosaisine est difficile donc rien ne changera ;)

    http://www.csa.fr/Services-en-ligne/Formulaire-pour-signaler-un-programme

  4. GF says:

    “Et tous ces commentaires sexistes et misogynes, comment sont-ils perçus par les candidates ?”
    => Commentaires sexistes ? Quels commentaires sexistes ? Nope, tout est tourné vers l’effort d’embauche et les stratégies professionnelles adoptées pour remporter l’épreuve.

  5. GF says:

    Lucietche : visiblement l’émission fut victime de son succès (hahaha ! bis)
    http://tvmag.lefigaro.fr/programme-tv/article/television/88747/m6-deprogramme-d-urgence-the-apprentice.html

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