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“Deux amantes au Caméléon” ou la biographie fictive d’une Amazone collabo

Le roman de Francine Prose, Deux amantes au Caméléon, est un ouvrage polyphonique qui retrace la vie d’un personnage hors du commun : Lou Villars. Extraits de faux mémoires et d’autobiographies, lettres fictives… Cette biographie fantasmée reconstitue la vie d’une jeune femme autour de laquelle gravitent une galerie de personnages. Les voix s’entremêlent et se répondent pour entrainer le lecteur dans la passionnante histoire d’une lesbienne travestie qui acceptera de collaborer avec le régime nazi.

Francine Prose présente, dès le texte liminaire, son projet. Tout part d’une photographie de Brassaï, Couple de lesbiennes au Monocle, 1932, qui représente Violette Morris. En découvrant cette photo, l’autrice s’est plongée dans l’histoire de cette femme qui fut d’abord un espoir de l’olympisme français, puis une pilote automobile talentueuse pour finir par espionner pour le compte des Allemands pendant la Deuxième Guerre Mondiale. L’auteure explique que le projet de départ était d’écrire la biographie de Violette Morris. Mais entraînée par l’écriture, le texte s’est fait moins linéaire, et l’ambition d’un roman s’est mis à germer.

Peinture d’un Paris libertin de l’entre-deux-guerres

Un des aspects fascinants de ce roman est qu’il offre une peinture rafraîchissante de la vie parisienne des années folles. Le roman dresse le portrait d’une capitale bouillonnante à travers une multitude de regards, à commencer par celui du photographe « Gabor » (qui n’est autre que le double littéraire de Brassaï) . On y croise également Henri Miller sous les traits du romancier Lionel Maine. Piaf ou Picasso font de furtives apparitions. Paris apparaît comme une ville exaltée où tout est possible, tout est permis. Un des lieux essentiels est le Caméléon, le double littéraire du club lesbien de Montparnasse le Monocle, un endroit de débauche où le travestissement est de mise.

“On sait qu’Yvonne ouvrait chaque soirée avec une chanson sur un marin mort, puis accueillait les clients au Caméléon. Elle leur disait de considérer la porte du club comme un portail vers un royaume magique. Le seuil franchi, ils pouvaient se débarrasser de leur peau factice, de ce déguisement qu’ils portaient dans le monde. Les papillons en eux pouvaient sortir de leur cocon.” (p. 119)

Le travestissement apparaît comme une révélation de la vraie nature des clients du Caméléon, c’est pour cette raison qu’il va devenir une deuxième maison pour Lou Villars qui pourra alors vivre comme elle le désire. Lou interroge les frontières des genres, elle s’habille comme un homme, elle subit une double mastectomie pour pouvoir « s’insérer plus confortablement derrière le volant » et elle aimera des femmes, et d’une certaine manière, c’est cet amour des femmes qui la conduira aux pires horreurs. C’est un des paradoxes du roman d’ailleurs, de nous faire suivre ce personnage pour lequel on voudrait ressentir de l’empathie mais qui apparaît à de nombreux égards comme une incarnation du mal… La fausse biographie de Lou Villars n’est-elle pas d’ailleurs intitulée « Le Diable est au volant » ?

Entre fiction et grande Histoire

Si le roman interroge subtilement les frontières, c’est aussi parce qu’il se situe habilement à la limite entre fiction et documentaire. L’histoire de Lou Villars est indissociable de l’Histoire de l’Europe Occidentale au début du siècle. Il est passionnant de voir comment les personnages se retrouvent d’un côté ou de l’autre de l’Histoire. C’est une vexation, celle de n’avoir plus eu le droit de concourir en France et une histoire d’amour avec une pilote Allemande qui font basculer le destin de Lou Villars (et donc celui de Violette Morris) pour en faire une espionne sans cœur au service de la Gestapo. A l’inverse, le roman représente nombre de résistants, à commencer par la Baronne de Rossignol. La romancière place sous la plume de la baronne une réflexion profonde sur l’engagement afin de montrer à quel point l’Histoire collective est intimement liée à l’histoire personnelle de chacun des protagonistes.

« Personne ne savait que faire à propos de la guerre, des nazis, etc. Plus tard, presque personne ne savait pourquoi il faisait ce qu’il faisait – ou ce qu’il faisait, en fait. La plupart des Français, y compris moi, se raccrochaient à une histoire et s’y tenaient. Et ils y croyaient, plus ou moins. J’aimerais pouvoir clamer que je suis revenue du Sud à Paris parce que mon pays était piétiné par des cochons. J’aimerais pouvoir prétendre que je me suis enfouie dans le ventre du cochon pour le combattre de l’intérieur. » (p. 349)

Le roman de Francine Prose est un collage magistral, une mosaïque de fragments qui recréent non seulement une atmosphère, celle du Paris des années 1920-1930 mais également une vie, celle de Lou Villars.

« Une ou deux fois, j’ai envisagé d’aborder le sujet de la psychanalyse, en passe de devenir du dernier chic dans notre milieu. Je pensais que Lou avait dû souffrir de quelque traumatisme dans l’enfance. J’avais le vague souvenir d’un frère handicapé qu’elle aurait mentionné. J’ai aussi pensé que la rage et la tristesse de Lou contribuaient à faire d’elle une furie derrière le volant : farouche, concentrée, apparemment sans peur. » (p.212)

Les lecteurs et lectrices ne perdent pas une seconde, pas une circonstance de la vie de cette femme hors du commun qui a fait autant avancer la cause du sport féminin en France qu’elle a contribué à fragiliser les défenses françaises en livrant de précieuses informations aux nazis. Pourtant, Lou Villars est la grande absente du roman, elle ne prend jamais la parole, on ignore tout de ses réelles motivations, de ses blessures, de ses traumatismes. C’est d’ailleurs cette absence au cœur même du roman qui en fait une fresque absolument captivante.

Francine Prose, Deux Amantes au Caméléon (Lovers at the Chameleon Club, Paris, 1932) chez Gallimard

 

Leslie

Leslie aime les paradoxes, les gens curieux et la grammaire mais aussi le reblochon et le rugby. Elle écrit sur la vie des gens et les livres. Twitter : @LPreel

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2 Comments

  1. timide says:

    On reconnait tellement l’avant-gardisme de Brassaï à cette étrange occasion.

    Ajoutons que le titre initial, c’est “Lovers at the Chameleon Club”, traduit de l’anglais américain par la française D. Letellier, elle-même romancière à suspense.

  2. Artemisia.g says:

    Pourquoi pas, ça m’a l’air d’être tout indiqué pour lire en vacances, sur la plage, mais au vu des extraits, le roman ne vaut vraiment pas par son style!

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