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Girl On Girl, un documentaire sur les lesbiennes fems

Jodi Savitz est fem, et fière de l’être. Cette jeune réalisatrice américaine prend pour cible les clichés sur les lesbiennes féminines dans son long-métrage Girl on girl, an original documentary. Son ambition : promouvoir la visibilité de toutes les lesbiennes et lutter contre les stéréotypes dégradants.

Jodi a grandi en Floride et a fait son coming out à 14 ans sans se heurter au moindre problème. C’est avec son déménagement à Evanston pour la fac, que les soucis ont commencé. Face aux critiques et à l’incompréhension de ses camarades de cours, la jeune femme a joué des coudes pendant quatre ans dans le département de gender studies, faisant l’expérience de l’ostracisme. Une prise de conscience douloureuse qui a donné naissance à une réflexion controversée : le documentaire n’est pas même terminé que le succès est déjà au rendez-vous sur les réseaux sociaux. On est allé poser quelques questions à Jodi.

 Jodi Savitz

BBX : Quelles sont les difficultés spécifiques des lesbiennes jugées « trop féminines » à l’intérieur de la communauté LGBTQI en terme d’acceptation, de relations, de crédibilité, de préjugés sur leur orientation sexuelle ?

Jodi Savitz : Il y en a beaucoup. Elles ressentent énormément de frustration et de stress parce qu’elles doivent constamment sortir du placard ou se justifier sur leur orientation sexuelle, plutôt que d’en parler avec les autres. On leur dit que passer pour hétéro serait un « privilège ». À l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté queer, ces femmes ne cherchent pas de réconfort auprès des autres lorsqu’elles sont stigmatisées. L’idée que les lesbiennes féminines sont des privilégiées me laisse sans voix.

Nombre d’entre elles ont des difficultés à se confier aux autres par peur de blesser celles qui sont plus visibles. La subversion de genre est souvent plus défendue à cause des injustices ouvertement exercées sur qui est plus visible, par exemple les crimes homophobes, la violence à l’école, etc… Par conséquent, on pourrait croire que ceux et celles qui sont moins visibles subissent moins d’injustices sociales ; en réalité les abus sont constants même s’ils adviennent de façon plus voilée.

Les femmes semblent devoir adopter des codes masculins pour évoluer car tout ce qui touche à la sphère du féminin est dévalorisé. Est-ce là une des causes des difficultés qu’ont les femmes à s’imposer ?

Je me suis posée la question plus d’une fois. Lorsqu’on analyse les différences de connotation entre « féminité » et « féminin » d’un côté, et « virilité » et « masculin » de l’autre – il est indéniable qu’il y a peu d’associations d’idées entre la féminité et des notions comme la force, l’indépendance, le pouvoir et/ou la volonté. Tout l’opposé des valeurs « masculines ». Je crois que nous résoudrions ce problème avec un peu d’imagination et un renouvellement sémantique. Par exemple en inventant des néologismes positifs et puissants du féminin et du masculin. Il pourrait y avoir un terme pour désigner une femme « forte, douce, dont l’aspect est traditionnellement féminin » (imaginez une femme d’affaire en tailleur, qui est aussi mère de famille, mais que ça n’empêche pas d’être ambitieuse…). Pour l’instant, en anglais du moins, cette femme d’affaires en tailleur est dénigrée et qualifiée de “bossy”, autrement dit de chieuse.

Personne ne fait l’éloge de ce charisme. Et c’est un peu le traitement que l’on réserve aux lesbiennes féminines ; une fois que le monde pourra verbaliser et décrire l’incarnation de la féminité sans instinctivement l’inférioriser, alors celle-ci pourra être reconnue comme une force et un aspect de la personnalité de l’individu à prendre en compte sérieusement.

Le titre du film, “Girl-on-girl”, fait ironiquement référence à tout un pan de la pornographie lesbienne mainstream. Pourquoi ce titre ?

Historiquement, le cinéma, la télévision et les médias ont représenté la sexualité lesbienne comme un ensemble de préliminaires à un rapport hétérosexuel, celui que l’on nomme girl-on-girl action. Les filles qui participent à ces représentations, agissent plus pour le plaisir du voyeur plus que pour le leur. Il est très rare que la sexualité lesbienne soit montrée explicitement à la télévision et lorsque ça arrive, ça a une valeur moindre que le reste des scènes d’amour. Généralement, les médias renvoient au regard phallocentrique moins associé à l’identité lesbienne et plus lié à la pornographie. Ça renforce les clichés féminin=frivole et masculin=légitime. C’est donc dans ce contexte de fantasme que la stigmatisation de la sexualité lesbienne trouve racine.

 Jodi Savitz (au centre) et les membres de l’équipe du film

Selon vous, les couples fem/fem sont moins respectés que ceux où il y a une figure « masculine» et une figure « féminine »? Que pensez vous du néologisme lipstick ?

Oui, les couples fem/fem sont pris BIEN moins au sérieux, pour les raisons que j’ai précédemment énoncé. Vous en trouverez confirmation sur le site où toutes les histoires de sorties entre filles sont interrompues par l’intromission non désirée d’hommes. Le terme lipstick n’est pas mauvais en soi, s’il est utilisé par une femme pour se décrire et si l’intention est positive. C’est un mot comme un autre, amusant, utile, ironique ou dégradant selon le contexte et les personnes qui s’en servent.

Le lesbianisme a toujours été considéré comme subversif non pas parce qu’il comportait un acte sexuel entre deux femmes, mais parce qu’il en excluait l’homme. Dans un monde phallocentrique où l’homme est la « meilleure option », une femme désirable aux yeux des hommes – mais qui aime les femmes – n’est-elle pas plus susceptible d’inspirer désir et haine à celui qu’elle exclut ? Dans cette optique, les fems ne sont-elles pas plus exposées à la violence ?

C’est une question digne d’une thèse de recherche. Grosso modo oui. Je pense que l’identité fem est interprétée et élaborée comme archétype à la fois de la « chieuse » et de la « putain ». Le terreau de cette idée est le besoin d’un certain type d’homme de déterminer comment un rapport sexuel sans pénis peut se concevoir. Quant à l’exposition des femmes à la violence, il faut considérer le concept de visibilité et de passing priviledge* (« privilège » de passer pour hétérosexuelle). Certains diront que les personnes qui transgressent visiblement le paradigme de genre et de sexe courent plus le risque d’être agressé et que le passing priviledge immunise les lesbiennes fems, contrairement à celles qui sont genderqueer. Le problème n’est pas de chercher qui dans la communauté LGBTQI est le plus exposé à la violence, mais de savoir comment éduquer les gens aux identités LGBTQI et prévenir les crimes en combattant l’ignorance.

Quand sortira votre film et où pourra le voir le public européen ?

Nous programmons sa sortie pour l’automne 2015 et espérons pouvoir le diffuser dans le reste du monde d’ici janvier 2016. C’est loin mais nous avons encore beaucoup de travail.

Toutes les infos sur le site www.girlongirlmovie.com

 

(Remerciements à Jodi Saviez.)

Elisabeth A. Beretta

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4 Comments

  1. Lyd says:

    Quand on voit que certaines artistes se faisant passer pour des hommes ont vu leur art mieux reconnu que sous leur nom de femme, ça illustre bien le souci. Idem quant à avoir encore la nécessité de monter des labels exclusivement féminin….il y a encore du chemin à faire.

    “Le terreau de cette idée est le besoin d’un certain type d’homme de déterminer comment un rapport sexuel sans pénis peut se concevoir”, homme ou femme d’ailleurs, car autant l’un que l’autre m’ont souvent directement insinué que “oui oui tu couches avec une nana, aaah tu dois en avoir des gadgets pour remplacer” …bas oui, c’est tellement logique. La aussi il y a encore du chemin à faire…

  2. Antigone says:

    The L word : éloge des lesbiennes hyper féminines pétées de thunes.

  3. Antigone says:

    Et pour revenir sur la notion de “privilège”, qu’elle conteste, ça se traduit concrètement par une surreprésentation des lesbiennes féminines dans les représentations culturelles.

  4. Clara says:

    Interview très intéressante avec d’excellentes questions, très agréable à lire, merci ! hâte de pouvoir voir le documentaire !

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